Charles de Gaulle: une vision de l'Europe par Christine ALFARGE

Publié le 20 Octobre 2010

Une politique cohérente.

C’est en réfléchissant sur la célèbre formule du Général de GAULLE, « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » que l’on peut notamment reprendre le cheminement de sa pensée au sujet de la construction européenne qui apparaît pour lui comme une « exigence ». Telle « une union des Etats », préservée de toute supranationalité, affirmant l’identité de ceux qui la composent, dont il perçoit « l’ardente nécessité », la construction européenne apparaît indispensable à la fois pour l’influence de la France et pour la paix.

A son retour au pouvoir en 1958, le Général de GAULLE sait où il veut aller avec une France qui pourra à nouveau jouer un rôle clé. Dans ses Mémoires d’Espoir, il écrivait « S’il est une voix qui puisse être entendue, une action qui puisse être efficace, quant à l’ordre à établir en remplacement de la guerre froide, ce sont par excellence la voix et l’action de la France ». Au regard des réalités, il sait qu’il doit trouver les moyens de la politique qu’il veut mener.

Fin 1962, sur le plan institutionnel, le principe de l’élection du président au suffrage universel est adopté, le redressement économique est réussi, le problème algérien est réglé. Mais l’objectif  qui paraît marquer davantage ses intentions, est l’affirmation européenne à travers le plan Fouchet, appelé « Traité établissant une Union d’Etats », en effet, initialement, le Général de GAULLE veut faire du rapprochement franco-allemand, la « pierre angulaire » d’une construction d’un ensemble indépendant.

La mise en œuvre du Marché commun européen va notamment permettre d’instaurer un calendrier des décisions à prendre en matière agricole et faire émerger rapidement l’idée d’une « préférence communautaire » qui sera adoptée. Celle-ci sera basée sur six règlements garantissant aux producteurs de la Communauté un accès préférentiel sur ses marchés ainsi que la solidarité financière des six pays qui la composent. Un Fonds européen de garantie et d’Orientation agricole (FEOGA) sera créé afin d’aider les marchés et les changements nécessaires à l’amélioration des productivités.

Dès novembre 1959, à l’initiative de la France et en accord avec les Six, se tiendront des réunions trimestrielles régulières avec les ministres des affaires étrangères. Il apparaît alors au Général de GAULLE qu’une union toujours plus étroite entre les peuples européens est nécessaire face aux super puissances. 

En septembre 1960, après s’être entretenu auparavant avec le Chancelier allemand Adenauer puis ses autres partenaires européens, le Général s’exprime publiquement « Construire l’Europe, c’est-à-dire l’unir, est pour nous un but essentiel » Pour cela il convient de procéder « non pas d’après des rêves, mais suivant des réalités. Or, quelles sont les réalités de l’Europe… ? En vérité ce sont les Etats… » il énonce alors son projet : « Assurer la coopération régulière des Etats de l’Europe occidentale, c’est ce que la France considère comme souhaitable, possible et pratique, dans les domaines politique, économique, culturel et dans celui de la défense… Cela comporte un concert organisé, régulier de gouvernements responsables et le travail d’organismes spécialisés dans chacun des domaines communs et subordonnés aux gouvernements ».

 Le soutien du Chancelier allemand Adenauer au projet du Général sera déterminant lors d’une réunion des premiers ministres de la Communauté en février 1961, à Paris. Une commission politique est alors créée, présidée par Christian Fouchet avec en toile de fond l’accord franco-allemand qui impulse sur les hésitations des autres états européens afin de donner forme à la volonté d’union politique et tendre vers une construction européenne à caractère intergouvernemental, selon le souhait du Général de GAULLE. L’Europe politique semble voir le jour. Cependant, le plan Fouchet est rejeté, un désaccord profond et définitif entre la France et ses partenaires européens a lieu le 17 avril 1962 notamment sur la réorganisation des institutions ainsi que la candidature de la Grande-Bretagne, soutenue depuis le début du traité par les néerlandais et ralliée par les belges, projetant un processus conduisant à la supranationalité.

L’échec du plan Fouchet avait montré l’influence des Britanniques dont le « Premier » d’entre eux Macmillan se voulait pourtant persuasif auprès du Général de GAULLE en lui tenant ces propos : « Il faut rétablir l’équilibre. Certes pour le moment, la présence américaine nous garantit l’essentiel. Mais on peut douter qu’elle doive durer indéfiniment. D’autre part, il en résulte pour les Européens une pénible sujétion, à laquelle, vous Français, voudriez vous soustraire et que nous, Anglais, supportons malaisément. Rassemblons l’Europe, mon cher ami. Nous sommes trois qui pouvons le faire ensemble : vous, moi et Adenauer ». Le Général ne se faisait pas beaucoup d’illusions, mais la perspective d’une coopération militaire avec l’Angleterre qui possédait un arsenal nucléaire comme la France rendait crédible son projet concernant un bloc ouest-européen indépendant.

C’est lors d’une rencontre avec Macmillan en juillet 1962, que le Général de GAULLE lui fait part de ces intentions : « Il devrait y avoir une politique européenne non seulement pour l’Europe mais pour le monde entier. A cet effet, il devra aussi exister une défense européenne sans laquelle aucun gouvernement n’a de responsabilité ni d’autorité ». La réaction de Macmillan semblait aller dans le sens de l’approbation du point de vue français, cependant quelques mois après des ambiguïtés apparaissaient du côté britannique pour faire place finalement à des accords conclus avec les Etats-Unis sur une force multilatérale atlantique. Bien entendu, il était hors de question pour le Général de GAULLE d’être associé à la même offre américaine faite aux Britanniques, mais au contraire de s’opposer à tous contrôles sur les forces de frappe européennes.   

Le Traité franco-allemand de l’Elysée.

Le 14 janvier 1963, le Général rejetait à la fois la candidature britannique et l’offre des américains. Quelques jours plus tard le 22 janvier 1963, était signée à Paris une version bilatérale du plan Fouchet. Ce traité franco-allemand était un substitut au projet d’Europe politique qui pouvait comme le pensait le Général de GAULLE rassembler les autres pays européens. Mais ce substitut du projet d’Europe politique est mis en échec par un préambule additif allemand évoquant notamment « une étroite coopération entre les Etats-Unis et l’Europe, la défense commune dans le cadre de l’OTAN, l’Union de l’Europe y compris la Grande-Bretagne ». Les espoirs français sont touchés au vif, mais la volonté du Général de GAULLE de faire émerger une troisième voie européenne entre la Russie et les Etats-Unis, reste intacte. Dès 1964, il rappelle que son objectif n’a pas changé et déclare : « La construction d’une Europe européenne, autrement dit indépendante, puissante et influente au sein du monde de la liberté », dans sa pensée, il s’agit avant tout de préserver la Communauté des Six et l’achever.

Qui peut contester au Général de GAULLE d’avoir eu le courage d’affronter la question européenne en réunissant à la fois le progrès social mais aussi l’identité politique par rapport aux autres pays du monde ? Le système occidental dominait le monde, il n’a plus le monopole du bien ni des certitudes. Son modèle de croissance est condamné par la mondialisation financière, le facteur démographique a pris une revanche de masse. Nous vivons le renversement du monde. Cette crise qui frappe la planète entière est surtout une crise bancaire et financière, elle révèle que l’économie ne peut constituer le fondement, hors marché, des sociétés. Nous devons donc repenser avec la plus grande acuité notre propre place dans le monde. C’est la voix des nations qui se fait entendre.

 Par Christine ALFARGE

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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