L'Arabie classe le Hezbollah terroriste ! A quand l'Arabie au ban des nations?

Publié le 8 Mars 2016

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Des miliciens chiites yéménites brandissent le portrait du secrétaire général du Hezbollah (mars 2016). Sipa. Numéro de reportage : AP21866548_000001.

Par Causeur

L'Arabie saoudite, ses alliés du Golfe et la majorité des pays arabes ont récemment déclaré le Hezbollah organisation terroriste. Dans le même temps, Ryad suspendait son aide à l'armée libanaise. Le politologue Khattar Abou Diab analyse ce nouvel épisode de la guerre que se livrent l'Arabie et l'Iran.

 

Interview de Khattar Abou Diab est géopolitologue et professeur à l’université de Paris-Sud.

Daoud Boughezala. L’Arabie saoudite et l’ensemble du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ont dernièrement décrété le Hezbollah organisation terroriste. Cette décision fait-elle l’unanimité dans les pays arabes, majoritairement sunnites ?

Khattar Abou Diab. Le Conseil de Coopération du Golfe a pris cette décision à l’unanimité. Il est surprenant qu’un pays comme le sultanat d’Oman, jusqu’ici neutre, se soit associé à l’initiative. C’est le signe que l’Arabie saoudite a conquis le leadership au sein du CCG. Autre surprise, au cours de la réunion des ministres de l’Intérieur arabes la semaine dernière à Tunis, Ryad a poussé ses partenaires à également classer le Hezbollah comme une organisation terroriste. Seul le ministre libanais a émis une réserve, en raison de considérations politiques internes, tandis que le ministre irakien quittait la salle et que son homologue algérien refusait de signer ce document. Cette décision a probablement provoqué un certain émoi dans l’opinion publique algérienne et tunisienne mais ce tollé émane d’hypocrites.

Pourquoi ?

Pendant que la Tunisie exporte le plus grand contingent de djihadistes en Syrie, une partie de son opinion refuse que le Hezbollah, qui intervient dans les affaires de plusieurs pays arabes et musulmans – jusqu’au Nigeria – perde son image positive. Entre 2000 et 2006, le Hezbollah a tenté de poser en mouvement de résistance face à Israël. Son secrétaire général Hassan Nasrallah était alors une grande vedette dans le monde arabe. Depuis son intervention en Syrie, l’ancrage flagrant du Hezbollah dans l’axe iranien et son ingérence dans les affaires internes du Yémen et de Bahreïn a fait déborder le vase aux yeux des pays arabes. C’est pour cela qu’ils ont décidé d’agir en pénalisant le Hezbollah.

Les monarchies conservatrices sunnites ne sanctionnent pas seulement le Parti de Dieu. En retirant son aide financière à l’armée libanaise, l’Arabie saoudite met tout un pays au ban. Quelles seraient les conséquences économiques et politiques d’un désinvestissement massif ?

Si l’Arabie saoudite et les pays du Golfe décidaient de sanctionner économiquement le Liban, le pays en souffrirait fortement. Mais, pour le moment, ce phénomène reste d’une ampleur limitée puisque Ryad s’est contenté de retirer ses dons à l’armée libanaise. Déjà, en 2008, à l’époque du roi Abdallah, l’Arabie saoudite conditionnait son aide à l’armée libanaise à l’élection d’un Président de la République à Beyrouth.  Depuis mai 2014, l’élection d’un nouveau Président prenant la succession de Michel Sleimane est bloquée. Or, l’Arabie saoudite constate que le Hezbollah est le responsable du blocage. Et d’autres événements récents ont également joué.

Lesquels ?

La remise en liberté de l’ancien ministre Michel Samaha, accusé d’avoir organisé un plan de déstabilisation du Liban à travers une campagne d’attentats pour le compte des Syriens. Sa libération aurait été prise à l’initiative du commandant en chef de l’armée libanaise, ce qui a mis les Saoudiens en colère. Ajoutez la position du ministre des Affaires étrangères libanais Gebran Bassil, qui s’est démarqué de la condamnation unanime par les Etats arabes des agressions contre l’ambassade et le consulat saoudien à Téhéran et vous comprendrez la réaction de Ryad contre le Liban.

L’Arabie considère-t-elle désormais le Liban comme une composante du croissant chiite dominé par l’Iran ?

N’allez pas si vite en besogne. L’Arabie saoudite a décidé de suspendre – au moins provisoirement – la fourniture d’armes à l’armée libanaise tandis que certains pays du Golfe ont sanctionné des hommes d’affaires et des travailleurs libanais liés au Hezbollah. Pour le moment, il n’y a pas de désinvestissement général et le Liban continue à vivre des virements qui viennent des pays du Golfe. Un désengagement total du Liban me paraît improbable car cela reviendrait à laisser le champ libre aux Iraniens.

Justement, alors que le paysage politique libanais était jusqu’à présent structuré par l’alliance avec le bloc syro-iranien d’une part (Hezbollah, Aounistes, Amal), les monarchies sunnites d’autre part (Hariri, Geaga, Gemayel, etc.) Les cartes seront-elles bientôt rebattues en raison des divisions internes à chaque camp autour de la présidentielle ?

La remise en cause des deux grands axes de la politique libanaise a commencé dès 2008-2009 à la suite de l’action militaire du Hezbollah à Beyrouth1.  L’événement avait incité le leader druze Joumblatt, jusque-là allié aux Hariri, à adopter une position centriste. Aujourd’hui, le vide présidentiel provoqué par le Hezbollah a encouragé Saad Hariri et Samir Geagea, pourtant alliés, à prendre chacun des positions contradictoires. Cela a créé une dissonance au sein du camp (pro-saoudien) du 14 mars. Dans le même temps, la candidature de Sleiman Frangié, soutenue par son adversaire Hariri, a divisé le camp du 8 mars. Le plus inquiétant, c’est la polarisation confessionnelle qui est aujourd’hui en train de se mettre en place. Alors que les divisions étaient nationales et transconfessionnelles entre le 8 mars et le 14 mars, on revient à une polarisation communautaire.

Une fois n’est pas coutume, les ennemis jurés chrétiens Geagea et Aoun se sont mis d’accord sur la candidature du second à la présidentielle. C’est donc entre chiites et sunnites que le bât blesse, comme dans le reste du Moyen-Orient…

Le risque d’une exportation du conflit entre sunnites et chiites au Liban grandit. Avec deux millions de réfugiés syriens et cinq cent mille Palestiniens, le pays risque de payer cher le prix de la vacance présidentielle, des retombées du conflit syrien et des dernières décisions saoudiennes. Otage du conflit entre deux axes régionaux, Beyrouth pourrait devenir la victime de son environnement géopolitique.

  1. Ndlr : En mai 2008, pour protester contre la fermeture de son réseau de télécommunication, la milice chiite avait envahi Beyrouth-Ouest. Les affrontements armés entre alliés et adversaires du Hezbollah avaient causé plusieurs dizaines de morts dans tous le pays.

Rédigé par Gérard Brazon

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