De la laïcité dans la culture kabyle.

Publié le 4 Février 2012

Il est de droit humain et naturel que chacun puisse adorer ce qu’il veut : la religion d’un individu ne nuit ni ne sert à autrui. Il n’appartient pas à une religion de faire violence à une autre. Une religion doit être embrassée par conviction et non par force, car les offrandes à la divinité exigent le consentement du cœur.

Tertullien[i]

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Les travaux de G.-H. Bousquet[ii] sur l’Afrique du Nord ancienne sont, certes, définitivement surclassés par ceux de A.G. Hamman[iii], Joseph Cuoq[iv], Gabriel Camps[v], François Decret[vi], Paul Corbier/Marc Griesheimer[vii], et Anne Bernet[viii]. En effet, Bousquet sous-estime ce que relate Camps, à savoir l’apport spécifiquement autochtone des Berbères de l’époque à la civilisation chrétienne, en ce sens que cela n’aurait rien eu à voir avec une assimilation à la culture romaine ; autrement dit la confusion entre adhésion à la latinité et christianisme ne tient pas[ix].

C’est ce que par ailleurs Decret confirme en soulignant par exemple le plus grand nombre d’évêchés au IIIème siècle qu’en Gaule[x] (Hamman insiste, lui aussi, sur la densité du nombre d’évêques, même sous la persécution romaine[xi]) ; quant à Anne Bernet, elle rappelle les origines diffuses et non pas imposées par Rome du christianisme africain[xii], ce que souligne aussi Joseph Cuoq[xiii] ; tandis que A.G. Hamman prend l’exact contre pied de Bousquet en soulignant que les populations berbères « accueillent le christianisme comme une contestation »[xiv] à l’encontre d’un empire romain violemment anti-chrétien jusqu’en 304[xv].

De plus, Bousquet omet de relater ce que Decret souligne pour expliquer l’effacement progressif des populations chrétiennes africaines fortement urbanisées lors de l’invasion arabe débutant en 649[xvi], à savoir le fait que les populations concernées, du fait même de cette participation active au christianisme, fuirent massivement en Italie, en Sardaigne, en Sicile[xvii]. Et, du fait de cette fuite de populations fortement urbaines, celles qui « restent », à la périphérie des villes, nombreuses[xviii] et tolérantes[xix], perpétuèrent leur vision simplifiée du christianisme (renforcée par l’arianisme qu’avait importé l’invasion des Vandales en 429 quant au caractère non divin du Christ) à savoir le fait de voir l’islam en tant qu’une hérésie chrétienne de plus, comme Decret l’indique : « Le climat de la conquête avait été celui du jihâd, c’est-à-dire d’une guerre sainte: les combats furent menés pour soumettre les populations à l’islam.

Or, dans cette nouvelle religion importée, bien des chrétiens ne voyaient en fait qu’une hérésie chrétienne, comme il y en avait déjà eu de si nombreuses en terre d’Afrique. Cet aspect explique que, par crainte ou par intérêt, certains soient passés à l’islam tout en croyant demeurer fidèles à une forme de christianisme. »[xx] ; c’est ce que confirme Joseph Cuoq : « Notons d’abord ce constat: dans l’Islam importé par les envahisseurs, les chrétiens d’alors voyaient moins une religion nouvelle qu’une hérésie de plus, à l’instar de l’arianisme, du monophysisme ou du donatisme (…). On comprend mieux, dans ces conditions, que des chrétiens berbères aient passé à l’Islam, à l’exemple de Qusayla, pour avoir la vie sauve ou conserver quelque avantage. »[xxi].

 

Nonobstant ces réserves, il n’empêche que certains des propos de Bousquet restent incontournables lorsqu’ils soulignent que les « Français ont islamisé l’Aurès par un décret de 1866, abolissant le droit coutumier berbère  »[xxii] alors que, observe-t-il aussi, (pp.102-103), comme « beaucoup de peuples musulmans, les Berbères n’ont pas accepté le droit religieux de l’Islâm et, en particulier, ont conservé leur organisation judiciaire : les sentences sont rendues par l’assemblée, dite djemâ’a (mot arabe) où seuls les anciens prennent la parole ».

Pour comprendre cette spécificité –qui contredit d’ailleurs le terme employé par Bousquet de « peuple musulman » il faut rappeler ces quelques éléments du droit public berbère que Bousquet souligne (p. 107) : «  Il n’y a aucune commune mesure entre la tyrannie (…) et, disons, le régime «communaliste » de la Haute Kabylie, où, même aujourd’hui, le village a encore quelque chose d’une cité indépendante, à la mode des républiques italiennes ou des Etats de la Grèce antique, dont l’esprit n’avait pas entièrement disparu. (…) ». Cette précision éclaire sur le point précis de l’intitulé : du fait de cette organisation politique, les familles et tribus ne se jugent pas en priorité quant à leur fidélité formelle à telle religion, mais selon des exigences et des conflits qui relèvent bien plus des passions humaines et de leurs intérêts multiformes. On peut alors bien comprendre pourquoi, lorsque se réitéra la révolte berbère dans les années 90, ce furent plutôt les structures traditionnelles des tribus qui prirent le pas sur les partis politiques.


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Quel est alors l’enjeu ici ? Celui d’expliquer enfin ce que le mouvement berbère des années 1980 (2930) avait, spontanément, déjà fortement souligné : le fait berbère est multimillénaire, et du fait de sa diversité a toujours été tolérant, du moins lorsqu’il ne succombait pas à l’idée d’une normalisation absolue unique comme ce fut le cas lors du conflit entre Augustin et Donat, et lors de la tyrannie des Almohades et des Almoravides.

En fait, – et la date anniversaire de l’année berbère l’indique bien -, en rappelant fortement que l’histoire berbère s’inscrit, elle aussi, dans la nuit des temps, et que l’identité se nourrit aussi de mythes fondateurs ; même si un des hauts faits de Sheshonq Ier (prendre et piller Jérusalem)[xxiii] ne symbolise pas nécessairement l’idée de tolérance et d’ouverture….

Mais rappelons les propos du bien connu et contemporain Salem Chaker.

 

(Le berbérophone) découvre brutalement que l’arabité et l’islamité du Maghreb sont des données historiques, relativement tardives, qu’il existe une histoire pré-islamique berbère de son pays, que sa langue peut être considérée comme la seule langue autochtone de l’Afrique du Nord, qu’elle est parlée bien au-delà de sa petite région natale, qu’elle a, depuis la plus haute antiquité, son écriture propre…[xxiv]

 

Ajoutons pour conclure que du fait de cette histoire ancestrale et chargée, il n’est pas possible aujourd’hui, qu’il s’agisse de la Libye, du Maroc, de la Tunisie, l’Egypte, l’Algérie, le Mali…qu’une tendance politico-religieuse donnée puisse prétende s’en approprier le destin. Aussi vouloir réduire la culture berbère à un moment singulier de son histoire doit être écartée, vigoureusement. Cela contredit tout effort, laïc, précisément.

 

 Pour en savoir plus

[i] Joseph Cuoq, L’Eglise d’Afrique du Nord du 2ème siècle au 12ème siècle, Paris, éditions du Centurion, 1984, p. 19.

[ii] Les Berbères, éditions Que sais-je, (1957), 1974.

[iii] La vie quotidienne en Afrique du Nord au temps de Saint Augustin, Paris, éditions Hachette, 1979.

[iv] L’Eglise d’Afrique du Nord du 2ème siècle au 12ème siècle, op.cit.

[v] Les Berbères, mémoire et identité, Paris, éditions Errance, 1987. (Réédité depuis aux éditions Actes Sud, 2007).

[vi] Le christianisme en Afrique du Nord ancienne, Paris, éditions du Seuil, 1996. Et L’Afrique du Nord dans l’Antiquité (avec Mhamed Fantar), Paris, Payot, (1982) 1998.

[vii] L’Afrique romaine, 146 av. J.-C.-439 ap.J.-C., Paris, éditions Ellipses, 2005.

[viii] Les chrétientés d’Afrique, des origines à la conquête arabe, Paris, éditions de Paris, 2006.

[ix] « Mais le christianisme n’était-il pas cantonné dans les seules villes et finalement confondu avec une nouvelle forme d’assimilation ? On doit s’inscrire en faux contre cette vue restrictive. Les longues listes épiscopales des conciles africains, les basiliques de simples bourgades dont nous ignorons jusqu’au nom, les épitaphes d’humbles paysans et même de chefs berbères dans des régions apparemment peu romanisées, comme la chaîne des Babors où le roi des Ukutameni (les futurs Ketama du Moyen Age) se dit « servus dei » au Vème siècle, sont autant de témoignages d’une évangélisation qui, en certains points, semble même avoir dépassé les limites de la domination impériale. (…) » Les Berbères, op.cit., pp. 128-129. Bousquet se dit certes  d’accord avec Camps (Les Berbères, op.cit., p.42) sur la possibilité d’une plus grande profondeur de « l’influence romaine », sauf qu’il confond romanité et christianité la page suivante (p.43) : « Les berbères ont d’abord refusé de se romaniser, puis de recevoir, de l’Europe et de l’Orient, le Christianisme. »

[x] « Si l’on tient compte des évêques absents pour des raisons diverses, âge, maladie ou toute autre cause, et également des sièges vacants lors de la tenue des synodes, on peut estimer que, vers 256, l’Afrique comptait près d’une centaine d’évêques ; un historien comme Harnack estimait même à environ cent cinquante les évêques africains pour cette période. Il s’ensuit que des évêchés étaient instaurés dans près d’un centre sur quatre. Or, pour cette même période, la Gaule ne comptait guère que quelques rares sièges épiscopaux, ainsi à Lyon et dans quelques centres de la Narbonnaise. (…)  » in Le christianisme en Afrique du Nord ancienne, op.cit., p.110.

[xi] « La persécution loin d’arrêter l’évangélisation semble l’intensifier. Les soixante-dix évêques de la fin du IIème siècle sont  quatre-vingt-sept, en 256. Ils seront plus de six cents au début du Vème siècle. » in  La vie quotidienne en Afrique du Nord au temps de Saint Augustin, op.cit., pp.27-28.

[xii] « La vérité est que l’on ne sait rien des commencements (…) Les plus intelligents, les plus conscients, les plus fiers de leurs origines s’en satisferont et salueront l’humble Namphano et ses compagnons comme leurs pères dans la foi. (…) note 10 :  Saint Augustin ne l’enverra pas dire à l’une de ces relations qui se voulait plus Romain que les Romains en lui rappelant qu’ils sont les héritiers et les fils spirituels d’une poignée de paysans berbères jugés dignes d’inaugurer la geste du sang de l’Église d’Afrique, devenue l’une des premières de la chrétienté. » in Les chrétientés d’Afrique, op.cit., p. 17.

[xiii] « Sur cette question, saint Augustin a eu le mot juste : « C’est de toutes les régions (de la Méditerranée), affirme-t-il, que l’Évangile est venu en Afrique » (Epist. XLIII,7) ; Carthage, était, en effet, un carrefour de toutes races et de tous milieux. Rien ne s’oppose à supposer qu’il y ai eu dès le 1er siècle, des conversions au christianisme, ou peut-être même une communauté naissante. Pure hypothèse, encore une fois, que ne confirme aucune preuve littéraire ou archéologique. Les plus anciennes mentions du christianisme en Afrique datent de la fin du IIème siècle. » in l’Église d’Afrique du Nord, op.cit., pp. 14-15.

[xiv] La vie quotidienne en Afrique du Nord au temps de Saint Augustin, op.cit., p. 23.

[xv] Paul Corbier et Marc Griesheimer, L’Afrique romaine, op.cit., p.133.

[xvi] Le christianisme en Afrique du Nord ancienne, op.cit., p.262.

[xvii] Ibidem., p.263 : « Les chrétiens qui refusaient d’adopter la nouvelle foi étaient assujettis au statut de dhimmî, c’est-à-dire de « protégé ». A cet effet, ils se trouvaient soumis à une taxe, la djizya. Au prix de cette inégalité reconnue et permanente, l’autorité musulmane, qu’ils s’engageaient à respecter, leur reconnaissait le droit de demeurer en terre d’islam et leur accordait la garantie d’une protection légale. Toute possibilité d’accéder à des fonctions publiques leur était toutefois refusée. Leur condition sociale de dhimmî, tributaires, rappellera sans cesse aux chrétiens, comme aux juifs, qu’ils sont des minoritaires. Cette condition de ne leur interdisait pas toutefois de vivre en marge de la société musulmane. Arabes et chrétiens se rencontraient dans la vie citadine. La majorité des chrétiens étaient commerçants et ils comptaient également parmi eux des artisans. En fait, c’est surtout de la part d’autorités religieuses puritaines –ainsi les fuqahâ- que les dhimmî eurent à pâtir d’une réelle ségrégation et d’une attitude sectaire.

Il est certain que nombreux furent les Africains qui, plutôt que de se soumettre à ce statut, préférèrent émigrer vers la Sicile, la Sardaigne ou même l’Italie. L’économie africaine souffrit gravement de ces départs, et les Arabes durent par la suite faire appel à une main-d’œuvre spécialisée pour les remplacer, en particulier pour les constructions navales.  »

[xviii] Ibidem., p.11 : «  La cité africaine, facteur de romanisation et de christianisation. Les Africains n’avaient pas attendu Rome pour créer des cités, et le phénomène d’urbanisation, qui caractérise si fortement l’Afrique antique, n’apparut pas seulement avec l’organisation des provinces romaines. »

[xix] Ibidem., p.14 : « C’est sur ce tissu urbain et rural que se développèrent les multiples religions qui proliféraient en Afrique. Passionnément attachés à ces dieux faits à leur image, les païens étaient en effet aussi « religieux » que les chrétiens et aussi fervents dans leurs pratiques. Aux antiques divinités indigènes s’étaient juxtaposées celles qui étaient arrivées d’Orient, d’Égypte, de Grèce et de Rome. (…) ».

[xx] Le christianisme en Afrique du Nord ancienne, op.cit., p.262.

[xxi] L’Eglise d’Afrique du Nord du 2ème siècle au 12ème siècle, op.cit. p. 118.

[xxii] Les Berbères, op.cit., p. 105.

[xxiii] « Le début du calendrier berbère se réfère à la date de 950 avant J.-C., qui marque la naissance de l’ère Sheshonq du nom d’un berbère libyen fondateur de la 22ème dynastie égyptienne » : http://yahoo.marseille.bondyblog.fr/news/bonne-annee-2962

[xxiv] Berbères aujourd’hui, Paris, éditions l’Harmattan, 1998, p. 31.

Lucien SA Oulahbib 1/2/2012 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Le Nazislamisme

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