Abdallah II déstabilisé - Par Albert Soued, écrivain

Publié le 30 Juin 2011

Par Albert Soued, écrivain,

www.chez.com/soued pour www.nuitdorient.com

 

Abdallah II, roi de Jordanie, a accédé au pouvoir en 1999 succédant à son père Hussein. Ces rois appartiennent à la lignée "hashémite" qui est originaire du Hedjaz en Arabie, où elle régnait jusqu'au début du 20ème siècle notamment sur les 2 villes saintes musulmanes, la Mecque et Médine. Il faut rappeler ici qu'après la chute de l'empire ottoman, à la fin de la 1ère Guerre Mondiale, la puissance mandataire anglaise au Moyen Orient avait accordé au peuple juif, le territoire dit de la "Palestine" (Israël + Cisjordanie) ainsi que la Transjordanie, par la déclaration Balfour de 1917, confirmée par la Société des Nations en 1920, dans les accords de San Remo. Pour des raisons d'ordre stratégico-économiques, l'Angleterre est revenue sur ce partage, accordant au roi Fayçal du Hedjaz les territoires de la Transjordanie et de l'Irak, en compensation, ce roi ayant perdu sa souveraineté sur son territoire ancestral, au profit de son ennemi, un autre chef de tribu arabe du Najd, Abdel Aziz Ibn al Saoud qui s'empara de la plus grande partie de la péninsule arabique pour l'unifier sous le nom d'"Arabie saoudite" en 1932.

Les "hashémites" pratiquent un islam tolérant et ouvert, les "saoudiens" pratiquent un Islam pur et dur, fermé, appelé "wahabisme". L'antinomie entre les deux sensibilités religieuses et l'animosité clanique et tribale se sont perpétuées dans le temps, d'autant plus que les hashémites ont été dépossédés de leurs attributs de "protecteurs des lieux saints musulmans".

Fayçal bin al-Hussein bin Ali al-Hashemi est devenu roi d'Irak en 1921, sous le nom de roi Fayçal I et sa lignée a été renversée par un coup d'état en 1958, l'Irak devenant une république. L'ensemble Transjordanie/Palestine est resté sous mandat britannique, le 1er jusqu'en 1946, le second jusqu'en 1948, le 1er, à partir de 1925, sous l'égide d'un émir hashémite Abdallah, le second sous administration anglaise. En effet, revenant sur les promesses de territoire accordé aux Juifs, l'Angleterre a réussi à casser les accords de San Remo et à obtenir de 2 Cours Internationales, l'une de Justice et l'autre d'Arbitrage, de séparer les 2 territoires mentionnés et d'interdire l'immigration juive en Transjordanie. Celle-ci est devenue un Royaume hashémite en 1946, sous Abdallah I, grand père du roi actuel. Pendant les années 20/30, l'Angleterre a protégé ce territoire contre le harcèlement permanent des tribus arabes saoudiennes.

 

Abdallah et Hussein ont réussi à rassembler les tribus locales sous leur obédience et à consolider un royaume artificiel, créé dans une zone pauvre et aride. Avec l'aide de l'Angleterre et des bédouins, ils ont réussi à créer une armée bien structurée et bien encadrée. Avec l'aide des Caucasiens immigrés, ils ont construit une police efficace. Aux immigrants dits palestiniens, venus entre 1948 et 1967, ils ont accordé la nationalité jordanienne, mais pas tous les droits, l'accès à certains postes politiques de responsabilité et à certaines professions leur est interdit. Ils forment aujourd'hui l'encadrement administratif subalterne et la principale classe commerçante, constituant plus de 60% d'une nation jordanienne de plus de 6 millions d'habitants (1).

Quoique novice, pendant une dizaine d'années Abdallah II a réussi à maintenir la stabilité et l'équilibre entre les ethnies et les tribus, suivant les exemples de son père et de son grand père. Depuis un à deux ans, des craquements ont commencé. Nous soupçonnons 2 causes fondamentales. L'une provient de l'inimitié des al Saoud, l'autre du fait que l'épouse du roi, Ranya, est palestinienne.

Par le biais des Frères Musulmans et du Front d'Action Islamique qui avaient infiltré à la fois certaines tribus et les communautés palestiniennes pourtant peu religieuses, l'Arabie a cherché à déstabiliser le jeune roi pour le placer sous sa coupe. Dans leurs manifestations, les Frères Musulmans ne demandent pas plus de liberté, mais plus d'Islam (2). Or le roi cherche à moderniser son pays, à créer et à renforcer une classe moyenne et à la faire évoluer dans une économie de progrès.

La reine Ranya cherche à favoriser sa famille, les Yassine et elle aurait investi dans des terres. Or en Jordanie, la terre appartient aux tribus. Elle aurait créé des "centres de pouvoir", pour favoriser ses intérêts plutôt que ceux de "la nation". Ainsi, elle aurait permis la naturalisation de 78 000 Palestiniens en 5 ans. Puis elle est accusée de dilapider les maigres deniers de l'état dans des dépenses somptuaires, comme la commémoration de son 40ème anniversaire. Enhardis par la présence d'une Palestinienne active au niveau du palais royal, les Palestiniens, clés de l'économie, cherchent à occuper la place qui leur revient dans le gouvernement du pays. Par conséquent, ils appuient, sans aller trop loin, l'institution d'une vraie monarchie constitutionnelle.

Au grand dam des tribus, qui veulent bien une ouverture, mais sans perdre leurs privilèges, d'autant plus que ces tribus constituent le fondement de la monarchie, avec l'armée et les grands corps de l'Etat. Aujourd'hui, le roi a un conseil tribal restreint, le diwan, qui nomme le 1er ministre et le gouvernement. Les tribus bédouines perdraient leur pouvoir dans une représentation démocratique qui verrait les Palestiniens accéder à tous les pouvoirs et s'emparer peut-être de l'Etat. Un 3ème état Palestinien ?

 

Alors les tribus descendent dans la rue et manifestent. Doublement déstabilisé, Abdallah II cherche à gagner du temps pour apaiser les tribus et satisfaire sa classe moyenne palestinienne, tout en se protégeant des menées subversives islamistes. Dans ce contexte, la paix avec Israël est primordiale pour lui. Pourtant à ce jour, il n'a pas réussi à imposer à ses Palestiniens, une coopération effective avec son voisin, les différents projets communs qui auraient pu faire décoller l'économie jordanienne n'ont jamais vu le jour.

 

 

Notes

(1) Avec 4 autres armées arabes, la Jordanie a envahi la Palestine le 15 mai 1948, jour de la création de l'état d'Israël, sur le mince territoire que lui ont concédé les Nations Unies en 1947. De 1948 à 1967, la Jordanie a annexé et administré la Cisjordanie et Jérusalem Est, vidés de leurs habitants juifs. Lors de la Guerre des 6 Jours, la Jordanie a perdu ces 2 entités au profit d'Israël. En 1988, la Jordanie renonce à sa souveraineté sur ces territoires et signe un traité de paix avec Israël en 1994.

(2) La Jordanie a accueilli près d'un million de réfugiés irakiens, fuyant la guerre. Parmi eux se sont infiltrés des membres d'al Qaeda qui ont un moment déstabilisé le pays par des attentats-suicide. Il n'est pas interdit de penser qu'ils contribuent à la déstabilisation islamiste en vue de la Grande Syrie, puis du Califat.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

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