Afrique du Sud : l’arc-en-ciel avant l’orage ? Mandela n’a pas gagné sa guerre politique tout seul !

Publié le 11 Décembre 2013

Lu sur Boulevard Voltaire

L’insécurité grave et la fuite de cadres blancs compétents n’augurent pas d’un avenir aussi rose que les thuriféraires promettent à ce pays.

Par Henri Gizardin 

Presque la moitié des États du monde étaient présents ce mardi 10 décembre à Johannesburg pour rendre hommage à Nelson Mandela, et venir recevoir l’onction posthume de l’icône internationale des droits de l’homme.

Il est vrai que le héros aura réussi ce tour de force de faire asseoir à une même tribune des ennemis jurés, des démocrates de pacotille et des officiants de cultes peu œcuméniques à l’ordinaire. Voir Obama serrer la main de Castro ou le célèbre Mugabe, président du Zimbabwe, goûter sa présence avec une gourmandise ironique, entendre un rabbin précéder un imam, lequel cédait la place à un évêque, fut un spectacle rarissime, autant que symbolique. On a vu aussi un Nicolas Sarkozy faire une causette retenue et peu expansive à son voisin François Hollande. Les décrypteurs de mouvements de lèvres vont faire un tabac sur Internet…

L’ambiance enthousiaste et peu convenue dans les tribunes publiques, le papotage peu protocolaire de hautes personnalités pendant les discours et la pluie persistante dont les commentateurs avisés disaient qu’elle était un signe positif dans la contrée ont, avec un retard considérable sur l’horaire, marqué l’événement mondial d’une touche de désinvolture qui cache cependant mal, semble-t-il, le futur post-Mandela de ce pays.

Constitué d’une mosaïque d’ethnies et de groupes religieux, marqué par des antagonismes tribaux traditionnels et des guerres européennes, l’équilibre de cette société « multiraciale » (on a le droit de le dire, en l’occurrence ?) ne tenait sans doute qu’à la force morale imposante de cet être exceptionnel et charismatique. Cependant, la corruption, la traite des pauvres par les nouveaux riches, ces black diamonds purs produits de la préférence raciale contre la compétence, avec l’affirmative action, l’insécurité grave et la fuite de cadres blancs compétents et parfois spoliés de leurs biens, n’augurent pas d’un avenir aussi rose que les thuriféraires mondiaux promettent à ce pays.

Dans le même temps où, au nord de l’Afrique, les conflits interethniques alimentent plus que jamais les rages meurtrières, il serait étrange que la force d’un seul homme ait, dans un grand pays aussi vaste et varié, écrasé les ardeurs revendicatives et la soif de revanche de multitudes écartées du progrès social qui ont fait un apprentissage anarchique de la liberté.

En s’arrêtant en Centrafrique sur le chemin du retour et alors que deux soldats français ont déjà perdu la vie dans des actions de police pour lesquelles ils ne sont pas faits, le Président pourra relativiser la qualité des « avances démocratiques » sur le continent noir et modérer les enthousiasmes convenus de ses camarades humanistes…

La République sud-africaine, arc-en-ciel après l’apartheid ou avant l’orage ?

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Allez, Madame l’Émotion, encore un effort pour laisser place à la vérité critique !

Par Michel Cardoze

Mandela transformé en icône christique par l’unanimisme bêlant de la planète, j’espère que c’est insupportable à ceux qui ont un peu de mémoire politique.

Mandela n’a jamais tendu la joue gauche lorsque le pouvoir raciste afrikaner frappait sa joue droite. C’est lui, au contraire, qui a pris la responsabilité au sein de l’ANC de créer « le fer de lance de la nation », organisation chargée de la lutte armée après le massacre de Sharpeville en 1960. Il a d’ailleurs refusé sa libération lorsqu’on lui proposait de l’échanger contre une renonciation à la lutte armée (1964).

Sabotages, attentats, meurtres, dépôts de mines, camps d’entraînement : les combattants armés de l’ANC ont assuré le travail légitime de déstabilisation du régime, pendant que les luttes sociales et politiques, la recherche d’alliance chez les blancs humanistes, en Afrique du Sud et dans le monde entier, délégitimaient le régime raciste.

Ce sont les hommes d’affaires sud-africains qui, en 1986, ont effectué le voyage de Lusaka (où siégeait l’ANC) pour explorer les conditions d’une paix civile et d’un enterrement de l’apartheid. On connaît la suite.

Plus de vingt ans de lutte clandestine ou publique, politique et armée, ont précédé la libération de Mandela et ce qui s’ensuivit. Et, pour être plus précis, qui dit lutte armée dit formation de combattants et recherche d’armes, d’explosif, de mines, etc.

De 1960 aux années 80, on était encore dans un monde vite oublié aujourd’hui, qui était marqué par l’existence de l’Union Soviétique et de ses « filiales » – si je puis dire – comme Cuba ou comme des réseaux multiples et divers. Un seul nom parmi d’autres, celui du militant internationaliste Henri Curiel, communiste hors parti(s), assassiné en 1978 à Paris : son réseau « Solidarité » contribua de manière décisive à l’armement de l’ANC (et d’autres combattants d’autres dictatures), comme il a œuvré pour des rapprochements pacifiques au Moyen-Orient, ceci n’excluant jamais cela.

Les temps ont changé : l’URSS n’existe plus, l’apartheid a sauté de manière spectaculaire alors que se profilait en effet l’affaiblissement du« communisme ». La légalisation, de fait, de l’ANC suit de quelques mois la chute du mur de Berlin en 1989, et Mandela est libéré en 1990. De petits malins pourront affirmer que c’est la fin du « communisme » d’État à Moscou et ailleurs qui a libéré Mme Thatcher et de Klerk de leur peur du communisme… Sans doute.

Mais si des communistes officiels ou officieux dans le monde, et d’autres, n’avaient pas aidé l’ANC dans sa lutte armée (« terroriste » selon le vocabulaire d’alors, lui aussi oublié) et politique, vivrait-on aujourd’hui le merveilleux conte de fées d’une planète et des chefs d’État derrière leurs vitres blindées, rendant hommage à un ancien terroriste qui a gagné sa guerre politique ?

Allez, Madame l’Émotion, encore un effort pour laisser place à la vérité critique !

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

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