De Berlin à Helsinki, les gagnants de la crise

Publié le 9 Août 2012

Richard Werly - Le Temps

 

Les banques allemandes, gorgées de liquidités grâce à la BCE, 


peuvent faire des 
affaires en achetant de la dette publique italienne


ou espagnole,   
avec des taux  d’intérêt au sommet

 

Emmenés par l’Allemagne, certains pays profitent de leurs voisins du Sud.

Mais la médaille a son revers

 

Jean-Claude Juncker a relancé le débat. En affirmant à la télévision allemande, mardi, qu’une sortie de la Grèce de la monnaie unique serait «gérable», le premier ministre luxembourgeois a remis sur le tapis, à Athènes, la crainte de voir le pays le plus mal en point de la zone euro être sacrifié sur l’autel de Berlin.

Refrain connu: «Qui se précipitera dans nos îles pour acheter, en drachmes dévaluées, terrains et maisons?» interroge Georges Evripiotis, architecte installé dans les Cyclades. «Qui pourra ainsi refermer définitivement le couvercle sur la dette nazie de 476 millions de reichsmark (environ 10 milliards d’euros) contractée durant l’occupation? L’Allemagne veut nous faire payer double la facture de la crise.»

Ce plaidoyer anti-allemand, de plus en plus fréquent dans les pays placés sous assistance financière ou sous rude pression des marchés – comme l’Italie ou l’Espagne –, repose sur une réalité que même le quotidien Bild a détaillée la semaine passée.

Selon le journal, pourtant très critique envers la situation grecque, Berlin profite bien de la crise des dettes souveraines. Tout d’abord, l’Allemagne se finance à très bon marché. Elle l’a encore démontré hier en plaçant pour 3,4 milliards d’euros d’obligations à dix ans à 1,42%. Ses emprunts pour des durées plus courtes s’effectuent à des taux négatifs. Ensuite, ces taux lui ont permis, ­depuis trente mois, de réaliser environ 60 milliards d’euros d’économies (soit la moitié du montant du premier plan d’aide à la Grèce de mai 2010). Enfin, les banques allemandes, gorgées de liquidités grâce à la manne de la Banque centrale européenne, peuvent prêter à peu cher (depuis 2008, leurs taux immobiliers ont diminué de moitié) et faire de juteuses affaires en achetant de la dette publique italienne ou espagnole, avec des taux d’intérêt au sommet.

L’affaire, en plus, ne concerne pas que l’Allemagne. La Finlande, qui s’est distinguée par ses exigences accrues avant d’aider la Grèce, a obtenu d’Athènes un dépôt cash de plusieurs centaines de millions d’euros sur un compte bloqué, en échange de sa signature pour l’activation du Fonds européen de stabilité financière (FESF). Les Pays-Bas, dont le déficit public dépasse, à 4,6% du PIB, les 3% imposés par Bruxelles, profitent de la situation pour masquer leur propre dérapage. L’Autriche, comme la Belgique, n’a jamais emprunté à des taux aussi bas. La France enfin, malgré sa dégradation en janvier par Standard and Poor’s de AAA à AA+, a placé elle aussi, début juillet, 6 milliards d’euros d’obligations à trois et six mois à des taux négatifs…

 

Dernier volet de cette équation: le sauvetage des grandes banques françaises, allemandes ou autrichiennes lourdement plombées par leurs filiales en Grèce, en Espagne, au Portugal ou, hors zone euro, en Hongrie (elle aussi secourue par l’UE). Exemple: un défaut de paiement de la Grèce dès mai 2010, comme certains l’envisageaient en Allemagne, aurait porté un coup peut-être fatal au Crédit Agricole français ou à la Société Générale, qui se sont depuis défaits de leurs actifs helléniques ou se sont ­recapitalisés.

«N’oublions pas qui a prêté à la Grèce et aux Grecs pour qu’ils s’endettent à outrance», répétait encore récemment au Parlement européen l’élu vert Daniel Cohn-Bendit, en reposant une autre question qui fâche: celle des commandes d’armement colossales d’Athènes (25% de matériel militaire allemand, dont deux ­sous-marins d’occasion achetés 2 milliards d’euros, 13% de matériel français; 6% de matériel ­néerlandais…) obtenues avec force corruption, et toujours pas dénoncées.

Justifié, alors, ce procès fait aux pays du nord de l’Europe qui, en plus, n’ont jusque-là accordé aux Etats en difficulté que les «garanties» (la promesse d’honorer les dettes, sans rien débourser) données au FESF à hauteur de 700 milliards d’euros environ? Pas sûr pour autant, comme le montre l’impact de la crise sur leur économie réelle.

En Allemagne, la production industrielle vient d’enregistrer en juin une baisse de 0,9%, après une chute des commandes de 1,7% et un recul des ventes de voitures de 5% sur un an. En France, l’économie se dirige vers la récession. Aux Pays-Bas, la production manufacturière devrait stagner en 2012. Le tout sur fond de coupes généralisées dans les dépenses publiques.

Pour l’avenir, empruntant bon marché, les pays du nord de l’Europe peuvent bien mieux que ceux du sud financer l’innovation technologique, ou écologique. Donc mieux préparer les transitions incontournables et consolider leur présence sur les marchés émergents.

 

LES LIENS

·                                 La France bientôt en récession

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Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Economie-Finance-Industrie

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