Business et ventes d'armes aux saoudiens: les suédois oublient l'éthique

Publié le 6 Octobre 2012

Ikea a effacé les femmes de son catalogue en Arabie Saoudite par “respect de la culture locale”. Mais la firme n’est pas la seule à jouer un double jeu avec la dictature : le gouvernement suédois y vend des armes en même temps qu’elle critique l’absence des droits de l’homme, rappelle le Dagens Nyheter.


L’un des grands scoops de cette année a été révélé par Ekot, la radio publique d’information suédoise qui fête ces jours-ci ses 75 ans d’existence, et concernait le commerce des armes avec l’Arabie Saoudite.


Le fait que la Suède vende des armes à la dictature saoudienne n’est pas un mystère. En revanche, le grand public ignorait le projet suédois de proposer au régime des services de consulting pour la création d’usines d’armement sur place. Ce scoop aux multiples ramifications a relancé le débat sur le type de relation que la Suède et l’industrie suédoise peuvent moralement tisser avec un pays qui refuse à ses citoyens la liberté de culte et d’expression, avec un régime dont les plus hauts dirigeants politiques ne peuvent être évincés par les urnes et qui discrimine lourdement la population féminine.


Gênés aux entournures, plusieurs ministres ont préféré se lancer dans des arguties administratives et techniques plutôt que de prendre moralement position sur l’exportation de matériels de guerre et de savoir-faire en matière d’armement à destination d’une dictature de fer. Pour sa part, Carl Bildt, le ministre des Affaires étrangères, n’a pas eu ce problème. Il a clarifié sa position au sujet des exportations de missiles antichars dans [le quotidien économique] Dagens Industri en posant une question rhétorique : “La situation des droits de l’homme sur place serait-elle différente s’ils avaient acheté aux Français et non aux Suédois ?”

Sans doute pas. Voilà comment la question des exportations d’armes se trouve réduite – en tout cas pour les modérés [libéraux-conservateurs], les centristes et les sociaux-démocrates – à la question des exportations suédoises et des emplois suédois. Or on ne peut pas se défausser de sa responsabilité morale aussi facilement. Nul ne peut ignorer le message envoyé en filigrane quand on voit des entreprises suédoises sous contrôle de l’Etat fournir au régime saoudien des outils lui permettant de conserver la main sur le pays et la région. Une telle attitude témoigne de notre indulgence vis-à-vis de la répression, quelles que soient nos critiques à son égard.


Lundi 1er octobre, le journal Metro a déclaré que l’enseigne d’ameublement suédoise Ikea, ayant fait obligeamment disparaître les femmes de son catalogue saoudien cette année, était à la botte du régime. Certes, sur une petite image, on peut voir le dos d’une femme en jean et, ici et là, d’autres photos faisant apparaître des petites filles, mais dans l’ensemble Metro a dépeint la réalité. Ainsi, dans le catalogue original, une femme se brosse les dents dans une salle de bains tandis qu’un homme enroule un enfant dans une serviette de bain. Dans la version saoudienne, la femme a disparu de la photo.


Dans un pays où les femmes n’ont pas accès aux emplois dans lesquels elles seraient susceptibles d’entrer en contact avec des hommes, où elles n’ont pas le droit de conduire et où elles doivent systématiquement s’envelopper dans de grandes pièces de tissu avant de sortir, il est peut-être logique qu’elles ne soient pas autorisées à figurer dans le catalogue d’un vendeur de meubles. De crainte d’être repérée par les limiers de la brigade des mœurs, la société Ikea a préféré aller au-devant de l’extrémisme religieux.


Un choix qui reflète parfaitement la situation sur place. Les femmes s’évaporent des pages du catalogue Ikea saoudien tout comme la misogynie et le sexisme ambiants refusent à celles-ci l’accès à l’espace public en Arabie Saoudite.


“Nous refuserons toujours toute forme de discrimination”, a déclaré lundi à Ekot Sara Carlsson, attachée de presse d’Ikea Suède. Ce n’est manifestement pas tout à fait vrai. La version saoudienne du catalogue démontre que, dans la pratique, Ikea tolère qu’une moitié de la population soit éclipsée, et y contribue.


Plus tard dans la journée de lundi, Ikea a reconnu que ces retouches étaient contraires aux valeurs de l’entreprise tout en défendant son choix en invoquant notamment le “respect de la culture locale”. C’est un peu maigre.


Faire du négoce avec des dictatures implique de trouver le bon équilibre. Ikea n’est pas une organisation de défense des droits de l’homme, certes. C’est une entreprise qui a des visées lucratives. Mais cela ne prive pas ses dirigeants de la possibilité et de la responsabilité de dire non, de tracer une ligne jaune morale et de refuser de légitimer la discrimination systématique, comme celle à laquelle le régime saoudien expose les femmes du pays.


La question des droits de l’homme n’est pas de celles dont les multinationales peuvent choisir de tenir compte uniquement quand cela les arrange.

 

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Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Le Nazislamisme

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