Poutine et le nœud syrien - Par Kader Hammiche

Publié le 8 Octobre 2015

 AlexandreUn vieux mythe phrygien promettait la domination du monde à quiconque viendrait à bout du nœud inextricable qui liait le timon et le joug du char de Gordias, roi paysan de Phrygie[1].
L’histoire dit qu’Alexandre choisit de trancher dans le vif en y portant un grand coup d’épée. Selon une autre version, il lui suffit de retirer la cheville qui liait le joug au timon. Mais ne chipotons pas et restons-en à la version la plus spectaculaire et la plus propre à servir l’industrie du péplum ; sans lui, la geste d’Alexandre eût beaucoup perdu de son charme, de son panache et – pour les superficieux – de son intérêt. Bref ! C’est ce mythe que l’intervention russe en Syrie me rappelle. Elle montre qu’il y a encore dans notre monde politique aseptisé et mollement couillu des gens qui savent décider. Poutine est de ceux-là. 
    La séquence géopolitique qui vient de se jouer sous nos yeux éberlués et la manière dont Vladimir Poutine a retourné l’opinion occidentale ET ses élites (ils vont tous y venir, un à un, la queue basse, en essayant de sauver les apparences[2]) me rappellent un grand moment de l’histoire de la Rome antique. Elles sont à mettre au même rang que, lors des obsèques de César, l’épisode où Marc Antoine, sur le forum, parvint à retourner le peuple de Rome contre les insurgés auxquels il venait, au Sénat, de faire accorder l’amnistie et le pardon[3].
    Comme l’Ukraine, en passe de trouver une solution que les gens raisonnables avaient suggérée dès le début du conflit, la Syrie est en vue d’un règlement dont les mêmes gens sérieux avaient montré la voie dès 2012. Dans les deux cas, le président de Russie a joué un triple rôle : un rôle de présumé marionnettiste, de deus ex machina, à l’œuvre derrière toute crise résultant de la politique irresponsable d’une Euramérique dominatrice, sûre d’elle-même et méprisante; celui, évident, de protagoniste engagé, convaincu et résolu, fidèle à ses amis et à ses alliés et soucieux des intérêts de son pays ; celui, enfin, d’intercesseur conciliant et patient. Dans le cas de la Syrie, Poutine, que les Otaniens désignaient comme le fauteur de trouble, apparaît in fine, comme un partenaire incontournable et peut-être même, formidable retournement, un faiseur de paix.
    Car, à n’en pas douter, l’irruption armée de la Russie dans la crise syrienne va précipiter sa résolution. Et il y a fort à parier qu’il nous sera donné d’en voir l’issue beaucoup plus vite que le président Poutine lui-même ne l’a prédit. Car dès lors que Bachar Al-Assad et son gouvernement seront confortés dans leurs positions, c’est-à-dire quand la pression des « rebelles » sur les grandes villes de Syrie sera relâchée à force de bombardements de l’aviation russe, DAECH sera liquidée… si Poutine le décide ! Car il n’est pas dit que le président russe ne jouera pas de DAECH comme le font les autres protagonistes de cette crise, comme d’un pion dans un formidable jeu d’échecs. (Mais c’est une autre histoire dont je traite dans mon dossier à suivre).
    L’oracle promettait la domination sur l’Asie (le monde de l’époque) à qui trancherait le nœud gordien. Alexandre y crut et le vérifia, et on sait comment cela finit. Poutine y cédera-t-il ou sera-t-il plus raisonnable ? Résistera-t-il à la tentation de la démesure ? Ou se contentera-t-il de la gloire de bien servir son pays et la paix ?
(A suivre, un dossier sur la Syrie)
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[1] La Phrygie est une région de Turquie dont la capitale, Gordion, est à 750 km au nord-ouest d’Alep.
[2] Obama et les Américains, les premiers. Mais on a aussi vu, il ya deux jours, un Hollande très souriant accueillir Poutine à l’Elysée. On aurait préféré qu’il le fît sans attendre que les Américains lui en donnent le signal. Mais c’est une habitude : la diplomatie du gouvernement actuel n’a de français que le nom. On l’a vu sur l’Iran et sur Cuba, deux pays avec lesquels la France aurait pu, comme l’a fait l’Allemagne, suivre une ligne conforme à ses intérêts en ne collant pas à celle des Etats-Unis.
[3] Episode historique popularisé par une scène hallucinante du film de Joseph Mankiewicz Jules César où Marlon Brando, servi par des dialogues empruntés à Shakespeare, est saisissant.

Rédigé par Gérard Brazon

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