Du bon et mauvais relativisme Par L.A Matilian

Publié le 15 Mai 2012

Par L.A Matilian

Quand je me considère, je me désole mais quand je me compare, je me console.(1)

Le relativiste n’est pas celui que l’on croit. Mode intellectuelle oblige, il a vidé de son sens tout le travail de Claude Lévi-Strauss. (2)

Car loin de tout égaliser par la comparaison, il semble au contraire que plus on regarde vers l’autre, plus on apprend à l’aimer, moins en tant que copie de moi-même déguisé sous les apparats d’une autre culture, qu’en tant que porteur d’autres réponses et parfois d’autres questions.
Et, à force d’admirer cet autre dialogue entre le particulier et l’universel qu’est une autre culture, on en vient à s’aimer. Oui, soi-même, en tant qu’autre composant de la diversité humaine, autre parcelle du génie de l’univers.

Les relativistes qui aboutissent au relativisme aujourd’hui décrié, partisans de l’autoflagellation tout autant que de la xénophilie, font autant de mal à eux-mêmes qu’aux autres.
À eux-mêmes, car à refuser de croire en les qualités de leur culture ils se refusent à la comprendre, à l’amender, à la léguer. Fut-elle moins bonne que la légende le veut, il s’agit là quand même d’une perte pour l’humanité. Et si d’autres de par le monde y adhèrent, peut-être qu’elle…
À eux-mêmes encore, car ils mettent en péril ceux qui y pensent et y vivent, et ne sont pas prêts à effectuer ce saut eschatologique dans le vide, cette si longtemps désirée posture de l’humain faisant abstraction de sa culture pour parvenir à l’objectivité. Laissons cette quête à Dieu, car l’humain sans culture n’arrive qu’à produire de l’inhumain. L’Homme objectif n’est encore qu’une de ces fictions utopiques, utile comme moyen méthodologique de compréhension, mais qui postulées comme fin en soi mènent aux totalitarismes.(3)
À eux-mêmes, mais aussi aux autres. Le préjugé favorable accordé à toute culture étrangère n’est pas l’honorer. Car ce préjugé est motivé en partie par la haine, ou simplement l’indifférence à soi. C’est refuser aux autres cultures une unicité, une exemplaire singularité qui permet de les considérer comme les égales des cultures européennes.
Car là est ce paradoxe, esquissé par Castoriadis, Kolakowski et résumé par Dewitte (4): par ce nihilisme, on continue à accorder à la culture européenne une prééminence. Celle de se prévaloir d’être inutile, et donc d’accéder à l’humain supérieur, neutre. Celui qui n’a pas besoin de culture pour répondre au Mal par le Bien. (5)
Quand en plus on constate que cette europhobie ne s’accompagne que rarement d’un regard curieux pour les autres cultures… Bruno Gollnisch n’est-il pas un meilleur connaisseur des cultures asiatiques, dont le Japon, que l’écrasante majorité de ses contempteurs enragés? Cela, outre de questionner le rapport entre culture et politique, laisse songeur… Être si ouvert au monde, et si peu “relativiste”! (6)

PS: la semaine dernière, Thalassa a rendu justice au peuple Jarawa, dans les Îles Andaman. Pour ceux qui ont raté cette enquête au sein d’un peuple qui n’a pas de contact direct avec l’humanité moderne, au point de ne pas savoir allumer un feu, visionnez-le. Une manière de complexifier sa vision de l’universalisme, et du rapport à l’Autre. L’intégrer et le détruire? Le protéger et lui nier les droits humains les plus élémentaires? (7)

(1) Maxime attribuée à Talleyrand, mais que l’on retrouve sous d’autres formulations jusqu’à… la Bible! Où il s’agit, à l’inverse, de condamner cette attitude qui consiste à regarder pire que soi pour se soulager de ses péchés.

(2) Tristes Tropiques, Race et Histoire ne sont ni les oeuvres xérophiles  maladroitement invoquées par la gauche après les mots d’Yves Roucaute dans la bouche de Claude Guéant, ni à ce point les oeuvres islamophobes comme tendent à le montrer les extraitsdiffusés par la droite  depuis quelques années. Il n’en reste pas moins que dans sesentretiens  en fin de vie, l’anthropologue se désole de l’appauvrissement du monde par métissage sur le moins-disant. 

(3) Le totalitarisme n’est pas uniquement un système politique privant l’individu de son individualité, c’est aussi un projet de transformation autoritaire de la nature humaine par le politique. Le scientisme risque ainsi d’être le terreau des totalitarismes à venir.

(4) Dewitte, L’Exception Européenne ; Kolakowski, Modernity on Endless Trial  , Castoriadis, The Crisis of Western Societies entre autres pour chacun des auteurs cités.

(5) L’abandon de la religion par les sociétés européennes a favorisé cette prétention, autrefois occupée par Dieu. Depuis Descartes, mais aussi Saint-Thomas d’Aquin, tenter de prouver par les voies profanes ce qui est moral a permis de se débarrasser de l’argument d’autorité de celui qui parlait au nom de Dieu. Cet indiscutable progrès a néanmoins  favorisé l’excès inverse: l’affaiblissement progressif de tout cheminement vers le consensus moral, Hegel ayant été peut-être le dernier à en tenter l’aventure. Plus platement, notre époque moderne donne égale dignité à celui qui fait preuve de peu de réflexion qu’à celui qui en fait beaucoup. Le pire et le meilleur à égalité, soit. Mais la prétention à vouloir répondre à ces questions seul, convaincu de pouvoir parler sans lieu de départ… 

(6) Provocation finale, confortée par ces hordes de muséovores qui disent avoir visité une exposition, n’en retiennent rien, et se vantent d’y être accourus les premiers. On leur demande: qu’en retirez-vous? On reçoit: c’était beau, instructif, enrichissant, dépaysant… poncifs auquel il faut répondre: c’est un peu court, monsieur.

(7) Thalassa: http://www.thalassa.france3.fr/?page=archives&id=400&rep=3319  ;youtube : les safari humains organisés par les Indiens.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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