Briser les frontières coloniales pour sauver le Moyen-Orient. Par Mordekhai Kedar

Publié le 8 Avril 2011

Par Mordekhai Kedar – professeur à Université de Tel-Aviv

Traduit de l’hébreu par Svetlana Ankor pour JSSNews – 2/04/11

 

            Si le monde souhaite apporter la stabilité et le calme au Moyen-Orient, il n’a d’autre choix que de laisser les pays arabes modernes – ceux dont les frontières ont été créées artificiellement par le colonialisme -- s’effondrer les uns après les autres, pour que chaque nouvel état puisse se recréer sur la base d’une population homogène.

Voilà la seule solution, à mes yeux, pour un Moyen-Orient calme et pacifique. Un Moyen-Orient comme tout le monde en rêve… Sauf les islamistes pour qui, laisser une place aux Kurdes serait un signe d'échec dans la création du grand Califat, la Grande Nation Arabe, la "oumma".

        Nous assistons actuellement à des troubles sociaux dans de nombreux pays arabes, et les émeutes ont déjà réussi à renverser deux présidents – en Tunisie et en Egypte – et à déstabiliser le gouvernement en Libye, au Yémen, en Syrie et à Bahreïn. La facilité et la rapidité avec laquelle les flammes de la révolution se sont propagées d’un pays à l'autre est due à un trait commun: l’ensemble de leurs régimes sont dirigés par des dictateurs non-légitimes qui règnent impitoyablement sur un peuple affamé, négligé et abusé, qui a décidé de mettre fin à son oppression et à son humiliation.


         Le problème fondamental caractérisant les états du Moyen Orient, c’est qu’ils n’ont aucune légitimité aux yeux de leurs citoyens. Ceci en raison de frontières qui ont été créées par les intérêts coloniaux européens.

        - La Grande-Bretagne a créé les frontières du Bangladesh, du Pakistan, de l’Afghanistan, de l’Iran, de l’Irak, de la Jordanie, d’Israël, de l’Egypte, du Soudan, du Yémen et des Emirats du Golfe.

         - La France a été impliquée dans la détermination des frontières du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de la Syrie et du Liban.

         - L’Italie est responsable des frontières de la Libye.


          Ont été inclus dans ces frontières, des groupes ethniques, religieux, des groupes confessionnels et tribaux, qui, à travers l’histoire, étaient souvent incapables de vivre ensemble en paix. La mosaïque humaine des Etats Arabes est traditionnellement classée selon plusieurs clivages:
Ethniques: Arabes, Kurdes, Turkmènes, Perses,  Berbères, Nubiens, Circassiens, Arméniens, Grecs et autres;
Religieux: musulmans, chrétiens, druzes, alaouites, les baha-ís, ahmadis, yézidis, sabéens, les mandéens, zoroastriens et les juifs;
Confessionnels: sunnites, chiites, soufis, catholiques, protestants, orthodoxe;
Tribaux: des centaines de tribus, grandes ou petites, vivant dans les déserts, les zones rurales ou des villes.


         A l’exception des Emirats du Golfe, chaque état arabe est un conglomérat de ces groupes traditionnels. Rien qu'en Irak, on y trouve des Arabes, des Kurdes, des Turkmènes et des Perses qui pratiquent au moins sept confessions. Les Musulmans se divisent en Sunnites et Shiites… Et la plupart des populations se divisent selon les clivages tribaux. Saddam Hussein a imposé sa tribu Dulaim sur l’Irak et son régime sanguinaire à coûté la vie à un million d’Irakiens au cours des années où il y était le chef, y compris la période de la guerre de 1980-1988 entre l’Iran et l’Irak.

          En Syrie, la population est composée d’Arabes, de Kurdes et de Turkmènes qui sont musulmans, chrétiens, druzes ou alaouites. Les musulmans sont sunnites ou shiites, et l’élément tribal est dominant dans certaines régions. Les Alaouites, un groupe de tribus idolâtres, a pris le pouvoir et les autres religions sont contraintes de subir la règle des infidèles illégitimes.

        La population en Jordanie est composée d’Arabes, de Circassiens, de Bédouins, et principalement de Palestiniens. Ce sont les Britanniques qui ont placé à la tête de l’Etat une famille Royale venant d’Arabie Saoudite.

       En 1969, le colonel Mouammar Kadhafi a imposé la puissance de sa tribu Qaddaf a-Dam (le sang qui coule) aux groupes tribaux en Libye, évinçant le roi Idriss et sa tribu, les Sénoussis.

         Pour qu’un Etat puisse être considéré comme légitime par la plupart de ses citoyens, il doit être le résultat des aspirations politiques, communautaires, historiques et religieuses.

         En Israël, l’Etat est le fruit de la réalisation du rêve des Juifs à travers les générations, depuis au moins 2000 ans et la destruction du dernier Temple de Jérusalem. Mais il m’est impossible de trouver le moindre état arabe qui remplit les espoirs et aspirations historiques de la plupart de ses citoyens. En Israël et dans les Etats-nations européens, comme la Hollande et la France, les corps constitués sont élus pour quelques années, après quoi leurs actions et résultats sont soumis au jugement du peuple qui décide de prolonger ou non la durée de leur mandat ou de les remplacer.

         Dans le monde arabe, en revanche, l’Etat est considéré comme illégitime par la majorité de ses citoyens parce que ses frontières ont été déterminées par des intérêts coloniaux et parce qu’il n’incarne pas, sur le plan politique, la volonté du peuple. Dans ces Etats arabes, le seul groupe qui considère l’état comme légitime est celui de la minorité dirigeante ou oligarchie, qui contrôle les organes médiatiques (journaux, TV, radios) dont le principal objectif est de créer la légitimité du régime. Ces médias tendancieux fonctionnent comme à l’époque de l’ère soviétique, sur le modèle de la Pravda (la vérité). Les statues du chef ornent les places publiques, les façades des bâtiments. Le système éducatif est également mobilisé pour cultiver une image de chef bien-aimé. Et comme tous les régimes illégitimes, pour pouvoir tenir, il leur faut "un ennemi". C’est le seul moyen d’unir les rangs derrière le leader.

         Néanmoins, plus ces régimes tentent de justifier leur existence à leurs citoyens, moins ils réussissent. L’état arabe moderne, en tant qu’entité politique organisée, a failli à sa tâche principale: prendre racine dans le cœur de ses citoyens, afin de faire oublier à chacun ses origines ethniques, sa religion, etc…

         Cela est encore plus évident en Syrie, où le régime a tenté de réduire l’influence de l’islam sur le public, car l’islam représentait le principal défi pour les infidèles Alawi comme les Assad. Pour arriver à lutter contre cette menace, le régime a créé très tôt le parti laïc Baath et a exterminé les puissants Frères Musulmans entre 1976 et 1982… tuant 50.000 combattants, femmes et enfants.

          Neuf pays arabes, les Emirats du Golfe, ne fonctionnent pas sur le modèle décrit ci-dessus : le Qatar, le Koweït, et les sept États des Émirats Arabes Unis que sont Abou Dhabi, Dubaï, Ajman, Fujairah, Ras al-Khaimah, Sharjah et Umm al-Quwain. Chacun de ces émirats est fondé sur une tribu à laquelle la plupart de ses citoyens appartiennent. La législation nationale reflète les traditions tribales, puisque le pouvoir se compose de l’élite tribale traditionnelle. L’État y est perçu comme légitime par les citoyens membres de la tribu. La stabilité sociologique dans les Emirats est la base nécessaire à un gouvernement stable, une économie développée et des redistributions honnêtes des revenus du pétrole. Dubaï n’a pas de pétrole ou de gaz, et son économie est basée sur le commerce et l’immobilier. Mais tout fonctionne parfaitement, car c’est un état légitime aux yeux de tous ses nationaux.

         Par contraste, en Irak, une société fragmentée est en conflit perpétuel avec ses multiples groupes ethniques, religieux, confessionnels et tribaux. Tout cela rend impossible l’établissement d’une stabilité du système politique ou économique … Et par conséquent, en dépit de ses énormes réserves de pétrole, l’Irak ne parviendra jamais à trouver une stabilité sur le long terme.

          Egalement dans le Golfe, Bahreïn est le modèle de l’État arabe qui ne peut pas fonctionner en tant que tel. C’est pour cela qu’il y a une révolution actuellement. Car Bahrein, un pays où les habitants sont en majorité des shiites est dirigé par les sunnites au pouvoir. La principale raison de l’absence de stabilité à Bahreïn est due au fait que l’Iran incite les habitants à renverser le pouvoir en place.

 

          Si le monde souhaite une stabilité et le calme au Moyen-Orient, il n’a d’autre choix que de laisser les pays arabes modernes – ceux dont les frontières limites ont été créées par les Français, les Anglais ou les Italiens – s’effondrer et se diviser en petits états, chacun étant basé sur un groupe homogène. Cela donnera à chaque citoyen le droit de décider lui-même du sort de sa tribu ou de son groupe… Et de construire un état stable et légitime.

Vous voulez aider le monde arabe à se soigner de ses maladies chroniques -- assassinats de masse, corruption, pauvreté, violence, sous-développement -- ? Cela ne se produira que par la création de mini-états nations.

         La création d’États légitimes qui assurent le bien-être, la santé et l’emploi de leurs citoyens permettra de réduire considérablement l’émigration des Musulmans du monde arabe vers l’Europe et d’autres pays occidentaux. L’Afghanistan est le premier candidat pour un tel processus. Ce serait le seul moyen de ramener le calme dans ce pays qui a plus de dix groupes ethniques qui n’ont aucune base pour former et maintenir une entité politique entière.

       La crise actuelle offre une occasion historique aux Libyens de créer la partition du pays en zones tribales homogènes. Il est encore possible de diviser l’Irak en états homogènes, et si les crises internes persistaient, il serait peut-être sage de proposer la création d’un Emirat Irakien sur les ruines de l’échec appelé "Irak". Les Kurdes en Irak sont déjà semi-indépendants dans le nord du pays.

         Le Soudan et le Yémen – deux pays tribaux – sont également prêts à se briser. L’Occident doit reconnaître cette nouvelle tendance; il devrait encourager le démantèlement de ces entités perdues et proposer à leur place l’établissement d’Etats de confiance, d’Etat légitimes et homogènes.

          Ce processus est susceptible d’être long et difficile, mais c’est la seule façon d’apporter la stabilité et la prospérité au Moyen-Orient.

Mordekhai Kedar

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

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Nancy VERDIER 10/04/2011 09:50



La notion d'Etat Arabe ne convient pas, ne convient plus, mais ce sont les Occidentaux qui ont cru à l'existence d'un front arabe (comme en rêvait ausi Nasser). L'Afrique du Nord a été "arabisée"
et "islamisée", mais sa population se  reconnait dans sa diversité. Idem pour l'Egypte. Mais dans ce dernier cas il y a effacement progressif des ethnies originelles. On a vu aussi les
Saraouites lutter pour leur reconnaissance. l'Orient est un monde complexe et figé par l'Islam soudé plus ou moins autour de la haine de l'autre...en l'occurence Israël, les chrétiens etc...Mais
ils se détestent entre eux. En Orient un problème en chasse un autre. J'ai vraiment l'impression qu'il y aura toujours des tensions et des conflits dans cette zone. Si ces états se désagrègent au
profit d'un retour à un système tribal et des mini-états, la question sera la Turquie qui voudra sans doute dominer la région. Mais dans ce cas de désagrégation, il serait alors souhaitable
de renforcer Israël et aussi de créer un état chrétien.