Thierry Baudet : «Le risque de guerre civile paneuropéenne est réel»

Publié le 27 Avril 2015

  • Par Alexandre Devecchio

 

Le titre de votre livre, Indispensables frontières fait écho au drame des migrants en méditerranée. En quoi celui-ci est-il révélateur des failles de l'Europe?

Ce drame montre que l'UE ne parvient pas à s'affirmer politiquement, et qu'elle ne le peut pas parce qu'elle n'a pas le soutien du peuple. Or ce soutien ne viendra jamais puisqu'il n'existe pas de «peuple européen».

L'UE, par conséquent, est, et sera toujours, fondamentalement incapable de se doter d'une personnalité politique. Elle ne peut pas être un véritable acteur politique. Elle ne peut fonctionner que dans l'ombre, en se contentant d'une gestion administrative, quasi-universelle, en toute sécurité dans lesbrumes technocratiques de Bruxelles. C'est d'ailleurs ainsi que le voulait Jean Monnet. Lorsque l'UE veut se montrer en pleine lumière, comme elle l'a fait en 2005 en soumettant honnêtement ses projets réels aux suffrages populaires par le biais de référendums, c'est l'échec. Les gens ont rejeté massivement la Constitution européenne, comme ils rejeteraient une «politique européenne d'immigration». Par conséquence, nous sommes maintenant reclus sur une terre désolée: l'UE ne peut agir, et les États membres ne le peuvent plus non plus. L'abandon des frontières nous a rendu impuissants.

 

Certains vous répondrons que cette tragédie n'est pas le fruit de l'absence de frontières, mais au contraire la conséquence de leur excès… Dans un monde de plus en plus globalisé n'est-il pas temps d'abolir ces dernières?

Non, les conflits en Afrique du Nord prennent leurs racines originelles à l'intérieur des frontières, ce sont d'abord des guerres civiles. Cela n'a donc rien à voir avec un excès de frontières, bien au contraire, il y a une carence profonde du sens de la délimitation politique.

Ce que nous devons retenir de la situation en Irak, en Syrie, en Libye et autres, c'est qu'une unité politique qui n'est pas soutenue par un peuple doté d'une identité nationale commune est intrinsèquement instable. Les différentes factions ou communautés perçoivent alors la politique comme une compétition gagnant-perdant c'est eux ou nous- et sont toujours enclines à prendre le pouvoir quand l'autre est plus faible. C'est ce que nous avons eu à surmonter en Europe lors des guerres de religions aux 16ème et 17ème siècles qui conduisirent en France à l'assassinat d'Henri IV et à la Fronde, et en Hollande à l'assassinat de Guillaume le Taciturne et à la Guerre d'Indépendance avec l'Espagne catholique pour finalement aboutir à la formation d'une conscience nationale.

En raison de l'immigration de masse et des aspirations politiques naturelles des musulmans devenus très nombreux, nous prenons le risque d'un retour à l'état de guerre civile paneuropéenne. C'est une raison supplémentaire pour ne pas permettre l'arrivée de ces réfugiés sur nos côtes.

 

Selon vous, la construction européenne s'est arrêtée dans un entre-deux indéfini, «en rejetant à la fois le fédéralisme et le confédéralisme». Le retour à l'État-nation, que vous prônez, n'est-il pas utopique? Pourquoi ne pas assumer plutôt une logique fédérale?

Parce qu'une telle construction ne serait pas soutenue par les différents peuples européens. Et ils auraient raison parce qu'une Europe sous administration centralisée serait contraire à l'idée même de l'Europe, démocratique et diverse.

Il n'y a rien de plus anti européen que l'Union européenne avec ses centaines de milliers de pages d'harmonisations législatives, son projet monétaire suicidaire, son tropisme immigrationiste coupé de la réalité et sa politique étrangère sans vision à long terme. N'oublions pas, que tant de grands moments déterminants de notre histoire ont été directement liés à notre décentralisation politique et à la concurrence bénéfique qu'elle suscita entre les différents pays européens. Prenez la Réforme et les révolutions démocratiques, le siècle des Lumières et la façon dont Voltaire et Montesquieu ont pu se soustraire à la censure française en publiant en Hollande. Ou bien encore la révolution industrielle, qui était aussi une façon de palier au manque de mobilité de la main-d'œuvre sur notre continent. Ou bien encore les grandes aventures maritimes, conséquences directes de la concurrence entre petits pays ambitieux. «Pourquoi sont-ils petits et forts, et nous grand et faible?» demandait un célèbre penseur chinois il y a déjà des siècles. Les petits pays, les petites entreprises et les petites écoles ont souvent mieux fonctionné que les grands Molochs.

 

Ce drame révèle la fragilité des frontières extérieures de l'Europe. Mais dans votre livre, vous évoquez également la question des frontières intérieures que pose notamment la crise ukrainienne. L'Europe est-elle en train d'imploser?

Pour commencer, je pense à nouveau qu'il est primordial de bien distinguer «l'Europe» de l'«UE». Les deux termes sont souvent confondus, et cela constitue une pollution terrible de la discussion. Je suis autant «européen» que je suis Néerlandais-aux racines françaises- ou occidental, membre de cette grande famille judéo-chrétienne où se retrouvent entre autres les Amériques, Israël, la Russie, l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. Ma défense de l'État-nation, par conséquent, n'entraîne pas d'exclusivisme national. Pour défendre l'État-nation, je fais valoir que la politique est plus efficace au niveau national parce que c'est au niveau des États-nations que la démocratie et la primauté du droit s'épanouissent pleinement. Cela ne signifie pas qu'il n'existe pas une civilisation européenne ou que les pays ne doivent pas coopérer les uns avec les autres mais simplement que cette coopération devrait toujours avoir lieu sur la base de la participation souveraine et non sur la base de l'intégration politique, qui a malheureusement été la tendance dominante depuis plusieurs décennies.

Concernant l'Ukraine, il est clair, que ce n'est pas un État-nation mais plutôt un état-deux nations. En partie européen et en partie russe, sa vie politique est et sera par nature instable, tout comme le sont les pays du Moyen-Orient que avons déjà mentionné plus haut. À mon avis, les responsables politiques européens (Et les USA également ndlr GB) ont, de façon tout à fait irresponsable, attisé une situation déjà fragile et, bien sûr, la Russie a immédiatement répliqué. Le pays est maintenant déchiré en deux blocs alors qu'il serait probablement resté une «région transitoire» neutre entre l'Europe et la Russie. Ici encore, nous constatons les effets contre-productifs des décisions de nos dirigeants européens puérils, naïfs et irresponsables -littéralement responsables devant personne- qui croient que le monde peut être redessiné en faisant abstraction de l'histoire et des identités historiques, autant de petits décideurs qui ne pensent qu'à l'agrandissement de leur propre importance”.

 

Dans votre livre, vous rapprochez supranationalisme et multiculturalisme. En quoi ces deux phénomènes sont-ils liés?

Le supranationalisme est le résultat d'un dépassement de la pensée des Lumières dans le sens où il manifeste concrètement la croyance que des principes universels régissent la vie de l'homme. Le multiculturalisme, de son côté, vient de la perception romantique de l'Autre, envisagé comme fondamentalement bon et doté d'une identité immuable.

Malgré leurs origines philosophiquement divergentes, ils ont le même effet: le démantèlement de l'État-nation. Et de façon étrange, ils semblent avoir fusionné pour s'arrêter sur la même vision de l'avenir: un monde sans frontières, sans distinction entre «nous» et «eux», sans nations, un monde pour l'Humanité, gouverné par des principes universels, géré par une bureaucratie mondiale et, même si c'est incompatible, respectant les caprices de chaque sous-groupe culturel.

Supranationalisme et multiculturalisme se nourrissent de la haine de soi européenne. Ils détruisent efficacement la culture européenne et les cultures nationales.

À un niveau plus profond, cependant, supranationalisme et multiculturalisme comblent le grand vide dans l'âme de l'Européen moderne. Ayant déserté ses propres origines, l'Europe ne se sent plus à l'aise qu'avec les Autres, elle devient «oikophobe» - elle a peur d'elle-même et de sa propre culture. Supranationalisme et multiculturalisme se nourrissent de la haine de soi européenne. Ils détruisent efficacement la culture européenne et les cultures nationales. L'Européen post-moderne s'en réjouit, il soutient donc l'UE et l'immigration de masse.

 

Quelle place pour l'islamisme radical dans une Europe disloquée ?

C'est en rétablissant les frontières et en renforçant l'État-nation que nous avons une chance d'éviter l'islamisation de l'Europe. En premier lieu parce que c'est la seule solution pour mettre un terme à l'immigration de masse. Ensuite, parce-que ce sera la possibilité de restaurer nos économies et de réduire ainsi les tensions sociales.

Mais le problème le plus profond avec l'islam, c'est la charia, une loi de compétence universelle et non-territoriale qui affronte donc frontalement la philosophie universaliste de l'UE et de la Cour européenne des droits de l'homme. Il est absolument urgent de réaffirmer devant les communautés islamiques l'importance de la loi territoriale séculaire. Et la seule façon de le faire est d'être d'une fermeté absolue en matière de loyauté nationale. Autant de choses qu'une administration bureaucratique et universelle comme l'UE ne pourra, par définition, jamais mettre en œuvre. Les musulmans doivent faire passer la loi nationale avant les règles du Coran (un récent sondage en Hollande montre que 70% d'entre eux s'y refusent). Atteindre ce très difficile objectif est la seule solution pour surmonter nos tensions actuelles.

 

Rédigé par Gérard Brazon

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