Ce que disait Castoriadis sur l’immigration et la colonisation. Par Michel Ciardi

Publié le 8 Juillet 2012

cornélius castoriadis

Le très intéressant article de Jean Pavée sur Fernand Braudel m’incite à vous communiquer deux extraits d’un entretien de Cornelius Castoriadis avec Pierre Ysmel, paru dans Humanisme. Revue des francs-maçons du Grand Orient de France, n°199/200, sept. 1991, sous le titre : « Péripéties et illumination… » (1) Ils témoignent d’une belle liberté intellectuelle, laquelle tend à disparaître en France, ainsi que votre journal le fait si souvent remarquer.

1°) « Le colonialisme fut le péché majeur de l’Occident. Toutefois, dans le rapport de la vitalité et de la pluralité des cultures, je ne vois pas qu’avec sa disparition on ait fait un grand bond en avant », affirme Claude Lévi-Strauss dans De près et de loin. Votre appréciation ?

L’assertion est historiquement fausse. Les Grecs, les Romains, les Arabes ont tous entrepris et réussi des opérations immenses de colonisation. Plus que cela, ils ont assimilé ou converti – de gré ou de force – les peuples conquis. Les Arabes se présentent maintenant comme les éternelles victimes de l’Occident. C’est une mythologie grotesque. Les Arabes ont été, depuis Mahomet, une nation conquérante qui s’est étendue en Asie, en Afrique et en Europe (Espagne, Sicile, Crète) en arabisant les populations conquises. Combien d’ »Arabes » y avait-il en Egypte au début du VIIe siècle ? L’extension actuelle des arabes (et de l’islam) est le produit de la conquête et de la conversion, plus ou moins forcée, à l’islam des populations soumises. Puis ils ont été à leur tour dominés par les Turcs pendant plus de quatre siècles. La semi-colonisation occidentale n’a duré, dans le pire des cas (Algérie), que cent trente ans, dans les autres beaucoup moins. Et ceux qui ont introduit lespremiers la traite des Noirs en Afrique, trois siècles avant les européens, ont été les Arabes.(Ce que la loi Taubira nie de fait en créant l'esclavage à deux vitesses. Celui des blancs, des français bien sûr, dans le temps et un espace donné - après le 15iéme siècle et l'Atlantique et l'Océan Indien - et l'esclavage de tous les horizons y compris celui pratiqué par les noirs eux-mêmes. Ndlr Gérard Brazon) 

Tout cela ne diminue pas le poids des crimes coloniaux des Occidentaux. Mais il ne faut pas escamoter une différence essentielle. Très tôt, depuis Montaigne, a commencé en Occident une critique interne du colonialisme, qui a abouti déjà au XIXe siècle à l’abolition de l’esclavage (lequel en fait continue d’exister dans certains pays musulmans), et, au XXe siècle, au refus des populations européennes et américaines (Vietnam) de se battre pour conserver les colonies. Je n’ai jamais vu un Arabe ou un musulman quelconque faire son « autocritique », la critique de sa culture à ce point de vue. Au contraire : regardez le Soudan actuel, ou la Mauritanie.

(op. cit. p.p. 284-285)

2°) L’immigration ne va-t-elle pas devenir le problème explosif de la France et de l’Europe ?

Cela peut le devenir. Le problème n’est évidemment pas économique : l’immigration ne saurait créer des problèmes dans des pays à démographie déclinante, comme les pays européens, tout au contraire. Le problème est profondément politique et culturel. Je ne crois pas aux bavardages actuels sur la coexistence de n’importe quelles cultures dans la diversité. Cela a pu être – assez peu, du reste – possible dans le passé dans un contexte politique tout à fait différent, essentiellement celui de la limitation des droits de ceux qui n’appartenaient pas à la culture dominante : juifs et chrétiens en terre d’Islam. Mais nous proclamons l’égalité des droits pour tous (autre chose, ce qu’il en est dans la réalité). Cela implique que le corps politique partage un sol commun de convictions fondamentales : que fidèles et infidèles sont sur le même pied, qu’aucune Révélation et aucun Livre sacré ne déterminent la norme pour la société, que l’intégrité du corps humain est inviolable, etc. 

Comment cela pourrait-il être « concilié » avec une foi théocratique, avec les dispositions pénales de la loi coranique, etc. ? Il faut sortir de l’hypocrisie qui caractérise les discours contemporains. Les musulmans ne peuvent vivre en France que dans la mesure où, dans les faits, ils acceptent de ne pas être des musulmans sur une série de points (droit familial, droit pénal). Sur ce plan, une assimilation minimale est indispensable et inévitable – et, du reste, elle a lieu dans les faits. 

(op. cit. p.p. 289-290)

François de Codol, de « riposte laïque » 2 juillet 2012

(1) Repris dans Une Société à la dérive, Entretiens et débat, 1974-1997, Seuil, col. point essais, Paris, 2005.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Islamisation française

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