Casse de l'enseignement: après l'Histoire, au tour du programme de géographie par Jean Dufeu

Publié le 12 Octobre 2011

Par Jean Dufeu de Riposte Laïque

Dans ma précédente intervention, j’ai qualifié de « sinistre » le nouveau programme d’histoire de Première, qui insiste complaisamment et lourdement sur les « expériences combattantes » du XXe et valorise l’idée d’une guerre totale entraînant le totalitarisme et réciproquement. J’espérais un peu d’air frais en ouvrant le programme et les manuels de géo. « Nous allons sortir des tranchées » avais-je dit aux élèves pour flatter leur goût d’une certaine légèreté. Mais l’encouragement décisif vint de la météo et du soleil qui déclenchèrent un fougueux mouvement de jupes courtes, de décolletés, de tee-shirts et de bermudas. Le brusque changement de température me donna une bronchite. Je me retrouvai affaibli, la voix rocailleuse, le regard assombri. La légèreté des élèves me parut insolente et provocante; elle opposait au premier chapitre de géo une concurrence déloyale.

Ce premier chapitre est consacré aux « territoires de proximité », à l’environnement vécu des élèves, voire à leur sensibilité d’observation; ce choix de programme s’inscrit dans la logique pédagogique de ces vingt dernières années, où c’est l’élève qui le plus possible est incité à construire son propre savoir d’une façon dynamique et agissante. Le but principal de l’école étant de former des citoyens impliqués et intégrés dans la société, de nombreux pédagogues en ont déduit qu’il fallait favoriser la méthode dite inductive qui permet selon eux aux élèves de s’exprimer à tout va et aux professeurs de synthétiser de façon schématique (tableaux, organigrammes) la profusion des remarques, ou bien l’indifférence et le bavardage que la méthode inductive peut aussi provoquer. Le géographe Rémy Knafou déplore ce nouveau programme (Le Monde, 5 octobre, p. 20): « Mais où est donc passée la France ? » – « En cédant… à la démagogie territoriale de la quotidienneté et de la proximité qui conduit à consacrer chaque individu comme centre du monde, les nouveaux programmes de la classe de 1ère illustrent cruellement l’impuissance de nos « experts » à penser cette version française de la démocratie que l’on appelle République » écrit-il en conclusion de son point de vue.

Ce premier chapitre de géographie comporte en effet de nombreux défauts; mais point celui désigné comme le plus grave par M. Knafou. Car la France n’est ni oubliée ni éludée par les nouveaux programmes. Elle est présente, directement ou indirectement, dans plus de la moitié des chapitres de géographie et pour un tiers en histoire. Une récente émission de M. Finkielkraut (Répliques, France-Culture, 24 septembre) ne m’a pas non plus convaincu d’une disparition de l’histoire de France dans les programmes de collège, souvent mal dénoncée par des hérauts un peu confus de l’identité nationale. Les inconvénients pédagogiques et culturels me semblent ailleurs.

Pour s’en tenir au premier chapitre de géo de Première, il se présente sous les traits statistiques et les couleurs publicitaires d’un éloge régional ou régionaliste; les manuels sont encombrés de dossiers et documents extraits de sites officiels et de publications institutionnelles, et réciproquement. Aucun point de vue critique. Pas un mot sur les emprunts toxiques des collectivités territoriales et d’une manière générale sur la gestion souvent très politique et idéologique de leurs budgets. Pas un mot des gaspillages, des dépassements habituels et quasi « systémiques » des devis, pas un mot des détournements de fonds, des collusions privé/public, des magouilles de la région parisienne, des mafias méridionales, etc. En somme le programme et les manuels présentent la région comme un monde merveilleux où tout est fait pour développer l’éducation, les transports écologiques, les technopôles, les médiathèques, et l’ouverture européenne. Élèves, à vos crayons de couleurs ! Car dorénavant toute bonne leçon de géographie s’achève par un joli croquis où sont placées les villes, les voies de communication, les zones agricoles, et les dynamiques spatiales de la région. Que retiennent les élèves ? Rien. Sinon qu’ils ont passé une heure bien agréable de coloriage et propice à certaines affinités. (« Tu me prêtes ton rouge ? Oh oui avec plaisir ! Tu veux mon bleu aussi ? ») Les aspects « négatifs » sont très difficiles à représenter, à commencer par les taux de chômage, et sans parler de la hausse spectaculaire des cambriolages.

Cette géographie positive et publicitaire est probablement inspirée de travaux d’experts, ainsi que des cours d’aménagement du territoire donnés à Science-Po et à l’ENA. C’est une géographie technique et aride à enseigner; un exercice de style sans doute brillant pour les écoles citées ci-dessus, mais totalement hors de propos au lycée. La plupart des professeurs, disons-le tout simplement, sont à la fois inintéressés et mis en défaut par de telles questions; cette géographie jargonneuse d’experts contribue par ailleurs à l’appauvrissement de la langue (déjà fort pauvre chez beaucoup d’élèves) et à l’oubli de notions simples et fondamentales: une étude de la France divisée en quatre grands ensembles régionaux et comportant une incitation au voyage (un mot hélas oublié au profit de la tyrannie du tourisme) serait bien plus utile et agréable, me semble-t-il, que cette « approche des territoires du quotidien » pétrie de statistiques à la con et de schémas foireux. Là-dessus, à bientôt.

Jean Dufeu


Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

Commenter cet article