Le bal «démasqué» des petites phrases - par Christian Vanneste

Publié le 26 Février 2015

La concision est souvent la marque des esprits brillants ou profonds qu’une culture produit à son sommet. Le classicisme français de Pascal à Rivarol a ainsi condensé et ciselé des pensées, sentences ou maximes dont la densité égalait l’élégance. Le paradoxe, l’ironie, une lucidité souvent mordante jusqu’au cynisme s’y décochaient en traits lumineux, parfois perfides.
Les petites phrases d’aujourd’hui n’ont plus cet éclat. Ce sont celles que l’inquisition attend pour vous mener au bûcher. Car le paradoxe de notre temps n’est pas dans ses « produits » littéraires, les pauvres « tweets » ou les « haïkus »plus chics, mais dans sa réalité.
Plus on parle de laïcité, plus on proclame la liberté d’expression comme la vache sacrée d’où jaillit le lait de nos démocraties vieillissantes, plus une foule d’inquisiteurs vétilleux, de commissaires politiques obsessionnels traquent le déviant, l’auteur du « crime-pensée » orwellien pour l’envoyer devant les tribunaux ou l’exclure de la sainte « république » dont les membres doivent professer une foi sans tâche envers le « politiquement correct » défini on ne sait où, ni comment.
Le « vivre ensemble » impose un discours univoque.
Tout dérapage hors de la voie sacrée rompt le lien et interdit le dialogue.
Le processus est absurde et implacable à la fois. Rien n’est plus insipide que d’échanger avec un autre, obligé de gommer ses divergences. Autant parler devant un miroir et écouter ses enregistrements !
La correction politique censure comme une vieille « Lady » à cheval sur les convenances, la vérité désagréable, la formule choquante, afin que le sacro-saint respect de l’autre, le réduise à être ce qu’il n’est pas, semblable à tous les autres, noyés dans les convenances à la mode, dans la douce crème de l’identité vide et artificielle. « Nous sommes tous Charlie » chante le choeur du « vivre-ensemble » qui est plutôt celui d’un entre-soi. A force de d’imposer le discours des valeurs républicaines, on détache la République de la Nation, qui n’a pas toujours été une République, et dont on nie l’identité profonde, marquée par la véhémence des débats, les « bons mots » cruels, bref le goût du panache et de la bagarre.
Mais le code de bonne pensée républicaine s’impose.
Le puritanisme d’aujourd’hui consiste d’abord à expurger laïquement le langage de toute référence à « la » religion. La religion, c’est le christianisme, bien sûr.
Il est au contraire de bon ton d’évoquer la diversité des autres, comme si la vieille fille aînée de l’Eglise avait laissé sa terre en friche en viager aux autres qui occupent déjà le terrain du débat.
21 Coptes sont décapités en Egypte : pour le Président Hollande, ce sont des ressortissants égyptiens ; lorsque Léa Salamé lance sur le plateau d’ »On n’est pas couché », » Je suis Copte », comme un « je suis Charlie »légitime, le tôlier Ruquier fait semblant de ne pas entendre cette maladresse. « Choking » a dû se dire celui qui pense qu’on peut rire de tout, y compris de ceux que l’on croit morts, mais de là à s’identifier à des martyrs chrétiens sur ce plateau, quelle inconvenance !
Il y a donc les phrases que l’on voile pudiquement et il y a celle que l’on démasque avec horreur. "Rue 89″en veine de chasse aux sorcières, sport prisé chez les « journalistes gauchistes », ce comble de l’oxymore, s’étonne que les réactions contre « les vieillards qui se lâchent » aient été trop faibles.
Après Tesson et ses « Musulmans qui foutent la merde », Dumas et ses circonlocutions sur l’épouse du 1er Ministre, voici Roger Cukierman qui accuse des « jeunes Musulmans » des violences antisémites.
Il faut des réactions, voire des sanctions ! Les coupables doivent être condamnés à la contrition et à la repentance ! On accuse la violence des propos. Tesson reconnaît un dérapage. Mais que penser d’un microcosme médiatique qui après avoir vanté les mérites de Charlie, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne fait pas dans la dentelle, s’offusque de l’indécence de vérités dites avec brutalité ? « Le style, c’est l’homme », disait justement Buffon, encore un penseur de notre grande époque, mort à temps, en 1788.
Pourquoi demander à Tesson de s’émasculer, même à son âge, alors que justement c’est la verdeur, la force du propos qui le rendent intéressant. Pourquoi demander à Dumas ou à Cukierman de s’excuser ? Ce qu’ils ont dit n’était pas infondé. Il s’agissait de l’expression d’opinions, c’est à dire de vérités subjectives, partielles. Ce n’étaient ni des mensonges, ni des erreurs. Tant que ces formules jugées incorrectes ne sont ni des diffamations, ni des injures, elles participent à la libération de la pensée et à la santé de la démocratie.
Malgré toute la sympathie éprouvée pour Israël, la formule excessive de Valls « éternellement lié par sa femme à Israël », mélangeant allègrement le privé et le public, la religion et la nation, était totalement déplacée chez un homme politique français.
De même, quoiqu’en pense le Recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, est-il anormal que le Président du Crif, après Fofana, Merah, Nemmouche, Coulibaly, pointe le doigt sur un antisémitisme de « jeunes musulmans » ?
Généralisation excessive ? Sans doute, mais qui est loin d’être injustifiée et demande surtout aux autorités musulmanes d’être sans complaisance pour de tels comportements.

Rédigé par Gérard Brazon

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