Comment l'Algérie a perdu ses juifs. Par Lyn Julius

Publié le 29 Décembre 2012

Lyn Julius est journaliste et co-fondatrice de "Harif" ("aliments piquants" en hebreu, aliments populaires chez les juifs d'afrique du Nord) , une association du Royaume Uni  de Juifs du Moyen Orient et d'Afrique du Nord.

Elle traduit aussi en anglais des éditoriaux de Los Muestros, le magazine séfarade de Moïse Rahmani. Journal attachant de l'Institut Sépharade Européen, basé à Bruxelles - allez sur son site !

Le site de Lyn

Voici son résumé, instructif et émouvant, de l'histoire des juifs d'Algérie au 50ème anniversaire de leur exode,  publié dans Times of Israel que je vous traduis ici :


Une forêt de sacs en velours pend du plafond de l'entrée de  l'exposition spéciale sur les Juifs d'Algérie actuellement exposée au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme à Paris. Les sacs sont en forme de badges de Police (voir une vidéo de l'expo en bas de page).

Richement brodés au fil d'or ou d'argent, ou en relief, ils portent le nom d'un garçon .
 Il était de coutume pour la famille du garçon de lui remettre un sac quand il a atteint l'âge du bar mitzvah : il contenait soit  un talith (châle de prière), soit les  tefillin (phylactères).
Ces sacs sont presque les seuls vestiges qui  restent de la vie juive en Algérie. Les synagogues ont pour la plupart été transformées en mosquées - comme les synagogues des Grands Alger ou Oran. La synagogue principale de Constantine a été rasée, l'emplacement sert de parking. Il n'y a pratiquement plus de Juifs en Algérie, et plus aucune vie communautaire à proprement parler. En Juillet 2011, après le décès d'Esther Azoulay, le JOINT- l'agence américaine qui aide les Juifs en détresse a cessé ses opérations dans ce pays.
Cette année marque le 50e anniversaire de l'exode des Juifs d'Algérie.L'exposition du Musée juif de Paris a attiré un grand intérêt à cet aspect négligé de la langue française, de l'histoire juive et de l'Algérie.
La question a été négligée par la France parce que les Juifs n'étaient que 130.000 englobés dans la grande masse des pieds-noirs - les 800, 000 colons français qui ont fui l'Algérie.
Elle a été négligée parce que la perte de l'Algérie, le joyau de la couronne de l'empire colonial de la France, était une humiliation que la société française était heureuse d'oublier.
Elle a été négligée par les Juifs parce qu'ils se considéraient eux aussi comme des Français.Elle a été négligée par Israël parce que, de manière inhabituelle pour les 850 000 réfugiés juifs des pays arabes, 90 pour cent des juifs algériens se sont rendus en France et non en Israël.
Elle a été négligée par l'Algérie indépendante, car elle a choisi d'effacer toute trace de la présence, de la culture et de l'histoire juive.
Pendant ce temps des parallèles douteux sont établis dans les milieux universitaires et les médias entre la guerre coloniale de la France en Algérie et la guerre d'Israël avec les Arabes. Des propagandistes prétendent que les juifs d'Algérie ont lié leur sort avec la France dans une trahison supposée des Arabes de l'Algérie. Ils prédisent, avec confiance, que les Arabes «colonisés» de Palestine triompheront tout aussi sûrement comme ils l'ont fait en Algérie.
Mais loin d'être coloniales, les racines juives remontent à il y a 2700 années lorsque les négociants juifs sont arrivés en Afrique du Nord avec les Phéniciens, 1000 ans avant l'Islam, et lorsque les premiers esclaves et exilés juifs de Judée se sont installés parmi les Berbères peu de temps après la destruction du second Temple. On dit que certaines tribus berbères se sont converties au judaïsme. Le berbère juif le plus célèbre de tous, est la Reine guerrière Kahina (Kahena) qui a combattu-en vain- les envahisseurs arabes musulmans au 7ème siècle.
Les toshavim , les Juifs autochtones qui ont réussi à survivre l'islamisation, ont été rejoints au 15ème siècle par les megorashim , les Juifs fuyant l'Inquisition espagnole. 
Sous la domination ottomane, la plupart des Juifs vivaient dans la misère abjecte des dhimmis - sujets inférieurs dans l'Islam. 
Un voyageur du 19ème siècle, le seigneur Pananti, a écrit: "il n'y a aucune espèce d'indignation ni de vexation à laquelle ils ne sont pas soumis ... le Maure indolent, une pipe à la bouche et les jambes croisées, appelle tout Juif qui passe, et lui fait faire le travail d'un servant .... Il ya un impôt mis sur les fontaines ce qui a donné lieu à un poète hébreu de leur adresser ces mots:" Vous êtes comme nous chargées d impôts mais plus heureuses, il vous est permis de murmurer" (Filipo Panantani:  "Relation d'un séjour à Alger ", 1820, le livre est numérisé et accessible intégralement sur googlebooks (Est-ce que François Hollande a rappelé ces faits aux dirigeants algériens? ndlr Gérard Brazon)
Juif algérien, c. 1903 (photo: PD-1923) 
 Juif algérien, c. 1903 (photo: PD-1923)
 Pas étonnant alors, qu'en 1830, lorsque l'Algérie est devenue une partie de la France métropolitaine, les Juifs opprimés avaient accueilli les Français comme des sauveurs et les libérateurs. Quarante ans plus tard, le Décret Crémieux, nommé d'après un célèbre homme politique et philanthrope juif, a imposé la nationalité française à toute la communauté juive.
Le mythe s'est développé depuis, que la nationalité française n'a été offerte qu'aux seuls Juifs. Elle fut offerte aussi aux musulmans, mais elle a été massivement rejetée, car cela signifierait d'abandonner leur statut personnel (ils auraient été obligés de suivre la loi française et non la charia), qui était régi par le droit musulman. 
Aux yeux des Musulmans, le fait que les dhimmis Juifs puissent avoir plus de droits qu'eux, a causé beaucoup de rejet. Mais les Juifs ont également été rejetés par les pieds-noirs . Comment peuvent ces indigènes oser avoir le privilège de nationalité française et se croire égaux des vrais Français?
Les Juifs se sont retrouvés pris entre le marteau et l'enclume.L'antisémitisme musulman a atteint son apogée avec l'éruption du pogrom de Constantine de1934, dans lequel 25 Juifs ont été tués.
L'antisémitisme français a atteint son apogée avec l'abrogation de Décret Crémieux pendant la deuxième guerre mondiale. Sous Vichy, non seulement les juifs ont été dépouillés de leur nationalité française, mais ils ont été licenciés des emplois de service public et soumis à des quotas et des restrictions.
Le Décret Crémieux a été rétabli en 1943. Pour certains Juifs, le traumatisme d'avoir vus leurs droits de citoyens français enlevés a  créé une peur absolue d'être identifié avec les Arabes: ils étaient donc des Français de confession juive - des israélites français.
Mais, comme les Arabes lançaient des campagnes de plus en plus brutales de décolonisation dans les années 1950, tandis que les pieds-noirs se sont engagés dans une lutte toute aussi brutale contre le terrorisme, la communauté juive a pris soin de maintenir une position officielle de neutralité - même si avec le recul, le meurtre de rabbins et les destructions de synagogues semblaient assez délibérés. Certains Juifs ont soutenu les combattants indépendantistes du FLN. 
Une minorité de communistes juifs, d'anti-français ont hérité du titre de « pieds rouges ».
Les Juifs ne pouvaient  plus rester entre deux chaises suite à deux évènements qui les ont contraint de choisir le camp français: le premier a été l'incendie de la Grande synagogue d'Alger en Décembre 1960.
Les  Arabes se sont livrés à la furie, brûlant les livres et des rouleaux de la Torah et arrachant les plaques commémoratives des murs. Le second était l'assassinat, en Juin 1961, alors qu'il était sorti faire du shopping sur le marché, du célèbre musicien juif, Cheikh Raymond Leyris, un symbole d'une culture commune judéo-arabe et beau-père du chanteur Enrico Macias.
Comme le pieds-noirs , les juifs ont été confrontés à un choix difficile: la valise ou le cercueil
Ils se sont battus pour atteindre les ports maritimes et les aéroports. Au moment où l'Algérie avait déclaré son indépendance le 3 Juillet 1962, tous sauf quelques milliers de Juifs sont partis pour la France.
Le mot d'ordre était désormais «Algérie musulmane» et non «Algérie algérienne». Aucun «étranger», même parmi ceux qui avaient combattu pour le FLN, n'a reçu la nationalité algérienne, à moins d'avoir un père musulman. 
Il n'y avait pas de place pour les Juifs dans l'Algérie nouvelle, car il n'y a pas de place pour les Juifs nulle part  dans le monde arabe.

Parcours commentée de l'exposition "Juifs... par SophiaAitKaci

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Le Nazislamisme

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