En Iran, la passion pour le « gheybat »(commérages) - par Armin Arefi,

Publié le 4 Juin 2011

Merci à Nancy Verdier.

par Armin Arefi, d'Iran, le 3 juin 2011.

Les premières dames de la République islamique ne font guère fantasmer le peuple. Il faut dire qu’elles font profil bas. Les seules images que l’on possède de Madame Ahmadinejad sont celles d’un tchador noir de la tête aux pieds. Tout juste en savons-nous un peu plus sur la compagne du Guide suprême (et véritable chef d’État), l’ayatollah Khamenei, dont le nom, Khojasteh, est connu, mais pas son visage.

Mais les quotidiens conservateurs (les seuls désormais autorisés) ne réservent pas le même traitement de faveur aux premières dames occidentales. En août dernier, le quotidien ultraconservateur Kayhan, la voix du Guide suprême iranien, n’y est pas allé de main morte, en qualifiant Carla Bruni-Sarkozy d'«épouse infâme», «d'actrice et chanteuse dépravée, qui a réussi a briser la famille de Sarkozy et à épouser le président français». En ligne de mire, le soutien de la Première dame de France à l’Iranienne Sakineh, condamnée à la lapidation.

Et le quotidien persiste et signe. Le 6 novembre dernier, c’est au président Sarkozy en personne qu’il s’attaque. " Sarkozy, après avoir trompé ses deux anciennes femmes et avoir divorcé d’elles, s’est marié avec l’Italienne Bruni qui avec ses trahisons l'a dépassé dans ce domaine".

LE PAYS OU LE COMMÉRAGE EST ROI

Mais si le peuple iranien, ô combien habitué des accusations gouvernementales gratuites et sans fondement, ne prend pas pour argent comptant ces déclarations, il se passionne depuis des siècles pour le « gheybat »(commérages), spécialité iranienne au même titre que les pistaches, les tapis ou le caviar.

Au centre de toutes les conversations, les relations extraconjugales du voisin, les sorties répétées d’une cousine ou le mariage avorté d’une amie, qui s’ils rythment le quotidien perse, ruinent par la même la réputation des victimes. Et sur ce point là, ce n’est plus le gouvernement qui est responsable.

Et lorsque les scandales liés aux mœurs touchent des célébrités (acteurs ou sportifs), c’est le pays tout entier qui s’emballe.

QUAND LES SEX TAPE CIRCULENT À TRAVERS LE PAYS

C’est ce qui est arrivé en février 2007, au cours du mois de ramadan. À cette époque, les Iraniens n’ont d’yeux que pour la série télévisée Nargess, réalisée spécialement pour l’occasion. L’histoire d’une jeune Iranienne qui voit sa vie et celle de chacun des membres de sa famille se briser en un rien de temps. Or trois mois après sa dernière diffusion, l’actrice principale du feuilleton met tout le pays en émoi. Mais pas en raison de sa bouleversante prestation. C’est son ex-petit ami qui défraie la chronique en dévoilant le film de leurs ébats sexuels, soit la première « sex tape » iranienne de l’histoire. En à peine une semaine, ce sont des millions de CD qui se vendent à travers tout le pays. Or si en Occident, certaines starlettes people en ont profité pour établir leur notoriété, en République islamique, une vidéo de la sorte n’est rien d’autre que la preuve d’une fornication avant le mariage, un péché répréhensible de la peine de mort. Au final, l’actrice ne sera pas condamnée mais sera forcée de fuir le pays et devra dire adieu à sa carrière.

Une autre histoire de meurs a déchaîné les passions en Iran. Elle a cette fois été relayée par la presse iranienne, qui s’en est donnée, une fois n’est pas coutume, à cœur joie. Il faut dire qu’elle concerne un sportif, et pas des moindres : Nasser Mohammad Khani, ancien gloire de l’équipe nationale de football d’Iran. Le 8 octobre 2002, Leila Saharkhizan, la femme du joueur, est retrouvée poignardée à mort à son domicile. Au cours de l’enquête, la police se rend compte que Nasser Mohammad Khani mène une double vie, vivant normalement avec sa femme tout en habitant depuis quatre ans dans un appartement du nord de Téhéran avec Shahla Jahed, infirmière de 32 ans et « épouse temporaire » du sportif. Les soupçons se dirigent alors vers cette autre femme.


LA FACILITÉ DES MARIAGES TEMPORAIRES

En Iran, les couples peuvent recourir à un mariage temporaire ou sigheh, sorte de mariage à durée déterminée en dehors de l’union traditionnelle, qui peut se perpéturer de dix minutes à quatre-vingt-dix-neuf ans, et qui évite ainsi aux deux "époux” d’être accusés de fornication ou d’adultère. Après avoir tout d’abord avoué le meurtre, Shahla Jahed ne cesse, durant son procès diffusé à la télévision iranienne d’État, de clamer son innocence, expliquant que ses « aveux » lui ont été extorqués sous la torture. Selon son avocat, le dossier de sa cliente contiendrait plus de dix invraisemblances notoires. De son côté, la star du football Nasser Mohammad Khani est relativement épargnée. Initialement soupçonné d’avoir été complice de ce meurtre, il est incarcéré pendant quelques mois, avant d’être libéré, non sans avoir reçu 74 coups de fouet.

L’affaire « Shahla Jahed », mêlant sportif de renom, adultère, et meurtre, a été si médiatisée en Iran, qu’un film sur l’infirmière a même été réalisé. Il s’intitule "Red Card” (Carton rouge).

Mais elle s’est achevée en tragédie. Après huit années passées derrière les barreaux, Shahla Jahed a été pendue par la justice iranienne le 1er décembre dernier.

Armin Arefi, journaliste indépendant, auteur de "Dentelles et tchador: avoir 20 ans à Téhéran" (Pocket 2009)

 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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