Amicales divergences d’un gaulliste avec Bat Ye’Or - par René Marchand

Publié le 5 Mai 2014

René Marchand Par René Marchand pour Riposte-Laïque

La lettre ouverte que vous m’adressez via mon éditeur, Riposte Laïque, m’honore. Je vous ai toujours lue avec le plus grand intérêt. Votre écriture précise reflète une pensée nette d’ambiguïtés et de faux-fuyants. Vous exposez des faits peu connus ou occultés sur les connivences d’Européens, traîtres à leur civilisation, avec des Arabes qui les bernaient. Vous êtes de ces rares chercheurs qui étudient l’actuelle guerre d’invasion de l’Europe en allant voir derrière le camouflage de carton-pâte qu’ont construit  les politiciens de la bien-pensance, les journalistes des grands médias qui sont leur caisse de résonnance et un magma de petits profiteurs : intellectuels, religieux, associatifs… Vos livres ont constamment enrichi ma réflexion.

Nos divergences

Je m’écarte de votre thèse Eurabia sur trois points :

–  Les origines premières de l’immigration en Europe. Selon moi, il y a avant tout la volonté d’un certain patronat, qui a refusé d’investir dans le saut technologique des « ouvriers-bacheliers » et a compté sur une main d’œuvre à bas coût pour rester compétitif. Les hommes politiques ne sont intervenus que par complaisance vis-à-vis de leurs sponsors. Il me parait erroné de situer une coalition européo-arabe en amont de l’immigration.

– Le développement de l’immigration. Je l’attribue à la dynamique propre d’un  phénomène historique complexe, à forte potentialité explosive, jamais maîtrisé, quelque chose de comparable à l’emballement de la Révolution française de 1789 à la Terreur. Des pays arabes à la démographie folle, ayant échoué politiquement et économiquement, avides de revanche sur l’ancien colonisateur ; un Islam retrouvant ses devoirs sacrés de conquête à la fois par la taqiyyaet par les armes ; en Europe, des élus nationaux et locaux en quête d’un électorat d’appoint, des financiers à très courte vue, plus les gagne-petit de la collaboration que j’évoquais ci-dessus… A mon avis, dans ce chaudron du diable, les conjurés d’Eurabia, dont je ne nie pas l’existence, n’ont pu être que des comparses.

– Le rôle joué par les Etats-Unis et leurs alliés contre l’Europe, que vous minimisez.

Pierre Cassen propose que nous débattions de tout cela lors d’un de vos prochains passages en France. Je me réjouis de cette perspective.

En prélude à notre entretien, je voudrais ici vous donner mon point de vue sur la politique du général de Gaulle envers les États-Unis, Israël et le monde arabe, que vous placez à la source du projet Eurabia avant même que celui-ci soit formalisé.

De Gaulle : l’indépendance de la France et les leçons de l’histoire

Evitons l’anachronisme. Il faut rappeler que nous sommes à l’époque des nationalismes arabes. L’islam, débilité par la colonisation, est hors du champ politique. Les chefs des pays arabes ont pour modèle Atatürk qui a nationalisé l’islam en espérant pouvoir, un jour, l’éradiquer. En Egypte, Nasser fait pendre les Frères musulmans quelques années seulement après les avoir utilisés pour arriver au pouvoir ; la Syrie et l’Irak sont dirigés par les laïcs du  Baas, parti fondé par un chrétien ; le Tunisien Bourguiba, admirateur d’Auguste Comte, théoricien de la fin des religions, piétine les traditions musulmanes… C’est avec ces Arabes-là que va se jouer la partie.

Trois mots expliquent les actions de de Gaulle dans tous les domaines : l’indépendance, le rang, la grandeur – qu’il faut commenter par : puissance militaire, économique, culturelle, honneur, humanisme…

Conséquence : en politique étrangère, un grand pays comme la France « n’a pas d’amis ». Il n’a que des alliés, des partenaires, des adversaires, des ennemis. Seul l’intérêt de la France doit être pris en compte par celui qui a la responsabilité de la diriger.

Et pour déterminer l’intérêt de la France, de Gaulle considère, autant que l’actualité, les grandes constantes de l’histoire.

Parmi ces constantes, il en est une, qui structure le XXe siècle.

L’Angleterre a toujours eu, vis-à-vis de l’Europe, une priorité : empêcher l’émergence d’un pays qui dominerait le continent. La « perfide Albion » a été rejointe dans son jeu cynique de bascule entre les nations par les Etats-Unis quand ceux-ci ont fait leur entrée sur la scène internationale après 1918 et, en quelques années, le second arrivé a pris le pas sur l’autre.

Entre les deux guerres mondiales, Washington et Londres ont sans cesse soutenu Berlin contre Paris. L’encre des traités de paix était à peine sèche que les deux compères faisaient en sorte que la France, appauvrie, ne perçoive jamais les indemnités qui avaient été imposées à l’Allemagne (alors qu’elle devra rembourser jusqu’au dernier dollar ses dettes envers l’oncle Sam). Une preuve, parmi d’autres,  de la politique antifrançaise et pro-allemande des Anglo-américains : alors que l’Allemagne avait été quasiment interdite sur mer par les Alliés après la guerre, Londres a passé avec Hitler un « traité naval » en juin 1935 (le nazisme était au pouvoir depuis deux ans et demi et personne ne pouvait ignorer sa nocivité) dans le seul but de faire pièce à la puissante marine dont la France venait de se  doter. Face à cette stratégie de leurs faux-amis, les gouvernants français ont été nuls ou complices. Entre 1920 et 1940, l’indépendance de la France, son rang, sa grandeur ont été sacrifiés à un « parti de l’étranger », à savoir le parti anglo-américain.

La même soumission de la France recommence sous la Quatrième République, avec d’autant plus de docilité que Paris, toute honte bue, envoie régulièrement des émissaires outre Atlantique pour y quémander de quoi boucler ses fins de mois.

Entre-temps, Israël est né. La France est très proche du jeune Etat. Elle l’aide à créer son arsenal atomique et, en 1956, elle organise à ses côtés et avec l’Angleterre l’expédition de Suez contre le champion du panarabisme Nasser. Dans la classe politique comme dans l’opinion publique, Israël bénéficie d’une très large sympathie quand le monde arabe suscite plutôt de l’incompréhension, de la méfiance ou de l’aversion.

La France et l’Europe-puissance à construire

Revenu au pouvoir en 1958, de Gaulle va, dès qu’il le pourra, marquer ses distances vis-à-vis des Anglo-Américains, de leur machine de guerre l’Otan, nouer une alliance de revers avec l’URSS…

Il a pris en charge, non seulement la renaissance de la France, mais aussi l’avenir du Marché commun, union économique de six pays européens dont il veut faire une puissance politique capable de s’opposer à l’hégémonie américaine. Les Etats-Unis, qui n’ignorent rien de ce projet, décident naturellement de le saboter. Pour cela, il suffirait que la Grande-Bretagne entre dans le groupe pour le tuer de l’intérieur. En France, le « parti de l’étranger », le grand vaincu de la révolution gaulliste, se reconstitue aussitôt. Il regroupe les centristes de tout acabit (les socialistes sont exclus de l’arène par faiblesse numérique, les communistes sont tenus en lisière par Moscou).

Agissant dans le seul intérêt de la France et de l’Europe-puissance en gestation, et non contre ou pour quelque tiers que ce soit, de Gaulle entreprend de dépassionner les relations avec Israël, pays lié, – trop lié, pense-t-il, comme la Grande-Bretagne – avec les Etats-Unis. Pour lui, Israël est un pays comme les autres, sur l’échiquier mondial. Dans le même temps, il s’efforce de normaliser avec les peuples arabes des rapports qui ont été fortement détériorés par les conflits de la décolonisation. (Il redoute, d’autre part, que ces voisins proches de l’Europe ne tombent les uns après les autres dans la dépendance du Bloc communiste et pense que l’Europe peut leur offrir une troisième voie d’alliance entre l’Amérique et l’URSS.) Autrement dit et de manière sommaire : avec Israël, il refroidit ; avec le monde arabe, il réchauffe ; cela pour arriver avec les deux parties à un niveau moyen, « normal », de relations qui ne gêne pas la France dans son libre déploiement.

Le gouvernement israélien ne comprend pas cette politique, que « l’amitié » de la Quatrième République ne lui permettait pas de prévoir. Dans ce qui n’est, pour le président français, qu’un rééquilibrage, il diagnostique de l’hostilité à son égard et de la complaisance envers ses ennemis. Le différend s’accentue lors de l’élection présidentielle de 1965 (je demande aux esprits curieux de rechercher d’où venaient les fonds abondants qui ont alimenté la campagne du centriste Jean Lecanuet) et les tensions ne feront que croître, sans que jamais de Gaulle dévie de sa ligne jusqu’à son départ volontaire, en 1969.

Pompidou cédera aux centristes en promettant l’entrée de l’Angleterre dans le Marché commun contre leurs voix pour la présidence de la République… Ensuite, ce sera le sabotage de l’Europe puissance, l’immigration massive, le réveil de l’Islam, l’islamisation progressive de nos pays. Ce sont là d’autres épisodes d’une histoire qui se poursuit et va façonner notre sort.

Ce que j’ai voulu dire ici, c’est qu’il serait aberrant d’attribuer à de Gaulle la volonté de constituer un ensemble euro-arabe. Son éloignement à l’égard de la civilisation arabo-musulmane, dont beaucoup de citations font foi, sa crainte, très ancienne, d’un Islam qui redeviendrait conquérant, son attachement à l’indépendance de la France et de l’Europe, sa connaissance de l’histoire au long cours, jusqu’à sa foi catholique… tout plaide contre cette hypothèse.

René Marchand

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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Pivoine 08/05/2014 11:11


Des pays arabes à la démographie folle, ayant échoué politiquement et économiquement, avides de revanche sur l’ancien colonisateur


 


C'est bien ce que je disais ! Ce sont les dirigeants de ces pays qui maintiennent leur peuple dans la misère pour pousser leurs ressortissants à émigrer... dans les anciens pays colonisateurs !

Epicure 05/05/2014 18:42


Pourquoi C. Germani  n'est il pas lisible?


Je ne demande qu'à croire Mr Marchand car, sauf pour De Gaulle et la politique foncièrement maligne du Quai d'Orsay depuis biern longtemps;.... Tout ce qu'il dit semble pertinent....


J'attends les documents concernant De Gaulle et le Quai d'Orsay, antisémite de logue date comme le State Department US...d'ailleurs...!

Supposons que la capitulation AlleClaude Germain V 05/05/2014 13:21



Claude Germain V 05/05/2014 13:11