Une lettre du grand-père d’Assad à Léon Blum de 1936 prévoyait déjà le massacre des minorités par les musulmans

Publié le 29 Janvier 2016

En 1936, Souleiman Assad, l’arrière grand-père de Bachar el-Assad, le dictateur syrien en difficulté, a averti la France des dangers d’une prise de contrôle par l’Islam sunnite.
Par le professeur Mordechai Kedar (Docteur en philosophie de l’université Bar-Ilan, c’est un Israélien) a servi pendant 25 ans dans les renseignements militaires des forces armées israéliennes et s’est spécialisé dans le discours politique arabe, les médias arabes, les organisations islamiques et la scène nationale syrienne. Il donne des conférences en arabe à l’université Bar-Ilan et est un expert des Arabes-Israéliens.

 

Le président syrien Bachar el-Assad menace du doigt — encore

Je commencerai par une note personnelle. Depuis le début des pogroms en Syrie il y a un an et demi, j’ai écrit à maintes reprises dans mes articles sur cette honorable scène, que les alaouites allaient se comporter avec cruauté, dureté et une totale insensibilité envers leurs opposants, parce qu’ils sont conscients de combattre non seulement pour garder entre leurs mains le contrôle du régime, mais aussi — et surtout — pour garder leur tête posée sur leurs épaules. Mon propos était une analyse, fruit d’une très longue recherche sur la scène nationale syrienne, qui a été publiée dans une thèse de doctorat que j’ai écrite (en 1998) et dans un livre qui en est tiré (2005). J’ai pu entendre et lire de temps en temps des expressions hostiles de la part des musulmans contre les alaouites, mais je n’ai jamais eu la preuve que les alaouites craignaient vraiment que les musulmans pourraient les massacrer s’ils en avaient l’occasion.
En arrière fond, c’est un fait historique, la Syrie moderne est issue du protectorat français, qui a été imposé à la Syrie après la Première Guerre mondiale et qui a pris fin en 1943. Comme dans d’autres États arabes du Moyen-Orient, nombre de maladies génétiques dont souffre la Syrie découlent des erreurs commises par les États en charge des mandats, la France et la Grande-Bretagne. L’Italie, qui contrôlait la Libye, est responsable dans une certaine mesure du chaos dans cet État. La principale erreur des États européens au Moyen-Orient a été de créer des États qui réunissaient des ethnies, des tribus, des religions différentes et des groupes sectaires antagonistes, avec l’espoir que le jour viendrait où tout ce monde-là s’assiérait autour d’un feu de camp et chanterait des chansons patriotiques en parfaite harmonie. Cela n’est pas arrivé, cela n’est pas en train de se produire aujourd’hui et il est probable que cela n’arrivera pas dans un avenir proche non plus.
Le 30 août de cette année s’est tenu un débat au Conseil de Sécurité des Nations Unies à propos de la guerre civile qui faisait rage en Syrie et qui était responsable d’environ cinq mille morts pour le seul mois d’août. Parmi les porte-parole qui participaient à la discussion, étaient présents le ministre français, Laurent Fabius, et le représentant syrien aux NU, Bachar al-Jaafari. Le délégué syrien a attaqué les États occidentaux et surtout la France pour son soutien aux rebelles. Le ministre français a réagi en déclarant :
Vous parlez défavorablement du mandat français, et je dois vous rappeler que le grand-père de votre Président a demandé à la France de ne pas quitter la Syrie et de ne pas lui accorder l’indépendance, et ceci dans un document officiel qu’il a signé et qui est aujourd’hui conservé au ministère français des Affaires étrangères, et si vous voulez je vous en donnerai une copie.
Fabius faisait référence à un document que les dirigeants alaouites, dont Souleiman el-Assad, l’arrière grand-père du Président syrien, avaient écrit, et qui se trouve dans les archives du ministère français des Affaires étrangères. Le document portait la date de réception — 15 juin 1936, et avait été écrit peu avant cette date au Premier ministre français de l’époque, Léon Blum.
À cette époque, le gouvernement Français était en contact avec un groupe d’intellectuels Syriens qui pensaient qu’on pouvait construire un état syrien plus grand en rassemblant des groupes différents les uns des autres, comme en Europe. Ce document a été publié par le passé dans le journal libanais al-Nahar et dans le journal égyptien al-Ahram, mais il n’a pas fait les gros titres. À l’intention de nos chers lecteurs, nous reproduisons ici le document complet, qui devra être lu en gardant à l’esprit ce qui se passe en Syrie depuis un an et demi. Mes commentaires sont entre crochets.
 
Cher M. Léon Blum, Premier ministre de France,
À la lumière des négociations en cours entre la France et la Syrie, nous — les dirigeants alaouites de Syrie — attirons respectueusement votre attention et celle de votre parti (les Socialistes) sur les points suivants :
1. La nation Alaouite [sic !!] qui a maintenu son indépendance pendant des années avec beaucoup de zèle et au prix de beaucoup de victimes, est une nation qui diffère des nations musulmanes sunnites par ses croyances religieuses, par ses coutumes et par son histoire. La nation Alaouite [qui vit dans les montagnes de la côte ouest syrienne] n’a jamais été soumise aux lois de ceux [musulmans] qui gouvernent les villes à l’intérieur du territoire.
2. La nation Alaouite refuse d’être annexée à la Syrie musulmane, parce que la religion islamique y est déclarée comme la religion officielle du pays, et que la religion islamique considère la nation Alaouite comme hérétique. Par conséquent nous vous demandons de considérer le destin tragique et terrible qui attend les Alaouites s’ils sont annexés de force à la Syrie, quand elle sera libérée de la surveillance du mandat et qu’elle aura le pouvoir d’établir des lois qui découlent de sa religion. [Selon l'Islam, les hérétiques idolâtres ont le choix de se convertir à l'Islam ou de se faire massacrer.]
3. Accorder l’indépendance à la Syrie et abandonner le mandat serait un bon exemple des principes socialistes en Syrie, mais l’indépendance complète signifie que quelques familles musulmanes auront le contrôle de la nation Alaouite en Cilicie, en Alexandrette [la bande d'Alexandrette que les Français ont retirée à la Syrie et annexée à la Turquie en 1939] et dans le massif d’Ansariyeh [les montagnes de la partie ouest de la Syrie, la continuité topographique des monts du Liban]. Même le fait d’avoir un parlement et un gouvernement constitutionnel ne garantira pas les libertés individuelles. Ce contrôle parlementaire, manquant de valeurs réelles, n’est qu’une façade et en vérité il sera contrôlé par le fanatisme religieux qui ciblera les minorités. Les dirigeants de France veulent-ils que les musulmans contrôlent la nation alaouite et qu’ils la plongent dans les affres de la misère ?
4. Le fanatisme et l’étroitesse d’esprit, dont les racines sont profondément ancrées au cœur des Arabes musulmans à l’encontre de tous ceux qui ne sont pas musulmans, est la mentalité qui nourrit perpétuellement la religion islamique, aussi n’y a-t-il aucun espoir que la situation change. Si le mandat est abandonné, le danger de mort et la destruction menaceront les minorités en Syrie, même si l’abandon [du mandat] décrète la liberté de pensée et la liberté confessionnelle. Pourquoi, même aujourd’hui nous pouvons voir comment les habitants musulmans de Damas obligent les Juifs vivant sous leur égide à signer un document dans lequel il leur est interdit d’envoyer de la nourriture à leurs frères juifs qui subissent un désastre en Palestine [pendant les jours de la grande révolution arabe], la situation des Juifs de Palestine étant la preuve la plus flagrante et la plus concrète de l’importance du problème religieux parmi les Arabes musulmans contre quiconque n’appartient pas à l’Islam. Ces bons Juifs ont apporté la civilisation et la paix aux Arabes musulmans et ont propagé la richesse et la prospérité en terre de Palestine, ils n’ont fait de mal à personne et ils n’ont rien pris de force. Pourtant, les musulmans leur ont déclaré une guerre sainte et n’ont pas hésité à massacrer leurs femmes et leurs enfants en dépit du fait que l’Angleterre est en Palestine et que la France est en Syrie. Un avenir noir attend donc les Juifs et les autres minorités si le mandat est abandonné et que la Syrie musulmane s’unit à la Palestine musulmane. Cette unification est le but ultime des Arabes musulmans.
5. Nous apprécions la bonté d’âme dont vous faites preuve en défendant la population syrienne et nous comprenons votre désir de la rendre indépendante, mais la Syrie est à l’heure actuelle loin du noble but que vous avez fixé pour elle, car elle est encore emprisonnée dans un esprit de féodalisme religieux. Nous ne pensons pas que le gouvernement français et le parti socialiste français seront d’accord pour l’indépendance des Syriens, car sa mise en œuvre causerait l’asservissement de la nation Alaouite et exposerait la minorité Alaouite au danger de mort et de destruction.
Nous ne pouvons pas imaginer que vous accéderez à la demande des Syriens (nationalistes) d’annexer la nation alaouite à la Syrie, parce que vos principes sacrés — s’ils soutiennent l’idée de liberté — ne pourront tolérer une situation dans laquelle une nation (les musulmans) entraverait la liberté d’une autre (les alaouites) en l’annexant de force.
6. Vous jugez peut-être bon de garantir les droits des Alaouites et des autres minorités par les termes du traité (le traité franco-syrien qui définit les relations entre les États), mais nous soulignons que les contrats n’ont aucune valeur dans la mentalité islamique syrienne. Nous avons vu cela par le passé, avec le pacte que l’Angleterre a signé avec l’Irak et qui interdisait aux Irakiens de massacrer les Assyriens et les Yazidis.
La nation Alaouite que nous, soussignés, représentons, implore le gouvernement français et le parti socialiste français et leur demande d’assurer la liberté et l’indépendance de notre nation à l’intérieur de ses petites frontières [un État alaouite indépendant !!]. La nation alaouite confie son bien-être aux mains des dirigeants socialistes français, elle est sûre qu’elle trouvera un soutien fort et indéfectible en tant que nation amie et loyale, ayant rendu de grands services à la France, et qui est aujourd’hui menacée de mort et de destruction.
(signé par): Aziz Agha al-Hawash, Mahmoud Agha Jadid, Mahmoud Bek Jadid, Souleiman Assad [le grand père d'Hafez], Souleiman al-Mourshid, Mahmoud Souleiman al-Ahmad.

Ainsi se conclut le document, écrit il y a 76 ans, mais qui aurait pu l’être hier. Le document porte en lui tous les maux du Moyen-Orient dont les peuples de la région ont souffert jusqu’à aujourd’hui : fanatisme religieux des musulmans, violence, marginalisation de quiconque n’appartient pas au groupe dominant, stéréotypes qui déterminent la pensée de groupe ainsi que l’ignorance et la naïveté(en français dans le texte) occidentales à propos de tout ce qui concerne les problèmes régionaux et la façon de les résoudre.
Et avec tout le respect dû aux auteurs du document, ils ne sont pas pour autant exempts de problèmes non plus. Bien qu’ils soient arabes et parlent l’arabe, ils se différencient de la scène arabo-musulmane globale et se définissent comme la « nation » alaouite, uniquement parce qu’ils sont membres d’une religion différente. Il se peut que la façon dont ils se considèrent soit fondée sur le fait qu’il s’agit de tribus séparées des tribus musulmanes, et qu’ils se voient comme d’authentiques natifs des montagnes de la Syrie occidentale, contrairement aux musulmans arabes qui ont envahi la région au septième siècle depuis la péninsule arabe sous le glaive du second calife musulman, Omar ibn al-Khattâb, qui a imposé l’Islam aux peuples conquis.
Nul doute que les Alaouites aient tiré les conclusions nécessaires de ce qui est écrit dans le document, car ils ont gouverné les musulmans depuis 1966 d’une poigne de fer cruelle et assoiffée de sang, parce qu’ils savaient bien ce qui arriverait si les musulmans les dominaient.
Il y a un autre détail intéressant dans le document : l’Empire ottoman n’est pas du tout mentionné, bien qu’il ait essayé d’islamiser les alaouites et les ait forcés à construire des mosquées dans leurs villages. Il se pourrait que les signataires se soient abstenus de faire référence aux Turcs à cause de la minorité alaouite qui vivait en Turquie, et de crainte que s’ils décrivaient ouvertement les Turcs en termes négatifs, ceux-ci pourraient prendre leur revanche sur leurs frères alaouites vivant en Turquie.
Mais le détail le plus intéressant dans le document réside dans les termes positifs que les auteurs ont employés pour dépeindre les Juifs en terre d’Israël.
Qui sait, peut-être qu’à l’avenir, lorsque les alaouites auront été forcés de fuir les villes musulmanes de Syrie pour sauver leur vie et échapper au destin qui est décrit dans le document, afin de garder leur tête posée sur leurs épaules, ils établiront ensuite leur État indépendant dans leurs montagnes, le massif d’Ansariyeh, et peut-être qu’alors — en tant qu’État d’une minorité persécutée — par ironie de l’histoire, ils essaieront de tendre la main à « l’entité sioniste », qui est toujours une entité illégitime et méprisée aux yeux des Arabes et des musulmans.
À propos de l’auteur : le Pr. Mordechai Kedar (Docteur en philosophie de l’université Bar-Ilan, c’est un Israélien) a servi pendant 25 ans dans les renseignements militaires des forces armées israéliennes et s’est spécialisé dans le discours politique arabe, les médias arabes, les organisations islamiques et la scène nationale syrienne. Il donne des conférences en arabe à l’université Bar-Ilan et est un expert des Arabes-Israéliens.
Source : The Jewish Press, le 20 septembre 2012
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Rédigé par Gérard Brazon

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