« Dans la tourmente de la Guerre d’Algérie » Propos recueillis par Fabrice Dutilleul.

Publié le 7 Septembre 2012

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« (Au XXe siècle) je me refuse à parler de réhabilitation de l’Armée française. Car, je ne crois nullement qu’elle ait failli. Et je le démontre !  » 

Entretien avec Roger Cunibile, auteur de « De l’ennemi vert-de-gris à l’ennemi rouge » et de « Dans la tourmente de la Guerre d’Algérie » (éditions Dualpha)

Propos recueillis par Fabrice Dutilleul.

 

Vous êtes un des derniers acteurs des trois plus grandes guerres du XXe siècle : 1939-1945, l’Indochine, l’Algérie. À ce titre, qu’apporte de nouveau votre témoignage ?

Je suis un témoin de notre Histoire durant 8/10e du XXe siècle et déjà 1/10e de ce XXIe siècle. Y ayant eu un rôle actif durant plus d’un quart de siècle : 42 ans au service de la Patrie dont 25 ans dans l’Armée active, j’ai rédigé mes Mémoires car, j’ai vu, entendu, réalisé, et dû faire face de manière impromptue et imprévisible à des situations souvent dramatiques, voire tragiques, et parfois cocasses, c’est vrai. Quelques-uns de mes amis, officiers supérieurs eux aussi, mais plus jeunes, qui ont pu lire mes écrits, m’ont fait part de leur étonnement et m’ont amicalement pressé de les éditer, ce que Philippe Randa a bien voulu faire. Je précise que j’ai laissé subsister, par endroits, le rôle actif et psychologique fort essentiel de mon épouse en certaines situations notamment aux Affaires Indigènes du Maroc, afin de faire comprendre que la vie aventureuse et risquée du militaire était souvent aussi celle des épouses, et même hélas, parfois de leurs enfants. Certes, mon cas n’était pas unique, c’était celui du plus grand nombre d’Officiers A.I. et A.A. en postes isolés, et j’ai voulu ainsi leur rendre un hommage hautement mérité. En somme, j’ai voulu « témoigner ».

 

Pensez-vous que ces conflits auraient pu être gérés autrement et éviter des centaines de milliers de morts français ?

Oui, je le pense. Je reste persuadé que tous nos gouvernants (de toutes nos Républiques, d’ailleurs), pêchent par manque d’autorité. Je sais que ce mot fait hurler et crier à la dictature. Qu’importe. C’est le laxisme du système qui vicie la beauté de la démocratie. La Liberté ? Certes, oui. Mais il conviendrait tout de même que nos parlementaires aient le courage de poser des limites afin que la démocratie ne se mue pas (excusez le néologisme incongru), en « bordelocratie ». Pour nos gouvernants, « prévoir » les tempêtes nationales et internationales semble toujours impossible et, même dans le cas où ils sont avertis, ils pataugent et temporisent avant de prendre des décisions protectrices, alors même que la situation est déjà gravissime. Or, pour des gens qui sont élus, il est certes toujours inquiétant de prendre de tels risques pour leur carrière. Qui avait prévu et donc pris des décisions de protection urgente avant 1939 ? Je me souviens qu’en 1940, chef d’une section de canons de 25 mm au 26e RI de Nancy (près de la frontière, si je ne m’abuse ?), j’étais « hippomobile » alors que nos vis-à-vis, eux, étaient hautement motorisés. Nous faisions une guerre du XIXe siècle.

Qui avait pensé et pris des mesures préventives face au phénomène de la décolonisation et la montée des revendications indépendantistes ? En Indochine, nous étions sous-armés, avec les vieilles armes de la guerre de 1914-1918 ! Là aussi, n’aurait-on pu trouver des solutions évitant les guerres et nous conservant la coopération et l’amitié des peuples ? L’ex-Empire français n’eut peut-être pas disparu alors aussi stupidement et tragiquement.

 

Quelles leçons tirez-vous de votre engagement personnel ?

Je pense qu’il est absolument indispensable que notre Armée ne soit pas réduite à quelques Unités de mercenaires engagés, dévolus à un rôle de parade et d’interventions de petite envergure ici où là, en Opex, sans ressources arrières. Évidemment, c’est une question de finances, me direz-vous. Je le conçois. Mais croit-on sincèrement que la paix actuelle est à durée illimitée ? Personnellement, je ne le pense pas. Nous risquons encore (hélas) des conflits majeurs. Or, on n’envoie pas à la guerre, dans la précipitation et l’improvisation, des hommes (et femmes) recrutés dans l’urgence et sans une instruction militaire de base. Comme nous avons bêtement supprimé la conscription qui constituait par ailleurs une excellente occasion d’amalgame de tous nos jeunes, nous n’aurons qu’un recrutement d’engagés. Je crains que ceux-ci deviennent de moins en moins nombreux, étant donné le peu d’esprit civique et le sens patriotique quasi nul de la jeunesse actuelle. Et cela ne peut aller, me semble-t-il, qu’en déclinant. Seule une loi d’obligation au service militaire doit être rétablie.

En second lieu, modernisons sans cesse l’armement de nos troupes. Le courage des hommes, c’est bien. Mais il convient de ne pas le substituer à une infériorité quelconque d’armement face à un adversaire quel qu’il soit. Nous revenons ainsi d’office au binôme constant : Prévoir et s’armer en conséquence humainement et matériellement.

 

Pensez-vous avoir fait un « devoir de mémoire » pour réhabiliter l’Armée française, trop souvent calomniée ?

Il y a (c’est décidément une manie française) deux catégories sociales qui ont été sans cesse vilipendées : les colons et l’armée. Deux mots seulement, s’agissant des colons. J’ai vécu à leur contact. On n’imagine pas, en France, ce qu’il a fallu de courage, volonté et abnégation à ces gens-là pour réaliser des domaines agricoles d’une importance totale telle (pour l’Algérie) que ce pays, qui crevait de faim avant l’arrivée des Français, avait atteint une auto-suffisance alimentaire qu’il a de nouveau perdue depuis notre départ. Certes il y a sans doute eu des cas, évidemment répréhensibles, de colons ayant « fait suer le burnous ». Mais la majorité d’entre eux n’avait que des propriétés nécessairement plus grandes qu’en France pour un rapport identique. Et ceux qui avaient d’immenses domaines (j’ai cité le cas de l’un d’entre eux avec 550 hectares d’un seul tenant), ils construisirent des hameaux pour loger convenablement leurs ouvriers aux lieux et places de leurs « khaïmas » sales et malsaines. Ils vivaient aussi sur le domaine. Je n’ai pas manqué de leur rendre justice.

S’agissant de l’Armée française, je ne pense pas qu’il faille employer le verbe « réhabiliter ». L’armée n’a pas failli. Elle a combattu, certes, mais élémentairement, on ne fait pas face à un ennemi avec des fleurs. Il est facile pour les salonnards, loin du champ d’action, de critiquer sans avoir la moindre notion des conditions de vie, des fatigues, risques constants du soldat en opérations. Qu’il y ait eu de-ci, de-là, des bavures, c’est possible et répréhensible. Mais dans toutes les catégories de la société il y a bien des individualités non sociables. Pourquoi, ferait-on porter les fautes de quelques individus dévoyés en les amplifiant à l’échelle de l’Armée ? Non ! Je me refuse à parler de réhabilitation de l’Armée française. Car, je ne crois nullement qu’elle ait failli. Et je le démontre ! En conclusion, oui, je pense et espère avoir rempli un « Devoir de mémoire ».

 

De l’ennemi vert-de gris à l’ennemi rouge (tome I : 1937-1950), 478 pages, 35 euros et Dans la tourmente de l’Algérie en guerre (tome II : 1951-1962), 460 pages, 35 euros du Colonel (h) Roger Cunibile, éditions Dualpha, collection « Vérités pour l’Histoire », dirigée par Philippe Randa.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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