Histoire: le Parti Communiste Français 1939-1941. A quand son procès?

Publié le 21 Avril 2015

Le 26 juin 1940, Otto Abetz reçoit à l'ambassade d'Allemagne une délégation du Parti communiste qui s'engage à lui remettre un plan de travail et de propagande : ce sera la Demande de parution de l'Humanité sous censure allemande du 26 juin 1940
 

Cette rencontre marque le début de la seconde négociation entre le Parti communiste et les autorités allemandes pour obtenir la reparution de l'Humanité. Elle sera rompue le 27 août 1940 par le Parti communiste suite aux critiques de l'Internationale communiste.

La première s'est déroulée du 18 juin au 20 juin 1940 sous la forme de plusieurs rencontres entre une militante communiste, Denise Ginollin, et le lieutenant Weber, officier de la Propaganda Staffel Frankreich. Elle prend fin, malgré l'autorisation accordée par le lieutenant Weber, avec l'arrestation par la police française d'un dirigeant et de trois militantes communistes qui devaient assurer la reparution légale de l'Humanité : Maurice Tréand, Denise Ginollin, Jeanne Schrodt et Valentine Grunenberger.

C'est l'intervention d'Otto Abetz, sollicitée par Me André Picard à la demande de Me Robert Foissin, avocat de Maurice Tréand, qui permettra leur libération le 25 juin 1940 sur ordre des autorités allemandes. En contrepartie, Otto Abetz souhaite rencontrer Maurice Tréand pour reprendre directement avec un responsable communiste les négociations concernant la reparution del'Humanité.

C'est dans ces conditions qu'il reçoit le matin du 26 juin 1940, à l'ambassade d'Allemagne, la délégation du Parti communiste composée de Maurice Tréand, membre du Comité central et responsable de la Commission des cadres, Jean Catelas, membre du Comité central et député, Denise Ginollin, militante communiste, et Robert Foissin, membre du Parti communiste et avocat de l'ambassade soviétique ainsi que de la représentation commerciale de l'URSS

A cette 1ère rencontre avec des dirigeants du Parti communiste, Otto Abetz indique qu'il est impossible politiquement de laisser paraître l'Humanité et qu'il serait donc préférable de changer de titre. Il demande aussi l'établissement d'un programme concret. Les dirigeants communistes s'engagent alors à remettre un plan de travail et de propagande.

Cet engagement prendra la forme d'une lettre, signée par Maurice Tréand et Jean Catelas, demandant aux autorités allemandes l'autorisation de publier l'Humanité.
Pour les convaincre les deux dirigeants communistes indiquent que "L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de dénoncer les agissements des agents de l'impérialisme britannique qui veulent entraîner les colonises françaises dans la guerre" c'est-à-dire le Général de Gaulle.
Ou encore que "L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de poursuivre une politique de pacification européenne et de défendre la conclusion d'un pacte d'amitié franco-soviétique qui serait le complément du pacte germano-soviétique et ainsi créerait les conditions d'une paix durable".
Précisons que le texte a été en réalité rédigé par Jacques Duclos, secrétaire du Parti communiste.

Les responsables du Parti communiste demandent aux autorités allemandes de légaliser le journal l'Humanité sur la ligne éditoriale que l'Humanité clandestine conservera jusqu'au 22 juin 1941: condamnation de l'Angleterre, dénonciation du Général de Gaulle et engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne.

De plus, ils formulent en forme de post-scriptum deux revendications complémentaires :
- la libération des militants communistes emprisonnés.
- le rétablissement dans leurs fonctions de tous les élus communistes déchus de leur mandat parce qu'ils ont défendu le Pacte germano-soviétique.
 
Document 1 :
DEMANDE DE PARUTION DE L'HUMANITE
SOUS CENSURE ALLEMANDE DU 26 JUIN 1940

Paris, le 26 juin 1940

Monsieur,
 
Comme suite à la conversation que nous avons eue ce matin, nous tenons à vous préciser les préoccupations qui sont nôtres dans les moments difficiles que traverse notre pays.

Laissez-nous vous rappeler tout d'abord que nous, communistes, décidés à rester communistes devant la guillotine ou le poteau d'exécution nous avons été seuls à nous dresser contre la guerre, à demander la paix à une heure où il y avait quelque danger à le faire.

Si on nous avait écoutés dans les milieux dirigeants français notre pays ne connaîtrait pas les difficultés qu'il connaît aujourd'hui. La France n'aurait pas connu la guerre. Mais au lieu de nous écouter on a jeté nos militants en prison, on s'est livré contre nous aux pires persécutions.

Et aujourd'hui, les conséquences de cette politique sautent aux yeux ; des milliers et des milliers d'évacués errent sur les routes de France, de nombreuses populations sont insuffisamment ravitaillé(e)s, la misère fait tâche d'huile et s'étend sur le territoire de la France.

Dans une situation aussi pénible le peuple de France en est à se demander quel malheur terrible s'est abattu sur sa tête. Il pense que désormais quelque chose doit changer et qu'il faut mettre un terme aux agissements criminels des fauteurs et profiteurs de guerre. Il attend des directives émanant d'hommes qui ne lui ont pas menti, d'hommes qui n'ont pas hésité à braver la prison et le poteau d'exécution pour lui clamer la vérité.

Ces hommes, chacun le sait, ce sont les communistes et quand, par exemple, des journaux comme le Matin ou Paris-soir qui se sont rendus célèbres par leurs mensonges, viennent maintenant parler au peuple, qui donc pourrait avoir confiance en eux. Il y a un journal qui est capable d'inspirer confiance au peuple parce qu'il a été interdit par le Gouvernement de fauteurs de guerre. Ce journal c'est l'Humanité, bien connu comme organe central du Parti communiste français.

Daladier avait songé à utiliser le titre de ce journal pour essayer de tromper le peuple mais il s'est rendu compte que l'influence de ce journal tenait non pas seulement à son titre mais à sa qualité de journal communiste et aussi à la personnalité de ses rédacteurs.

C'est pourquoi nous pensons que dans les circonstances actuelles le journal l'Humanité peut rendre d'inestimables services au peuple à condition qu'on n'essaye pas de dissimuler son véritable caractère faute de quoi il apparaîtrait comme une contrefaçon sans aucune espèce d'intérêt.
 
Nous demandons donc l'autorisation de publier l'Humanité sous la forme dans laquelle elle se présentait à ses lecteurs avant son interdiction par Daladier au lendemain de la signature du pacte germano-soviétique.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de défendre le peuple en stimulant la constitution de comités populaires de défense et d'entraide pour secourir les victimes militaires et civiles de la guerre, pour organiser le rapatriement et le logement des évacués, pour déterminer d'un bout à l'autre du pays un vaste mouvement de solidarité en faveur des couches les plus éprouvées de la population.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche d'œuvrer au redressement économique du pays en exaltant la mission créatrice des travailleurs, en s'efforçant de développer l'effort de production dans tous les domaines, tant dans l'agriculture que dans l'industrie.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de stimuler l'œuvre indispensable de reconstruction du pays en préconisant des mesures à prendre contre les gros possédants, en combattant l'égoïsme capitaliste responsable de la catastrophe qui s'est abattue sur la France.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de défendre l'avenir de la France en poursuivant une politique de protection de la maternité et de l'enfance et en développant l'éducation physique.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche d'être au service du peuple et de dénoncer les responsables de la situation actuelle de la France.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de dénoncer les agissements des agents de l'impérialisme britannique qui veulent entraîner les colonies françaises dans la guerre et d'appeler les peuples coloniaux à lutter pour leur indépendance contre leurs oppresseurs impérialistes.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de poursuivre une politique de pacification européenne et de défendre la conclusion d'un pacte d'amitié franco-soviétique qui serait le complément du pacte germano-soviétique et ainsi créerait les conditions d'une paix durable.

Nous pensons que dans ces conditions l'Humanité pourrait paraître et jouer dans le pays son rôle de rassembleur et de galvanisateur des masses populaires, rôle que nul autre journal ne peut jouer et en restant nous-mêmes, c'est-à-dire les défenseurs du peuple, nous sommes prêts à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour servir la cause du peuple de France.

Veuillez agréer, nos salutations.
P.S. Afin que l'Humanité puisse remplir sa tâche de défenseur et conseiller du peuple il faut :
1) Que soient libérés les militants communistes emprisonnés ou internés dans des camps de concentration.
2) Que soient rétablis dans leurs fonctions et droits de représentants du peuple tous les élus arbitrairement déchus de leur mandat et qui ont, envers et contre tous, défendu le pacte germano-soviétique (sénateurs, députés, maires, conseillers généraux, conseillers d'arrondissement, conseillers municipaux).



CATELAS Jean                     TREAND Maurice
du Comité central du Comité central
                              du Parti communiste français du Parti communiste français



(Source : Le Mouvement social n°113 oct-dec 1980 pp. 88-89 Gallica.bnf.fr)

 

Rédigé par Gérard Brazon

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