Égypte : quatre jours en enfer - Par Sami El SOUDI

Publié le 7 Juillet 2012

Publié par legaulois.info

Je suis revenu lundi d’Égypte, où j’ai passé quatre jours pour la Ména. J’étais au Caire lors de l’annonce du résultat des élections, assistant à l’explosion de joie et aux feux d’artifice des partisans de l’islamisation du monde arabe. Les mêmes islamisants qui laissaient éclater leur bonheur partout dans le monde, y compris à Gaza et en certains endroits de l’Autorité Palestinienne.

Les messages de félicitations pour le nouveau président, Mohamed Morsi, ont plu de tous les coins de la planète, de Washington à Jérusalem, en passant par Paris, sans oublier Téhéran, bien entendu.

Morsi a été coopté par 51.7 pourcent de ses compatriotes, une proportion presque identique – 51.8% - à celle des détenteurs du droit de vote s’étant rendus aux urnes. Le nouveau pharaon a donc été choisi par un quart des électeurs égyptiens.

L’Égypte est aussi le pays au monde dans lequel on met le plus de temps à dépouiller les bulletins : presque une semaine. Là ne s’arrêtent pas les spécificités du scrutin dans l’empire brinquebalant du delta du Nil ; j’ai été ainsi fort surpris de constater que des militaires ne se tenaient pas uniquement aux abords des bureaux de vote, mais également à l’intérieur. J’en ai vu conseiller les électeurs, et d’autres, se pencher pour voir quel bulletin l’un ou l’autre avait choisi. 

En revanche, il n’y avait pas de représentants des partis ou des candidats dans les locaux de vote, mais uniquement dans les centres de comptage les plus importants.

Les irrégularités se sont dénombrées par centaines, si ce n’est par milliers. La plus flagrante d’entre elles, à mon avis, fut la manière dont furent traités les électeurs chrétiens en Haute Égypte, où résident des millions de Coptes. Des activistes islamistes y contrôlaient souvent le chemin des urnes, les empêchant d’y accomplir leur devoir citoyen.

Des membres de la minorité chrétienne m’ont rapporté que leurs coreligionnaires y furent fréquemment insultés et menacés de ce qui "allait leur arriver après la victoire de l’islam", s’ils n’étaient pas physiquement molestés.

D’ailleurs, Morsi et ses partisans n’ont pas considéré le scrutin comme une consultation démocratique, mais comme une "seconde guerre de reconquête de l’Égypte par l’islam". Ils ont menacé de mort tous ceux qui se mettraient en travers de ce djihad. Pour ce courant, l’élection n’était qu’un prétexte, une opportunité pour prendre le pouvoir. La légitimité, ils l’ont reçue du ciel, et n’avaient, dans ces conditions, pas besoin de l’assentiment des hommes.

Les Coptes ont du souci à se faire. Déjà malmenés sous Moubarak et parfois victimes de massacres, Morsi leur a promis qu’ils allaient devoir embrasser la religion mahométane, payer l’impôt islamique, la jizya, ou faire leur valise. Cette prédiction touche entre dix et douze millions de personnes.

Autant pour les non-musulmans, les étrangers, les Américains et le reste des Occidentaux, la haine ! Quant aux Juifs, ils ont servi d’invective disqualifiante : tous les Égyptiens qui n’étaient pas d’accord avec l’objectif des islamistes, et contre qui on avait épuisé les autres injures, se sont vu traiter de Juifs ou de personnes ayant du sang juif. C’est fou ce que les Israélites sont encore nombreux plus de 4000 ans après la sortie d’Égypte !

Ahmad Shafik, le candidat malheureux ayant tout de même recueilli 48 pourcent des suffrages, s’est ainsi vu appeler "Juif" des milliers de fois, et non moins souvent, "candidat d’Israël" ou "agent du Mossad".

Et dans cet environnement que j’ai constaté, dans lequel je me suis souvent senti revenu au temps de la pierre taillée, où ce qui fait le plus défaut, après le respect minimal entre êtres humains, est l’intelligence, personne n’est capable de différencier la rumeur de la vérité. Faute de second degré et d’influence extérieure, je suis certain que, pour des millions de fellahs, l’opposant au nouveau président est effectivement israélite.

Que cela soit absolument faux n’est pas le pire ; le pire est que personne, parmi cent millions de personnes adultes, n’ait eu la présence d’esprit de poser la question triviale : "Et alors ?".

Quant aux Frères Musulmans, ils surfent sur leur succès. Ils ont effectivement l’intention de disputer à la junte militaire les attributs du pouvoir, et ce, sans faire de quartiers. Témoins de cette bataille qui se prépare entre Gog et Magog, la fuite, quelques heures après la désignation de Morsi, d’Ahmad Shafiq. Il a poussé ses trois filles et leur progéniture dans le premier avion en partance pour les Émirats Arabes Unis, sans acheter de billet de retour.

On saisit mieux la signification de cet exil, lorsque l’on se rappelle que Shafik n’était pas uniquement le perdant de la consultation "démocratique", mais qu’il avait été pilote de chasse, commandant de l’Armée de l’air avec le titre de maréchal et plusieurs fois ministre.

Le Conseil Suprême des Forces Armées d’Égypte, la junte dirigée par un autre maréchal, Mohamed Tantawi, ne va pas être dissout pour autant à l’issue des dernières élections. Il se prépare au contraire au combat contre les Frères Musulmans.

Le Conseil aurait pu, sans autre forme de procès, annuler la promulgation d’un vainqueur, il avait suffisamment de bonnes raisons pour ce faire, mais il craignait une gigantesque effusion de sang. Surtout, il ne fait pas confiance aux officiers subalternes et à la troupe ; en cas de bataille rangée, Tantawi craint qu’ils ne pointent leurs fusils contre lui, transférant ainsi un pouvoir sans recours aux islamistes pour une période indéterminée. 

Avec ses collègues, il préfère être sûr de son fait, attendre le moment opportun. Lundi matin, alors que je m’apprêtais à quitter le Nil, les rumeurs de coup d’État allaient déjà bon train.

Dans l’entre-temps, la junte a limité à une peau de chagrin les privilèges du nouveau raïs. Elle l’a privé de constitution et a dissout le parlement issu du Printemps, dans lequel les islamistes disposaient d’une majorité écrasante.

Mohamed Morsi ne peut pas diriger un pays de cent millions d’habitants en plein naufrage dans ces conditions. Les Frères ont d’ailleurs jugé nulle et non avenue la décision de dissolution. Mais Morsi connaît également ses limites ; pour lui aussi, il va s’agir de grignoter une à une ses prérogatives, en se basant sur la légitimité des urnes et non sur le nombre de ses partisans. Avant même d’être déclaré gagnant, il s’est assis avec les officiers et ils ont convenu des règles du jeu du pouvoir. Des règles qui conservent la haute main à l’Armée, mais pour combien de temps ?

Morsi va tenter d’écraser l’Armée avec le temps, exactement comme l’a fait Erdogan en Turquie, affaiblir la junte, jusqu’à pouvoir la laminer et la jeter aux oubliettes.

Mais le Frère fait face à un problème supplémentaire : il est "à la tête d’un pays en ruine et sans ressources". S’il tente d’imposer la charia originelle, comme le prévoit son programme électoral, il le privera de l’un des derniers expédients, l’aide américaine.

Interdiction lui est également faite de toucher aux accords de paix avec l’État hébreu, dont l’ambassadeur a d’ailleurs regagné, sous une très lourde escorte, son domicile dans la banlieue du Caire après l’annonce des résultats. Morsi a été contraint d’affirmer que sous sa présidence, l’Égypte respecterait les accords de Camp David. Ce sera sa mise à l’épreuve permanente : s’il se ravise, ne serait-ce qu’en paroles, l’Amérique et l’Union Européenne se désintéresseront de l’Égypte et la traiteront avec hostilité.

Parce qu’une volteface avec Jérusalem ne remettrait pas seulement en question la paix dans la région, elle permettrait en plus de faire sortir " Islamique d’Iran de son isolement, et génèrerait une nouvelle répartition des forces insupportable pour les Occidentaux.

Et si, d’aventure, Mohamed Morsi changeait de politique à l’égard de Gaza, en livrant des armes au Hamas et en lui procurant une profondeur stratégique, une guerre avec les "Juifs" deviendrait inévitable. N’oublions pas, dans cette optique, que le Hamas, le Mouvement de la Résistance Islamique palestinien, n’est autre qu’une dissémination des Frères Musulmans égyptiens.

L’avenir de la région et de la Palestine dépend ainsi du bras de fer entre Tantawi et Morsi. À Ramallah, à la Moukata [le siège du gouvernement de l’AP], on a salué pudiquement la victoire du candidat des Frères, que l’on tient pour des ennemis à tous points de vue. On craint, évidemment, que le succès de Morsi ne donne des idées et des ailes aux islamistes palestiniens. Objectivement, même si cela ne va pas se voir tout de suite, cette réussite pousse le Fatah encore un peu plus dans les bras de Netanyahu. Et Netanyahu, qui en est conscient, comme de la solitude extrême entourant Abbas, va profiter de la situation pour renforcer les implantations.

Et l’homme de la rue égyptien, que pense-t-il ? me demanderez-vous. Pas grand-chose, parce que, en tant que tel, il n’existe pas. Témoin les 25 millions d’électeurs qui ne se sont pas déplacés pour voter, en dépit de l’obligation légale qui leur était faite. 

Quand vous leur parlez, une partie affirme ne se préoccuper que de sa subsistance et de sa sécurité. Une autre admet ne rien entendre aux affaires publiques, ce qui démontre l’extraordinaire niveau de sous-développement intellectuel de ce peuple, et en fait un véritable jouet entre les mains des groupes d’intérêt.

Pendant ce temps, la violence fait rage. Avec des caravanes d’exciseurs, aux véhicules arborant les couleurs des Frères Musulmans, qui battent la campagne. Ils appellent cela la "circoncision féminine", et vantent ses vertus "hygiéniques" et "morales". Après les avoir vus à l’action, personne ne peut décemment croire que le clergé sunnite d’Égypte adopte une position neutre sur la question.

90% des Égyptiennes auraient subi la lame du rasoir, et cette proportion est encore en augmentation dramatique selon des intellectuelles que j’ai rencontrées dans la capitale. Les islamistes ont annoncé que la déclitorisation allait être re-légalisée, et la "propagande" contre l’excision interdite. Elle serait l’œuvre de courants antimusulmans, et – je l’ai lu sur une affiche - "elle participerait d’un complot visant à porter atteinte à la santé physique et mentale de la Femme égyptienne".

D’autre part, privés du droit de se fréquenter dans des lieux publics, et par le voile, de se regarder, les hommes et les femmes du pays du delta sont entrés en guerre. Une guerre d’une férocité elle aussi extrême, au point qu’aucune femme ne peut plus se promener sereinement dans les rues des villes. Des bandes de mâles en rut les agressent, les dénudent à même la chaussée, et les violent collectivement. C’est cela la morale islamique. Et pas question, par les temps qui courent, pour une représentante du sexe dit faible d’aller se plaindre de son sort, elle risquerait d’y passer à nouveau, du fait des policiers. Les couloirs des commissariats ont, pour toute chose, terriblement mauvaise réputation.

Le phénomène des viols collectifs prend des proportions hallucinantes d’après mes interlocutrices ; des centaines de milliers de femmes seraient ainsi abusées quotidiennement, au point que ces pratiques animales sont devenues normales après le Printemps.

Je demande à la vingtaine de femmes universitaires avec lesquelles je parle combien d’entre elles n’ont jamais connu de violence sexuelle grave. Aucune ne lève la main. Toutes baissent les yeux.

Le Caire aujourd’hui donne envie de vomir. C’est devenu un mouroir, une immense mosquée et un bordel permanent. Il s’y joue certes un duel d’une énorme importance pour le monde, la région et la Palestine. Mais cela ne se déroule pas au niveau de la rue. Le peuple égyptien, inculte, naïf, violent, misérable, sale, raciste et xénophobe, n’est que l’une des armes du duel entre les islamistes et les officiers, au même titre que la soldatesque, le Canal de Suez et le pétrole.

Tout journaliste, tout intellectuel qui qualifierait encore ce que je viens de voir de "révolution" est soit islamiste soit complètement crétin. Plus encore, il participe à l’enterrement de cent millions de malheureux, et, à ce titre, il est un fossoyeur.

Metula News Agency 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

Commenter cet article