57 iéme morts : (Suite) Petit rappel au sujet des Aumoniers en Afghanistan.

Publié le 23 Mai 2011

Frédéric Pons de valeurs Actuelles.

Rencontre avec l’évêque aux armées, Mgr Luc Ravel, à la veille du 53e pèlerinage militaire international de Lourdes. Un profil original, des positions décapantes.

Ils seront des milliers en uniforme de tous les pays, réunis à Lourdes à partir de ce 20 mai. Ce traditionnel pèlerinage militaire international se déroule, une fois encore, dans une ambiance de guerre – « cette aventure sans retour », selon le mot de Jean-Paul II – , alors que la France vient de perdre son cinquante-septième soldat en Afghanistan (4 000 militaires français engagés).

" Ce mouvement de la guerre s’accélère telle une voiture dont les freins lâchent en descente », soupire Mgr Luc Ravel, évêque aux armées depuis dix-huit mois, à la tête d’une “force de frappe” spirituelle de 231 aumôniers (âge moyen de 51 ans), qui cohabitent avec 34 aumôniers protestants, 30 imams et une poignée de rabbins. Sur le plan canonique, l’aumônerie catholique compte 153 prêtres ; les autres sont des diacres permanents et des laïcs. Seuls 110 d’entre eux ont le statut de militaire (dont 7 en opérations extérieures). Les autres sont des civils à temps partiel (34) et des réservistes.

Consacré évêque en novembre 2009, Luc Ravel, 54 ans ce 21 mai, est le quatrième prélat à exercer cette responsabilité depuis la création du diocèse aux armées, en 1986 (à l’époque, l’aumônier général était “vicaire aux armées”, dépendant de l’archevêque de Paris).

Il connaît déjà ses deux limites d’âge : celle des aumôniers militaires (66 ans) et celle des évêques (75 ans). Cette perspective annonce un “bon potentiel” comme disent ses ouailles militaires, ce qui fait sourire ce sportif. Tous les matins ou presque, Mgr Ravel fait plusieurs kilomètres de course à pied.

De lointaine origine métisse – il ne découvrit que récemment ses racines à La Réunion et en Martinique – , Luc Ravel compte dans sa famille des militaires et des gens de foi, dont son père, général – « plus catholique, vous ne trouverez pas » – , et sa mère. Il sut plus tard qu’elle avait prié secrètement pour qu’un de ses quatre garçons devienne prêtre. Elle leur lisait des vies de saint. Celle du père Charles de Foucauld marqua le jeune Luc.

C’est l’École polytechnique qui lui fit découvrir réellement sa vocation : « En y entrant en 1977, je n’y pensais pas ; en en sortant, j’en étais assuré ; bien que catholique, je voulais trouver une foi personnelle. » Son service militaire au 1er régiment de chasseurs parachutistes de Pau fut déterminant. « Fabuleux », se souvient celui qui, trente ans plus tard, prononcera l’homélie funèbre du général Bigeard, légende des paras. Chef de section parachutiste, Luc Ravel y apprend à se dépasser : « Le carcan des études ne découvre qu’une infime partie de soi. À travers le brassage social, le sport et la cohésion militaire, j’ai découvert mon humanité et celle des autres. » Cette double rencontre, jamais dissociée de l’homme et de Dieu, est le fil conducteur de sa vocation : « Pour moi, c’est le coeur du mystère chrétien. »

Sa vocation s’affermit, à Noël 1977, après trois jours passés avec sa soeur dans une communauté des Moniales de Bethléem, au-dessus d’Annemasse. À Polytechnique, trois mois avant sa sortie, il sait qu’il ne sera pas ingénieur. La vie religieuse l’attire bien davantage. Obligé de choisir une école d’application pour valider son diplôme, il s’oriente vers la formation la plus courte possible – un an – à l’École nationale supérieure du pétrole et des moteurs. Il le dit clairement autour de lui : « Dès que j’ai mon diplôme d’ingénieur, je pars. »

Désirant à la fois être prêtre pasteur et religieux contemplatif, Luc Ravel rejoint les chanoines réguliers de Saint-Augustin dans l’Ardèche. La chaleur humaine du père abbé, à l’origine de cette communauté refondée en 1968 (75 membres), le frappe : « Il y avait une telle vitalité humaine dans ce monastère. On riait, on plaisantait, on mangeait bien… »

Il est ordonné prêtre le 25 juin 1988 ; l’apostolat fait aussi partie de sa vocation. Son parcours l’atteste, du collège Saint-Charles de Porrentruy (Jura suisse) à l’abbaye Saint-Pierre de Champagne (diocèse de Viviers) où il sert pendant près de quinze ans. Il aime prêcher, faire découvrir la Bible, guider des pèlerins en Terre sainte, où il a déjà organisé vingt-quatre pèlerinages.

« Investi par le pape jusqu’à quand il le veut », Mgr Ravel s’interroge encore sur le cheminement de son dossier, entre la nonciature à Paris et l’ambassade de France auprès du Saint-Siège, entre l’état-major des armées et le ministère de l’Intérieur. Il ne sait pas qui a glissé son nom au nonce : « On ne vous donne pas le dessous des cartes. Rien n’est expliqué dans le processus de sélection. »

Sa nomination intervient à un moment sensible pour les armées françaises, avec le retour brutal de la guerre et des graves questions qu’elle soulève, en plein débat sur la laïcité et la montée en puissance de l’islam dans la société et les armées. La polémique sur certains aspects de la mission en Afghanistan, révélés dans le rapport du père Benoît Jullien de Pommerol (Valeurs actuelles du 20 janvier), montre l’extrême sensibilité de ces questions. Dans notre entretien, Mgr Ravel apporte ses réponses, en tant qu’évêque aux armées pour qui « gagner la paix, c’est réussir à joindre aux armes de fer les armes de lumière ».

Mgr Luc RavelQuelle est l’importance particulière de ce pèlerinage militaire international (PMI) de Lourdes ? C’est une occasion presque unique de rassembler une masse significative de chrétiens de nos armées et, pour l’évêque, de retrouver les aumôniers et les membres actifs de son diocèse : 90 % d’entre eux seront là. C’est aussi extrêmement important que l’aumônerie militaire manifeste que, à côté des “armes de fer”, il y a des “armes de lumière”, des armes intérieures.

Que voulez-vous dire ? On ne construit pas la paix en détruisant l’adversaire. Cette idée de pèlerinage militaire est constitutive du militaire en tant que sentinelle de la paix. L’aspect international atteste d’un désir commun de travailler pour la paix. Il serait étonnant de se coaliser uniquement pour déclencher le feu de la violence et pas pour mettre en synergie les forces intérieures.

Quelles priorités avez-vous définies à vos aumôniers ? Je place en tête la formation des jeunes, qu’ils soient lycéens ou soldats. L’aumônier doit former les consciences, humaniser les hommes avant qu’ils ne rencontrent des situations où leur humanité serait mise à l’épreuve. La formation morale doit précéder le terrain.

Et les opérations extérieures (Opex) ? C’est ma deuxième priorité. L’aumônier chargé des Opex et moi-même recevons les rapports de fin de mission. Le ton, la forme et le fond sont totalement libres mais il m’a fallu mettre en garde sur leur diffusion. Ces rapports internes n’ont pas à être divulgués car il faut garder le secret à la fois des confessions et des opérations militaires.

Faites-vous allusion au rapport du père Benoît Jullien de Pommerol sur sa mission en Afghanistan, en 2010, dont Valeurs actuellesa publié en janvier de larges extraits ? Ce rapport n’aurait pas dû remonter en dehors du cercle étroit. Sa forme a été jugée excessive, ce qui amortit la question de fond. Sa diffusion à une dizaine de personnes a choqué.

Pommerol est-il responsable de sa diffusion sur Internet et dans la presse ? Je pense que ce n’est pas lui et je le crois quand il me le dit. Mais c’est sa responsabilité ! Quand on commence à diffuser, on prend le risque d’en perdre le contrôle.

Qu’avez-vous fait des informations choquantes contenues dans ce document ? Ce n’est pas mon travail d’enquêter et j’ai transmis à l’état-major. Le rôle de l’évêque aux armées n’est pas d’exiger mais d’énoncer clairement ce qui déborde la justice et le respect.

Que pensez-vous du cas de cette jeune femme militaire à qui ses chefs ont ordonné de se couvrir la tête d’un voile ? Cela aurait dû être réglé sur place et il ne faut pas le généraliser à toute l’armée française. On m’a dit qu’il lui a été demandé de porter un chèche pour la protéger elle-même des regards d’un certain nombre d’Afghans.

Ce rapport dénonce certaines situations graves au regard des valeurs de nos armées ou même de la loi française. Pommerol n’a-t-il pas mis en application votre précepte énoncé le 30 mars devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale : « Nous nous devons aussi d’être prophètes et de savoir dire non » Le problème est d’avoir des renseignements de plusieurs sources. Ce sont des faits à remettre en perspective avec d’autres. Pour le moment, je n’ai pas à trancher. C’est au système politique et à l’état-major de prendre une décision d’orientation sur le fond, pas à moi. J’ai fait remonter l’information, c’est tout ce que je peux faire.

Les pressions de l’état-major ne conditionnent-elles pas sa prochaine affectation, qui risque d’apparaître comme une sanction ? Je n’ai aucune pression de l’état-major avec qui je suis en dialogue constant. Je sais que la prochaine affectation sera regardée par les uns comme une sanction (méritée ou injuste) et par d’autres comme du laisser-aller ! Que peut-on faire d’autre ? Expliquer à ceux qui ont des oreilles pour entendre ! Plus intéressant est le fond : là où je peux intervenir, c’est s’il y a des enjeux de positionnement avec d’autres religions et des rééquilibrages à faire localement.

Parlez-vous de l’islam ? Nous devons repenser notre rapport au religieux dans les armées et avec nos adversaires. Je ne pense pas qu’il y ait des problèmes strictement liés avec l’islam, sur lequel on se focalise beaucoup, en oubliant qu’en Inde, par exemple, beaucoup d’églises ont été détruites par des fanatiques hindous. Et pourquoi ne pas aussi réfléchir sur le jeu des évangélistes extrémistes ?

En Afghanistan, de nombreux militaires, de tous grades, s’interrogent pourtant sur ce rapport difficile avec l’islam et sur certaines dérives dans la mission, comme distribuer des tapis de prière… Les aumôniers de tous cultes, surtout catholiques, doivent avoir leur mot à dire. Il est dommage que la nation qui paie et intègre des spécialistes du religieux dans les rangs de l’armée ne leur demande pas leur avis sur certaines situations et les conflits : comment, par exemple, être juste par rapport aux populations et aux soldats ; ce qu’il est juste de supporter ou de faire supporter. Je souhaiterais aussi savoir comment l’aumônerie musulmane voit la laïcité dans les armées et dans la nation.

Avez-vous été sollicité pour apporter des réponses aux problèmes en pays musulman ? Pas au niveau de l’état-major, mais je me tiens à la disposition de chacun pour dialoguer et apporter des réponses. Nous avons une expertise (Indochine, Maroc, Algérie) qui doit être lue à une époque où l’islam ne se présente plus comme au temps des croisades ou des colonies.

Après la publication du rapport Pommerol, de jeunes capitaines m’ont dit être en manque de lignes directrices sur le juste et le légitime… Ces questions se posent en effet sur le terrain. Nos soldats ont besoin d’être encadrés, accompagnés. Sur ces questions, l’expertise des aumôneries pourrait être très utile, notamment la musulmane. Je milite pour que cette expertise soit mise en lumière, car la question de la religion se pose dans la guerre et dans la société.

Avez-vous pensé que vous occuperiez un jour ce poste d’évêque aux armées ? Jamais je n’avais envisagé être aumônier militaire ou évêque aux armées. La demande vient comme un appel de Rome. On ne vous laisse pas le choix. Il n’y a pas de feuille de route. Le nonce vous convoque avec votre dossier : « Le pape Benoît XVI vous nomme… » Propos recueillis par Frédéric Pons

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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