Alain Finkielkraut : la France résiste au voile.

Publié le 25 Novembre 2011

Société/ Causeur

Leçon sur le "Vivre-ensemble" (1)

En octobre 1989, trois élèves d’un collège de Creil sont exclues pour avoir refusé d’ôter leur foulard islamique en classe malgré la décision du conseil d’administration. L’affaire met le feu aux poudres. La classe intellectuelle se divise et se déchire. Les uns défendent l’intransigeance du principal et louent sa fermeté, les autres, soutenus par SOS-Racisme, fustigent son inhumanité et condamnent sa fermeture.

Consultés par Lionel Jospin, ministre de l’Éducation, les « Sages » du Conseil d’État préconisent de confier aux chefs d’établissement le soin d’apprécier, au cas par cas, s’il y a exagération, prosélytisme, propagande ou perturbation du bon déroulement des activités d’enseignement. Mais comme cet avis n’est pas clair, les contentieux se multiplient. C’est ainsi qu’en 2003, le chef de l’État, Jacques Chirac, charge Bernard Stasi de présider une commission de réflexion sur le principe de laïcité dans la République. D’abord hostile à une loi d’interdiction, la majorité des membres de la Commission Stasi change d’avis après avoir entendu les intervenants de terrain qui expriment leur inquiétude et leur désarroi devant un phénomène jusqu’alors peu perceptible en France : le communautarisme, qui fait prévaloir l’allégeance à un groupe particulier sur l’appartenance à la République et les convictions propres à ce groupe sur la règle générale. Le 15 mars 2004, conformément à la recommandation de la commission, le Parlement vote une loi interdisant dans les écoles, collèges, lycées publics, le port de signes ou de tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse.
Nous sommes aujourd’hui tributaires de cette loi de 2004.

Ce n’est pas la première querelle de la laïcité qui éclate en France. La laïcité telle que nous la connaissons est elle-même née d’une querelle. L’école fut le théâtre et l’enjeu d’une bataille acharnée entre cléricaux qui voulaient que les sociétés européennes restent chrétiennes et que l’enseignement demeure confessionnel et laïques qui critiquaient l’emprisonnement de l’esprit par le cléricalisme. « On devient clérical à l’instant précis où l’on incline sa raison et sa conscience sous une autorité extérieure qui s’arroge et à qui on reconnaît un caractère divin », disait Ferdinand Buisson.
C’est, dans le fond, le programme des Lumières tel qu’il a été magnifiquement résumé par Kant : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de l’état de minorité dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de servir son propre entendement sans la conduite d’un autre. […] ” Sapere aude “, Aie le courage de te servir de ton propre entendement, voilà la devise des Lumières. » Mais ce courage ne vient pas tout seul. La finalité de l’enseignement laïque consiste donc à donner à chacun les moyens de devenir majeur.

Dans la grande querelle du curé et de l’instituteur, deux autorités se font face : l’autorité devant laquelle la pensée s’incline, et l’autorité par laquelle la pensée s’affirme.
Cependant, la querelle de la laïcité qui fait rage aujourd’hui n’est pas une réédition de la querelle du curé et de l’instituteur. Aujourd’hui, tout le monde parle le même idiome, en France et en Occident, et même l’Église ne défend pas la loi de Dieu contre l’ordre humain. Aussi, lorsque le quotidien polonais Gazeta critique la loi française sur le voile, ce n’est pas au nom des valeurs du catholicisme, mais au nom des valeurs de la dissidence. « Comment se peut-il que la France, patrie des droits de l’homme et berceau de la démocratie moderne, pratique cette forme indigne de discrimination ? »

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Islamisation française

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