19 mars 1962: "triste anniversaire" vu par Philippe Le Claire.

Publié le 19 Mars 2012

La chose peut paraître extraordinaire mais c'est un fait… la guerre d'Algérie n'est pas terminée, dans les esprits… Et le prêchi-prêcha des historiographes « officiels » qui besognent à rebrousse-temps, comme celui des associations néo-négationnistes, n'y changera rien. Les causes à cette béance dans la conscience collective française sont multiples, et la réécriture de l'Histoire qui a si bien marché avec l'occultation relative de la collaboration - par la magnification de la résistance - n'a pas pris avec le cauchemar algérien.

Plus d'un million de rapatriés, « ces petites gens avec ces bagages de la honte qui sont ceux de la désespérance et de la peur… » comme l'écrivait en 1962 un confrère du quotidien Le Méridional, emportaient aussi avec eux la mémoire d'une injustice d'autant plus insupportable qu'elle était fondée sur la bêtise et l'hostilité à l'état brut ; l'absurde, qui donne la nausée et qui rend tout homme étranger au monde qui l'a vu naître. Ils fuyaient la certitude de la mort, ils fuyaient la haine et les massacres qui n'épargnaient pas même les femmes et les enfants… C'était l'exode. Et trop souvent, ils furent reçus comme des pestiférés… De Gaulle et le gouvernement ne les attendaient pas, tout au plus pour des vacances ou pour liquider ceux de l'OAS, la gauche ne les aimait pas et les désignait à la vindicte populaire, ils étaient la mauvaise conscience d'une nation qui ne voulait plus souffrir. « Pieds noirs » et « Harkis », il est plus aisé d'éluder ceux que l'on étiquette ainsi en les déshumanisant, ont été reçus par des comités d'accueil de dockers CGT qui en sus d'être très maladroits avec leurs bagages qui passaient à l'eau, brandissaient des pancartes sur lesquelles il était écrit miséricordieusement « Les pieds-noirs à la mer » et jusqu'à Gaston Deferre, maire socialiste de Marseille, grand résistant, et ministre de l'outre-mer dans le gouvernement de Guy Mollet, selon l'hagiographie officielle, qui déclarait alors : « Marseille a 150.000 habitants de trop, que les pieds-noirs aillent se réadapter ailleurs… » Une petite voix à côté de celle de Jean-Paul Sartre qui écrivait en 1961, dans sa préface aux « Damnés de la terre » de Frantz Fanon : « En le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds… »


Une telle caution philosophique laisse des traces, et l'on se fait mal au statut de bouc émissaire d'un socialisme international en cours de réalisation, surtout quand on ne connaît pas même le sens, supposément élevé, d'un tel concept, parce que l'on est un enfant, un travailleur, un petit artisan, un paysan… ou tout simplement un honnête homme.

L'absurde, ils en ont bouffé les « Pieds noirs » et les « Harkis », et ces derniers doublement ! Pourchassés par le FLN en Algérie, avec la complicité de l'armée française qui les a parfois livrés à leurs bouchers, allègrement massacrés par ceux qu'ils avaient combattus, les plus chanceux qui avaient réussi à fuir et à rallier la métropole se virent considérés comme des « collabos » par la gauche, ignorés par l'Etat, parqués dans des camps de la honte en des lieux éloignés des agglomérations.

Camus avait pris le parti de l'humain contre celui de la violence. C'est tout un peuple silencieux qui s'est appliqué pendant des dizaines d'années à s'intégrer, avec plus ou moins de chance et de réussite. Comme tous ceux qui ont beaucoup souffert, ils parlaient peu et ça tombait bien, car on ne voulait pas les entendre.

Ni les « gaullistes » parce que « le général… », ni la gauche pour laquelle ces gens-là avaient quelque peu mérité ce qui leur était advenu, à force de faire suer le burnous, en bons instruments du colonialisme… Et comme le temps était aux décolonisations, volontaires ou forcées, il fallait choisir ses victimes. Les rapatriés n'en étaient pas, et n'en sont toujours pas, pour le MRAP par exemple. Un million d'hommes, femmes et enfants passés à la poubelle de l'Histoire.

Pourquoi le MRAP se refuse-t-il à voir aujourd'hui encore le nettoyage ethnique dont ces Français-là ont été victimes ? Parce que le MRAP va, paraît-il, « aux origines du racisme ». Et d'expliquer qu'une « colonisation pendant environ 80 ans laisse aujourd'hui peu de souvenirs. La colonisation des conquêtes atroces. La colonisation des appropriations et du dépouillement des colonisés, la colonisation des infériorisations et des humiliations, la colonisation de la négation des exactions, aux métropolitains, la colonisation et le poids du non-dit, le déficit d'enseignement dans l'histoire d'un passé censé nous appartenir, le refus de reconnaître les fossés de mépris ou de haine dans lesquels la vérité s'enfouit… »

Et ce même MRAP fait le lien avec ce qu'il estime être la situation contemporaine :

« C'est un même racisme qui poursuit ses effets aujourd'hui. Les discriminations qui se produisent encore au faciès, au nom, à la religion (musulmane) par-delà même la nationalité française, prolongent ce racisme qui allait jusqu'au meurtre, notamment dans les années 1970 ; et qui aboutit encore aux mêmes extrémités dans des cas plus isolés aujourd'hui. On dit parfois que le racisme, c'est vouloir que l'autre n'existe pas. Dire à un jeune, dans une ANPE ou ailleurs, qu'on pourra lui trouver un emploi, s'il accepte de changer de nom, c'est vouloir en quelque sorte qu'il n'existe pas sous son identité d'origine. Le MRAP continue aujourd'hui le même combat pour l'égalité de tous les hommes. Il importe qu'à tous les niveaux policier, judiciaire la loi soit appliquée avec fermeté pour assurer la dignité de tous, quels qu'ils soient… »

C'est pour cela que la voix des victimes de l'exode et du terrorisme algérien doit être tue… Quitte à réécrire l'Histoire.

Fort heureusement, avec le temps, il est une voix que l'on entend à nouveau, celle d'Albert Camus. Disparu un an avant les tristes mots de Sartre pour Frantz Fanon, Camus était une grande âme, issu du petit peuple algérien, poussé au mérite, journaliste attaché à dénoncer les injustices qui affligeaient les départements d'Algérie, résistant, sa voix portait loin et dénonçait la logique de mort. Prix Nobel de littérature en 1957, Albert Camus, déclarait depuis Stockholm, au sujet de la lutte pour l'indépendance et des actions du FLN : « Si j'avais à choisir entre cette justice et ma mère, je choisirais encore ma mère. » Camus avait pris le parti de l'humain contre celui de la violence? Suscitant la haine de tous ceux qui recherchaient une solution… finale, pour administrer par le fer et le feu, le sang et la souffrance, une indépendance sur ordonnance. La terreur n'est pas compatible avec le sens de l'humain, de ce qui est bon, de ce qui est juste. Parce que la terreur se nourrit d'elle-même et se perpétue de même.

Une vague d'enlèvements contre la population française

Ainsi, les assassins du FLN - ils ont éliminé tous ceux qui espéraient une solution raisonnable aux « événements » - sont toujours au pouvoir là-bas ; et le peuple algérien en est devenu la première victime. Sinon, pourquoi seraient-ils si nombreux à venir vivre sur le sol de l'ex-colonisateur ? Le FLN a continué de massacrer les Algériens bien après le départ des « Français », l'armée est aux affaires et une oligarchie se gave pendant que la majorité cherche à survivre. Tout au plus les hardis libérateurs aux mains pleines de sang concèdent-ils une place dans la vie publique aux Islamistes qui leur ont contesté le pouvoir, ses privilèges et ses ressources dans les années 90… avant de susciter une nouvelle vague de répression et de massacres.

Abdelaziz Bouteflika est un parfait représentant de cette caste de seigneurs FLN. Aux affaires dès l'indépendance, dans les gouvernements de Ahmed Ben Bella, puis de Houari Boumédiène, et de Chadli Bendjedid, il sera contraint à l'exil en 1981 après avoir piqué dans les caisses de l'Etat algérien près de 60 millions de francs… Elu en 1999, il est au pouvoir depuis treize ans, et sans doute jusqu'à ce que mort s'en suive.

Pour revenir en France, il suffit de voir le nombre de publications, de films, émissions et documentaires consacrés à tel ou tel aspect de la guerre d'Algérie pour comprendre que ce n'est pas fini. D'ailleurs, pour le cinquantième anniversaire des accords d'Évian (19 mars 1962), le directeur des Archives de France avait sollicité le concours d'un historien spécialiste de cette période, Guy Pervillé, de l'université de Toulouse-Le Mirail (Ndlr : auteur d'un Que Sais-je ? sur La Guerre d'Algérie), pour la rédaction d'un texte « objectif » sur la fin de la dite guerre. L'historien s'est exécuté, a remis son travail dans les temps, mais… il lui a été signifié que son texte avait été caviardé largement. Ce qui se rapportait là-dedans aux enlèvements et meurtres de Français, ainsi qu'au triste sort des Harkis abandonnés et livrés à leurs bourreaux avec l'assentiment de De Gaulle avait été… censuré.

Guy Pervillé écrivait notamment (guy.perville.free.fr) : « Le FLN profita des accords d'Évian pour reconstituer ses forces armées, et pour étendre leur autorité sur une grande partie du pays et de sa population. L'armée française s'y opposa jusqu'au 8 mai, puis dut y renoncer. À partir du 17 avril 1962, le FLN déclencha une vague d'enlèvements contre la population française, supposée complice de l'OAS, dans les agglomérations d'Alger et d'Oran, mais aussi à l'intérieur de ces régions. Le 14 mai, la Zone autonome d'Alger […] rompit ouvertement le cessez-le feu en déclenchant une série d'attentats. C'est alors que le président De Gaulle […] accepta l'avancement de la date du référendum algérien au 1er juillet […] D'autre part, des enlèvements et des massacres avaient été commis après le 18 mars contre d'anciens « harkis » en violation flagrante des clauses d'amnistie des accords d'Évian […] Le 3 juillet, la France reconnut l'indépendance de l'Algérie […] l'absence d'autorité incontestée et la compétition pour le pouvoir déclenchèrent de nouvelles vagues d'enlèvements et de violences meurtrières contre des Français d'Algérie (notamment des centaines d'enlèvement à Oran le 5 juillet) et contre d'anciens « harkis ». Les troupes françaises accueillirent et transférèrent en France les fugitifs, mais le gouvernement leur interdit de les rechercher sans l'accord des autorités algériennes […] Les enlèvements de Français diminuèrent après le 26 septembre 1962 qui vit l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement présidé par Ben Bella. Mais les massacres d'anciens harkis durèrent encore plusieurs mois et leur emprisonnement sous prétexte d'assurer leur sécurité, encore 10 ans…  "Les faits sont têtus".

Philippe Le Claire

pleclaire@journal-lunion.fr

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Histoire de France

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