Auto-destruction de la Zone euro par Philippe Béchade

Publié le 15 Juin 2012

L’auto-destruction de la Zone euro est-elle programmée pour la rentrée ? Ou la peur du chaos conduira-t-elle Bruxelles, Paris, Berlin et consorts à imaginer des solutions inédites qui coupent l’herbe sous le pied de la spéculation — cette dernière semblant bien décidée à faire chuter le bois mort des déséquilibres structurels, des égoïsmes nationaux et du surendettement des Etats.

C’est à croire qu’à l’image de la saison des amours ou du temps des cerises, la période mai-juin devient celle qui convient pour semer la panique sur les marchés obligataires et tenter de démembrer la monnaie unique.

Notre première chronique d’Alerte au Krach date du 15 mai dernier, lorsque le CAC 40 flirtait avec les 3 100 points — seuil qu’il a allègrement enfoncé depuis. Cependant, pour être tout à fait franc, depuis près de quatre semaines, malgré la rupture des supports long terme à Wall Street, il ne s’est rien produit d’irréversible pour le marché parisien.

▪ Paris plie mais ne rompt pas 
Cela a été un bain de sang à Madrid avec la cassure des 7 000 points sur l’IBEX… Cela commence à tanguer sérieusement à Francfort, sous les 6 400 points… Tokyo a vu certains indices toucher des plus bas de 30 ans, à l’image du Topix, un peu l’équivalent du S&P américain… Les places asiatiques sont revenues à la case départ (Corée, Taïwan, Hong Kong)… Mais Paris plie et ne rompt pas face à des vents contraires qui soufflent en rafales.

Réjouissons-nous de ne pas voir le CAC 40 se débattre pour sauver les 2 800 points, comme à la fin septembre dernier. Saluons la minuscule flamme de croissance qui émerge encore à la surface des statistiques de l’INSEE pour le premier trimestre 2012… Mais prenons bien conscience de ce que cette heureuse configuration résulte d’une nette détente des taux longs en France qui s’explique non pas par des achats de conviction mais bien par des arbitrages massifs au détriment des émissions obligataires de l’Espagne et de l’Italie.

Certes, la priorité est accordée aux Bunds allemands, mais avec des rendements compris entre 1,15% et 1,3% depuis une quinzaine de 15 derniers jours, les OAT françaises avec leur 2,25% à 2,5% de rémunération ne semblent pas ridicules ni représenter un risque trop élevé : cela semble un bon compromis… pour l’instant.

▪ Le dernier clou dans le cercueil de l’euro ? 
Le CAC 40 semble s’abriter derrière une relative bienveillance envers les bons du Trésor émis par la Banque de France. Toutefois, il ne résistera sans doute pas longtemps à la débâcle des marchés obligataires italiens et surtout espagnols : ces derniers viennent de voir leur rendement exploser de 75 points de base en un peu plus de 24 heures, passant de 5,98% à 6,73%.

Nous n’avons pas mémoire d’une évolution aussi cataclysmique lors des précédentes phases de crise de confiance du printemps 2010 et de l’automne 2011. A ce rythme-là, les taux longs ibériques seront peut-être déjà passés au-dessus de 7% au moment où vous lirez ces lignes.

L’alternative est simple. Si la BCE n’intervient pas au cours des prochaines heures, ce sera l’enclenchement d’un scénario à la grecque ou à la portugaise au cours des deux prochaines séances, avec un Euro-Stoxx 50 à 2 000 points et un euro qui plonge vers les 1,20/$.

Il ne resterait plus aux Grecs qu’à voter ce week-end en faveur des partis politiques hostiles à l’austérité. Le dernier clou du cercueil se refermant l’euro serait alors enfoncé, ce qui pourrait nous valoir un CAC 40 de retour sur le plancher des 2 800 points — un support long terme qui unit les précédents creux historiques de mars 2003 et mars 2009.

Nous n’en sommes pas là et si chaque opérateur a bien un bout du scénario ci-dessus qui tourne en “tâche de fond”, ce n’est pas un péril bien nouveau… sur le papier. Tout l’enjeu réside dans le fait que le pire scénario ne demeure qu’un scénario et non pas le film des évènements dans les prochaines semaines.

Certains s’y sont déjà préparés — et vous qui nous lisez appartenez probablement à cette catégorie. D’autres continuent d’exclure que l’Europe se prenne le mur et vole en éclats.

▪ L’Apocalypse n’aura pas lieu (tout de suite) 
En effet, ce n’est pas la première fois depuis fin 2009 que la fin de l’euro — et la fin du monde — sont anticipés avant les prochaines vendanges… ou le 21 décembre 2012. Le point positif, c’est que la fin du monde programmée au beau milieu du solstice d’hiver devrait résoudre le risque de pénurie de fioul pour ceux qui auraient prévu de ne se chauffer que jusqu’au 22 décembre 2012.

La fin du monde résoudra dans un même élan les problèmes de surendettement des pays du Sud (qui pour le coup auront eu bien raison d’en profiter) et les migraines au sujet des rapports franco-allemands. Imaginez par exemple que la France et l’Allemagne se retrouvent finalistes de la Coupe d’Europe de foot : une banque très sérieuse affirme qu’il vaudrait mieux que ce soit la France qui gagne !

Alors oui, c’est peut-être le commencement de la fin… mais la bourse de Paris a une nouvelle fois digéré les avertissements de Fitch et la remontée des taux espagnols bien au-delà des 6,5%.

Au pire, le CAC 40 est revenu tutoyer les 3 015 points vers 16h45. Cependant, grâce à une brusque inversion de tendance à Wall Street, Paris revient dans le vert (+0,14%), tandis que l’Euro-Stoxx 50 grappille +0,2%.

Fitch a pourtant dégradé près d’une vingtaine de banques italiennes ce mardi et redoute que le pays reste en récession tout au long de l’année 2013 puis en 2013. L’agence a également exigé de nouveaux efforts de réduction des déficits de la part de l’Espagne, jugeant que Madrid manquera ses objectifs budgétaires en 2012 et 2013 (pourvu qu’ils ne s’aperçoivent pas trop vite que la France est dans le même cas !).

▪ La “bonne nouvelle invisible” se trouve-t-elle côté américain ? 
Seule bonne nouvelle, les prix à l’importation aux Etats-Unis ont enregistré une baisse de 1% en mai, selon le département du Travail, conforme aux attentes du marché. Cette contraction intervient après un repli de 0,5% en avril. Elle s’explique surtout par les prix du carburant qui ont chuté de 4,2% en mai.

C’est tout de même un peu court pour expliquer un rebond de 1,2% des indices américains mardi soir. Les investisseurs auraient en revanche résolu d’occulter le net creusement du déficit budgétaire mensuel des Etats-Unis : à 125 milliards de dollars en mai, il a tout simplement doublé en l’espace d’un an… et le Congrès US se retrouve confronté à une impasse encore plus insurmontable qu’au printemps 2011.

Mais bon sang ! Ce pourrait être là que se situe la “bonne nouvelle invisible” de ce mardi : certains investisseurs bien informés ont peut-être eu vent d’un accord secret passé entre démocrates et républicains pour travailler main dans la main à la réduction des déficits. Cela moyennant la refonte d’une fiscalité favorisant les ultra-riches et une réforme du système hospitalier, le plus cher du monde pour cause de primes d’assurances délirantes imposées aux personnels de santé).

Nous plaisantons : les asperges pousseront sur la lune bien avant que le Tea Party n’accepte l’idée qu’une hausse des impôts puisse participer à la résolution de l’équation budgétaire américaine !

Il nous faut revenir à nos classiques : Wall Street parie (ou fait semblant de parier) sur une action des banques centrales… mais le vrai pari, celui qui vaut 1 000 milliards d’euros, c’est celui concernant le résultat du vote des Grecs dimanche.

Si le front anti-austérité l’emporte, il ne servira plus à rien de se demander si les banques centrales occidentales prévoient de soutenir la croissance : elles auront d’autres chats à fouetter !

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Economie-Finance-Industrie

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