D’accord d’être en désaccord. Par Stéphane Juffa

Publié le 6 Mars 2012

Par Stéphane Juffa © Metula News Agency

 

Barack Obama et Binyamin Netanyahu ne sont décidemment pas sur la même longueur d’onde. Leur entretien d’hier de trois heures, à la Maison Blanche, n’a pas permis d’aplanir les profonds différends prévalant entre les deux hommes sur le dossier iranien. On a simplement décidé de ne pas les exposer sur la place publique, et de se contenter, au contraire, de diffuser des formules vagues sur lesquelles les deux administrations peuvent s’accorder.

 

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’affirmation du président US, lorsqu’il assure : "Nous partageons un objectif identique, lorsqu’il s’agit d’empêcher l’Iran d’acquérir des armes nucléaires".

 

Mais il n’existe pas d’accord entre l’Amérique et Israël quant aux lignes rouges que l’Iran ne doit pas dépasser, et, encore moins, au sujet du temps qu’il reste pour solutionner le problème de la manière douce. Et c’est là la plus grosse pierre d’achoppement entre les deux approches.

 

Si le président étasunien répète, à l’instar du Premier ministre hébreu, à qui veut bien l’entendre, que "toutes les options sont sur la table, y compris l’option militaire", le pensionnaire de la Maison Blanche s’empresse d’ajouter : "mais je pense qu’il reste du temps pour la diplomatie".

 

Or ce n’est absolument pas l’avis du renseignement israélien, ni, d’ailleurs, celui du chef de l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique, Yukiya Amano, qui a averti, pas plus tard qu’hier, que "la "République" Islamique venait de tripler sa production d’uranium hautement enrichi". A l’AIEA, on se montre de plus en plus "préoccupé" par la "dimension militaire" des activités nucléaires perses.

 

 

Impossible de s’entendre ni de se fâcher

 

Côté israélien, on ne mâche pas ses mots. Netanyahu s’est exprimé à Washington dans le cadre de la conférence de l’AIPAC, moins de deux jours après le Président. Il a réaffirmé qu’ "il ne prendra aucun pari sur la sécurité d’Israël".

 

De plus, le chef du Conseil hébreu n’a pas caché son étonnement face au refus de "certaines personnes" de reconnaître que les ayatollahs sont en train de construire une bombe atomique. Il n’est pas sorcier de saisir à qui s’adressait cette remarque : à Barack Obama en personne, ainsi qu’à certains généraux sceptiques de l’Armée américaine.

 

Parlant de la probabilité que l’Iran soit en train de construire sa bombe, le Premier ministre a déclaré à l’AIPAC : "Si cela ressemble à un canard, cancane comme un canard, marche comme un canard, alors qu’est-ce que c’est ? Exactement : c’est un canard ! Mais ce canard est un canard nucléaire et il est grand temps que le monde se décide à appeler le canard par son nom".

 

Binyamin Netanyahu a également tenu à répondre aux commentaires entendus en provenance des arcanes du gouvernement et de l’Armée américaine, selon lesquels une attaque contre les infrastructures nucléaires iraniennes déstabiliserait la région et pourrait avoir des conséquences néfastes.

 

"Cela me rappelle", a dit le chef du cabinet de Jérusalem, l’époque où le Département de la Défense [US] expliquait qu’ "une opération contre Auschwitz provoquerait une réaction encore plus hostile de la part des Allemands.

 

Réfléchissez… Une action plus hostile encore que... l’Holocauste ?".

 

Netanyahu a rappelé que nous ne sommes pas en 1944 mais en 2012, que, désormais, "nous avons notre propre Etat, et que l’objectif de l’Etat juif consiste à défendre les vies juives et à protéger l’avenir des Juifs".

 

Ces divers exemples imagés ne sont pas très éloignés de ceux qui ont été évoqués durant la rencontre en tête-à-tête avec Barack Obama. Devant l’impossibilité de coordonner une conduite commune, le chef du gouvernement israélien a sans doute exigé, et probablement obtenu, qu’Israël conserve le droit de décider, librement et indépendamment, s’il doit attaquer la Perse.

 

Le président US a acquiescé du bout des lèvres, ou même, par le silence. Elections obligent, M. Obama ne va pas prendre le risque de se brouiller avec le puissant courant pro-israélien qui traverse les électeurs de son pays, pas plus qu’il n’entend déclencher un conflit avec les Iraniens avant le scrutin de novembre prochain.

 

Ces considérations électoralistes sont incompréhensibles pour les locuteurs israéliens du Président, qui se succèdent dans le Salon Ovale. Au moins comprennent-ils maintenant que ce mystère continuera à exister, et qu’ils doivent composer avec lui dans leurs choix stratégiques.

 

Quant au Président Obama, il a tout de même obtenu de Binyamin Netanyahu qu’il exprime officiellement qu’ "il n’a pas encore décidé d’employer la force" contre la théocratie chiite. Maigre récolte, pour l’homme le plus puissant de la planète ; mais une concession qui lui permet, tout de même, de garder le sourire de circonstance d’un équilibriste, et d’apparaître, devant les 12 000 délégués de l’AIPAC et les amis américains d’Israël, comme le fidèle allié de l’Etat hébreu.

 

On a aussi décidé, durant le meeting entre quatre yeux, de continuer à se parler, ainsi que de coordonner, tant que faire se peut, les actions à venir. A ce sujet, M. Obama a paru plus préoccupé de constater que l’évocation en public d’une opération contre l’Iran avait des conséquences sur l’augmentation du prix du brut, et risquait de rendre inefficaces les sanctions contre Téhéran, que par la bombe atomique chiite.

 

Dans le camp israélien, on fait l’observation diamétralement opposée : on prétend que les remarques publiques allant à l’encontre d’une action contre la théocratie de Khamenei présentaient des allures de faiblesse aux yeux de la junte religieuse perse.

 

Et on va plus loin : les décideurs hébreux sont convaincus que la meilleure façon d’empêcher la guerre consiste maintenant à menacer de la faire, après l’échec des sanctions et des manœuvres diplomatiques. D’ailleurs, Netanyahu était venu demander à son hôte de passer à la phase de la menace militaire explicite, ce qu’Obama a catégoriquement refusé de faire.

 

On a aussi évoqué, bien entendu, la question de savoir si Israël devait avertir son allié d’outre-Atlantique préalablement à une frappe de sa part. L’hôte hiérosolymitain de Barack Obama a probablement argué du risque de fuite, et, partant, de galvauder l’effet de surprise d’une attaque, au cas où il aviserait le pensionnaire de la Maison Blanche.

 

Cette réflexion n’est pas dénuée de logique, puisque, si la Maison Blanche était pré-informée, elle ne pourrait garder le préavis d’une action israélienne contre l’Iran pour elle seule, car cela ne servirait à rien ! Les Yankees veulent être avertis d’une attaque israélienne avant qu’elle ne survienne afin de mettre leurs dizaines de milliers de militaires et de marins stationnés au Moyen-Orient en alerte, et qu’ils se préparent à une éventuelle riposte de l’armée perse.

 

De la part du Président, savoir qu’une attaque israélienne va débuter, et ne pas avertir ses marins qui patrouillent dans le Golfe arabo-persique, constituerait presque un cas de trahison.

 

Ce n’est cependant pas par mauvaise volonté que les Hébreux refusent de s’engager à avertir Washington, mais parce que, si tous les militaires américains présents dans la région sonnent le branle-bas de combat, l’ennemi iranien saura qu’il est sur le point de subir une attaque imminente. Et cela pourrait hypothéquer la réussite de l’opération.

 

Il est clair, d’autre part, que les Américains sont légitimement concernés, au premier chef, par l’éventualité d’une intervention israélienne ; ce sont leurs soldats qui risquent, en effet, d’essuyer les plâtres des premières ripostes de la "République" Islamique. En d’autres termes, une attaque de Tsahal contre les infrastructures iraniennes pousserait, instantanément, l’armée et la flotte américaines dans une situation de guerre ouverte, que leur gouvernement n’aurait pas choisi de déclencher.

 

Nous nous trouvons ainsi dans une situation complexe et imbriquée, dans laquelle les alliés occidentaux d’Israël, au premier rang desquels les Etats-Unis, ont, quelque part, également leur mot à dire.

 

Et si Barack Obama décide encore de se montrer persuadé que la confrontation avec les ayatollahs est évitable, et qu’il reste du temps pour la diplomatie et les sanctions, les dirigeants iraniens en sont beaucoup moins convaincus que le pensionnaire de la Maison Blanche.

 

Car, pendant que les discussions et les harangues se succédaient à Washington, les responsables de la "République" Islamique ont informé les chiens de garde de l’AIEA qu’ils avaient finalement décidé de les autoriser à inspecter le site militaire de Parchin, au sud-est de Téhéran.

 

Ce même site dont ils avaient barré l’accès aux inspecteurs en février dernier.

 

A Vienne, au siège de l’AIEA, on est sûr que c’est dans les installations de Parchin que les savants perses réalisent des essais d’explosifs, liés à la confection des bombes atomiques.

 

Les rapports précédents de l’agence internationale signalaient la construction d’une grande salle d’absorption d’explosions sur ce site, qu’elle considérait comme un "indicateur fort" de l’existence du programme iranien d’application militaire de l’atome.

 

Il est plus que vraisemblable que la volte-face de Téhéran à propos des inspecteurs vise à retarder la décision des Israéliens d’attaquer. Les Hébreux, qui gardent, pour leur part, les yeux rivés sur Parchin et sur l’usine souterraine de Fodow.

 

C’est assurément un signe encourageant relativement au questionnement cardinal qui taraude les analystes stratégiques officiels des gouvernements du monde entier : le régime théocratique est-il dément et suicidaire au point de provoquer un conflit dont il sait ne posséder aucune chance de le gagner ? Ou, par-delà les provocations, à usage domestique, Khamenei est un individu logique, qui, au dernier moment, ne va pas risquer de perdre son royaume et sa vie, ainsi que celle des membres de sa junte, sans rien avoir à y gagner ?

 

Certes, les Iraniens pourraient s’abstenir de contre-attaquer en s’en prenant aux soldats occidentaux ainsi qu’au territoire israélien, mais en se contentant de sauver la face, en ordonnant à leurs supplétifs du Hezbollah libanais de déclencher un feu d’artifice sur la Galilée.

 

Mais à quoi cela les avancerait-ils ? A perdre aussi le Liban ? Ce, d’autant plus qu’ils ne peuvent pas être certains que les Fous d’Allah et de Nasrallah accepteront de se suicider à leur place.

 

Les ayatollahs iraniens sont-ils perméables à la logique ou non ? C’est la question qui planait, en filigrane, hier, lors de la discussion dans le Salon Ovale. Et aucun des deux participants ne peut affirmer qu’il possède, à coup sûr, la solution à cette énigme mortelle.

 

Le problème de Parchin, c’est que les Iraniens ont simplement omis de préciser la date à laquelle la visite des chiens de garde de la sécurité du monde pourrait avoir lieu. On manque décidément de dates butoir dans cette histoire, avec un président américain qui ne sait visiblement pas quand il sera trop tard pour empêcher la junte chiite de posséder sa bombe atomique. Et que cette inconnue n’empêche visiblement pas de dormir.

 

Après la rencontre d’hier, on reste sur un chacun pour soi. On ne s’est entendu sur rien, mais les choses sont probablement un peu plus claires entre les deux alliés stratégiques. Obama refusera de tirer le premier coup de feu, mais il ne pourra refuser de se battre si les Israéliens décident de frapper. Etrange situation.

 

 

Metula News

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Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Israël: une démocratie

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