Des geôles de Ben Ali au trottoir de La Villette. Par Zouheir Aït Mouhoub

Publié le 23 Octobre 2011

El Watan

Dans sa famille, on est trafiquant d’armes de père et fils. Hatem, 21 ans, s’est échappé de la prison de Zarzis, au sud de la Tunisie, après la fuite de Ben Ali. De Lampedusa à La Villette, en passant par Rome et Milan, ce jeune harrag tunisien nous raconte son quotidien fait de trafic, vol et proxénétisme. Notre journaliste a mis huit mois pour pouvoir recueillir ses confidences.

 

Tout ce chemin parcouru pour contempler ce tas de ferraille. Toute cette aventure pour me voir rattrapé par mes vieilles habitudes. Ma vie n’aura pas changé sauf le décor. El hakem (policier ou agent de renseignement, ndlr) hante toujours mon esprit, guide mes réflexes et agit sur mon moral. Je pensais avoir de nouvelles perspectives, vivre un rêve qui, finalement, s’est transformé en cauchemar. Je rêvais de Paris, des Champs-Elysées. Je me disais «voir la tour Eiffel et mourir».

Ce tas de ferraille illuminé m’avait attiré. Et maintenant, du Champs-de-Mars, en face cette tour Eiffel tant rêvée… A travers ses lumières, ses reflets, ses étincelles, je vois miroiter l’aventure qui m’a conduit de Zarzis à Paris. J’étais en taule, dans la grande prison de Zarzis, pour trafic d’armes et de drogue. Je n’en étais pas à ma première incarcération. Ce lieu est plein de souvenirs familiaux, mon père et mon grand-père. Tous deux grands trafiquants y passaient plus de temps que dans leur propre maison.

La prison, notre deuxième maison. Je le dis sans honte, mais avec beaucoup de peine. Depuis mon jeune âge, la drogue et les armes font partie de mon univers. Ma mère prenait le soin de les couvrir avec de beaux draps. Mon grand-père me disait : «J’ai fait la révolution, l’indépendance nous a été confisquée, la mafia règne dans ce pays, je n’ai pas d’autre choix que devenir comme “eux”.» Il disait aussi qu’on était d’origine algérienne, et que dans ce pays, la mafia règne en maître.

Vieux pistolet

Au fil du temps, je me suis rendu compte que ce que mon grand-père me racontait était vrai. A 14 ans, j’ai accompagné mon père en Libye pour y acheminer des armes pour l’Algérie. A Tébessa, place de tous les trafics, carrefour de tous les truands. On s’échangeait des armes contre de la zetla, parfois de la cocaïne, tout dépendait de la marchandise mise au troc. Mon grand-père entretenait des relations avec un gendarme algérien, parrain et garant du business. A 18 ans, mon grand-père me transmit le business familial, tel un talisman. Il me confia un vieux pistolet. «Ton père a failli, tu dois prendre la relève mon fils», me lança-t-il fermement.

Mon père était en prison, car il avait fait des affaires avec Imad Trabelsi (homme d’affaires tunisien et neveu de Leïla Ben Ali, ndlr). Mon grand-père le détestait et se méfiait de lui. «Il faut absolument l’écarter de notre chemin, il s’en est trop mêlé, faut lui régler son compte», me disait-il tout le temps. Les gardes-frontières tunisiens qui roulaient pour nous, et qui garantissaient notre protection, ont été mis en prison par Imad qui les a changés de poste pour mettre ses hommes à leur place. Un des gardes d’El Gueddafi, de l’autre côté de la frontière, nous assurait armes et munitions. Hélas, il s’est retourné contre nous et a préféré faire du business avec Imad.

Tout cela à cause de mon père, qui a ruiné notre famille. Je me suis fait arrêter en compagnie de mon grand-père et incarcérer pour trois ans ferme. Rapidement, je me suis retrouvé entre les mains du directeur d’une grande prison de ma région qui tenait un cabaret fréquenté par les nantis du coin. Un lieu de luxure où se mêlent les trafiquants, hauts fonctionnaires et responsables militaires qui tiennent le commerce de toute la région. En échange de ma collaboration, le directeur m’engagea comme videur dans sa discothèque. J’ai bénéficié d’un traitement de faveur. La journée, je vendais la zetla à l’intérieur de la prison, et le soir, je veillais sur les pourvoyeurs. Ce n’est pas un roman ou un polar policier de mauvais goût, c’est l’histoire de Hatem. Mon histoire. Je garde fièrement mon jugement pour trafic d’armes sur moi, que j’exhibe devant mes semblables.

Mon oncle maternel faisait aussi partie de notre clan. Il était différent de nous, il avait la gâchette facile. On s’est retrouvés en prison, lors du soulèvement populaire après l’immolation de Bouazizi. Les choses avaient dégénéré et les trafiquants avaient trouvé la faille pour faire exploser le business. Dans la prison, on était privés de tout et nous ne bénéficions plus de la tolérance observée jusque-là envers nous. Tout le monde voulait fuir, se libérer des truands, des fonctionnaires corrompus et régler le compte aux hakems, parrains d’hier et justiciers d’un soir. Dans les cellules, une rumeur s’est propagée comme une traînée de poudre. Ben Ali a fui le pays.

Les gardiens refusaient de nous en dire plus, mais le directeur, lui, a fui en Libye. Les détenus se sont soulevés, et devant la pression, les gardiens ont été obligés de nous ouvrir les cellules. Ce fut la pagaille générale. Enfin, nous nous sommes retrouvés dehors. A notre sortie, notre ami Sofiane nous attendait. Il nous proposa la traversée le soir même pour Lampedusa. «Ce soir, il n’y a pas de patrouille. Les gardes-côtes sont réquisitionnés dans les casernes, c’est aujourd’hui ou jamais.» Nous embarquons, mon oncle et moi. Les choses n’allaient pas se passer comme prévu. A bord de l’embarcation, un des nantis de notre région menaça de nous tuer, arme à la main, si nous n’obéissions pas à ses ordres. Mon oncle le tua et le jeta à la mer. Je me souviens du silence qui plombait l’atmosphère.

La mer était calme ce soir-là. Au large de Lampedusa, soudain, un bateau percuta notre embarcation qui se renversa. Certains des passagers sont morts noyés. D’autres ont réussi à rejoindre à la nage l’île de Lampedusa. Repêchés par les gardes-côtes, on nous plaça dans un centre de rétention jusqu’à ce que Berlusconi décide de nous accorder des titres de séjour et de travail. Parmi nous, il y avait un Algérien de Skikda. Sur cette petite île paisible, nous avons établi nos lois. Nous nous sommes mis à racketter les commerçants et les autres, plus fortunés que nous. Nous avons même obligé des épiciers du centre-ville à payer un impôt. Le temps de ramasser de l’argent, nous avons repris le bateau à destination de Palerme, où nous sommes restés quelques jours avant de rejoindre Rome. Une belle ville. Mais je ne me voyais pas y vivre.

La fuite

Une ville de vieux, de voyous et de mafiosi. Nous sommes alors partis vers Milan. A bord du train, j’ai fait connaissance avec Emilio, un jeune Milanais qui me proposa de vendre de la drogue pour lui. La vente de drogue, ça me connaît, j’ai accepté sur-le-champ. Dans une petite ruelle du centre-ville, il m’installa dans un squat, me donna un téléphone et 50 g de cocaïne que je vendais à 80 euros le gramme. Il me donna le protocole à suivre. C’était facile, le téléphone sonnait, je descendais, je livrais la marchandise et j’encaissais l’argent. J’ai passé trois semaines à Milan. J’avais embauché d’autres amis harraga. Le business marchait très bien pour nous et je gagnais jusqu’à 500 euros/jour. Un jour, il me confia, d’un coup, 500 g de cocaïne. J’ai pris la fuite avec la marchandise.

Un Italien, chauffeur clandestin spécialisé dans le trafic d’Italie en France, me transporta jusqu’à Paris. Suite à cette histoire, un de mes amis a été tué à Milan et les autres ont été incarcérés. Mon parrain a violemment agressé mon copain et ses associés ont assassiné un autre. L’affaire a fait la une des journaux locaux. A Paris, je me suis retrouvé à Belleville. Le passeur m’a conduit à un jardin où dormaient d’autres harraga tunisiens sous des tentes moites et froides. Ce soir du mois de février, je fêtais mon 21e anniversaire… Il neigeait, il faisait un froid de canard et il m’était impossible d’allumer une bougie, ce que je rêvais de faire en contemplant la tour Eiffel.

Le jardin était fermé, il fallait escalader les barbelés. Je ne sentais plus mes jambes, ni mes mains, ni mes lèvres d’ailleurs. J’arrivais à peine à parler et j’avais faim. Un des harraga, Choukri, m’invita à partager sa tente, couverte de troncs d’arbres et de sacs en plastique. L’endroit était exigu, mais cela m’a procuré chaleur et tendresse. Choukri devint mon homme de confiance. Moi qui ai pour habitude d’affirmer mon autorité, je ne pouvais pas lui faire du mal. Je le regardais sommeiller, sa silhouette frêle tremblait de froid. Toute la nuit, il hallucinait. Je n’arrivais pas à dormir et je pensais déjà au matin. Pas de soleil, un ciel gris. A peine endormi, j’entendis les autres se réveiller.

Le jardin allait bientôt ouvrir et il fallait dégager d’ici. Choukri cache ses affaires dans un buisson. Je l’invitai à prendre un petit-déjeuner avec moi. On discuta de tout, puis je lui demandai de m’accompagner voir la tour Eiffel. Choukri me conseilla de ne pas trop nous approcher. «El hakem» risquaient de m’embarquer, me prévint-il. Dans la première boutique de fringues, j’ai acheté des pulls en lin, des vestes imperméables, des pantalons d’hiver et des chaussures. Puis je partis à la recherche d’une cachette pour les 500 g de cocaïne que j’avais dérobés à Emilio, le trafiquant italien. Le monde va vite dans cette ville, personne ne prêtait attention à nous. Après avoir marché un long moment sur les Champs-Elysées, je revins à la dure réalité : je devais trouver un squat pour dormir. Choukri m’amena à Pantin, dans le 20e arrondissement, le royaume des harraga ! Le soir même, je défonçais la porte d’un appartement dans un immeuble qui menaçait de tomber en ruine. Et je commençai à m’organiser pour marquer mon territoire.

10 euros la passe

Les jours ont passé. J’avais dépensé tout mon argent. J’ai dû sortir la cocaïne pour la vendre au jardin de La Villette. A côté du Cabaret sauvage. Sur mon passage, je croisais d’autres harraga qui se prostituaient pour 50, 20 ou 10 euros, ou même quelques pièces. Par ce froid, ils étaient prêts à tout. Cela faisait le bonheur des vieux pervers. Je décidai très vite d’en faire un business, devenant malgré moi le mac de tous ces jeunes. D’autres, refusant mon parrainage, sont partis faire le trottoir à la sortie du périphérique parisien. J’organisais des guets-apens. Nous en profitions pour voler des clients en pleine intimité. Je dirigeais tout en fumant la zetla pour laquelle je suis prêt à tout. J’avais moi-même deux clients qui me payaient bien.

Le premier était un jeune Chinois dépravé et obsédé sexuel. Il me payait 400 euros la passe. Le deuxième, un sexagénaire, avait un vice. Il voulait être filmé pendant nos rapports. Pour 850 euros, prix fixe et inchangeable. Cela me suffisait pour bien vivre. J’envoyais de l’argent à ma famille, à mes amis et à ma copine en Tunisie. Au marché informel de Belleville, je rackettais les receleurs et leur subtilisais les objets de valeur. Un soir, un salafiste algérien m’interpella à La Villette et m’invita à l’accompagner dans une mosquée située dans un local. J’ai bien failli tomber dans son jeu et devenir prédicateur. Mon passif de délinquant m’a vite rattrapé et je suis retourné aux quais de La Villette pour reprendre les rênes de mon nouveau business. Un autre soir, un truand me proposa la vente d’armes légères en m’indiquant comment trouver les clients. Mon grand-père m’avait prévenu : «Pas de business avec les mécréants.»

Alors, je refusai le marché. Pourtant, j’avais juré à mon grand-père de perpétuer la tradition familiale… En juin dernier, dans les quartiers dits arabes de Paris, des affiches ont été placardées appelant les Tunisiens à venir s’inscrire sur les listes électorales en vue des prochaines élections. Mais moi je sais que ça n’intéressait personne. La seule chose que nous demandons, c’est que la consommation de la zetla soit tolérée et qu’El hakem ne nous embête plus comme ils continuent à le faire, même après le départ de Ben Ali. Alors là, peut-être, nous retournerons en Tunisie… 

Zouheir Aït Mouhoub

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

Commenter cet article

Epicure 23/10/2011 16:30



C'est beau Paris et La France vus de là...!


Qui tolère cela le mérite!