Etats-Unis: l’avenir radieux d’une superpuissance pétrolière

Publié le 19 Octobre 2012

Un très long article sur l'énergie, le pétrole, l'économie, l'industrie aux Etats-Unis. Une clef pour comprendre notre futur et la montée en flèche de la recherche sur la fracturation des sols et le gaz de schiste.

Les Etats-Unis sont à la veille d’un nouveau boom énergétique. La vision optimiste et très peu écologique de l’expert en géopolitique Walter Russell Mead.

Courrier International (Etats-Unis)

Oubliez le pic pétrolier. Oubliez le Moyen-Orient. La révolution énergétique du XXIe siècle ne sera pas centrée sur l’énergie solaire ou éolienne, et la ruée vers un pétrole en voie de raréfaction ne sera pas le moteur des relations internationales.

L’abondance énergétique qui a contribué à propulser les Etats-Unis au rang de première puissance mondiale aux XIXe et XXe siècles est de retour. Et si la révolution qui se profile est à la hauteur des attentes, nous entamons un siècle au cours duquel ­l’emplacement des nouvelles ressources mondiales et la structure des échanges énergétiques conforteront la prospérité des Etats-Unis et son rayonnement sur la scène internationale. 



Selon certaines estimations, les Etats-Unis possèdent davantage de pétrole que l’Arabie Saoudite, l’Irak et l’Iran réunis. A en croire un rapport du Government Accounting Office [équivalent de la Cour des comptes] datant de mai dernier, l’un des principaux sites potentiels de production des Etats-Unis [la Green River Formation, une formation rocheuse à cheval sur le Colorado et l’Utah] pourrait receler à lui seul l’équivalent de 3 000 milliards de ­barils de pétrole de C. Si la moitié de ce pétrole est récupérable, les réserves des Etats-Unis contenues dans ce seul site équivalent en gros à l’ensemble des ­réserves connues à l’échelle mondiale. 

Emplois bien rémunérés 

Edward Luce, un journaliste du Financial Times, plus prompt à pointer le déclin des Etats-Unis qu’à mettre l’accent sur leur avenir, écrivait récemment : “Les découvertes sont si spectaculaires que les experts voient les Etats-Unis comme la nouvelle Arabie Saoudite à l’horizon 2020, avec 15 millions de ­barils d’hydrocarbures liquides produits par jour (contre 11 millions de barils par jour cette année dans la pétromonarchie). Il faut en attribuer le mérite à des innovateurs privés, qui ont saisi l’occasion de la flambée du prix du pétrole ces dix dernières années pour concevoir des moyens d’exploiter des ­réserves souterraines de pétrole de roche étanche [tight oil] et de gaz de schiste, jusque-là non rentables.” En outre, nos réserves de gaz naturel sont telles que les Etats-Unis sont ­susceptibles de devenir un grand pays ­exportateur, et il semble que l’approvisionnement du marché intérieur en hydrocarbures de tous types soit assuré à court et moyen terme. 



La révolution énergétique n’est pas une baguette magique qui exaucera tous les souhaits des Etats-Unis, mais elle va imprimer un formidable élan à l’économie et aux ambitions internationales du pays. Les Etats-Unis n’en seront pas les seuls bénéficiaires – le Canada, Israël et la Chine, entre autres, en profiteront également –, mais elle aura des conséquences considérables sur le rôle des Etats-Unis dans le monde, avec vraisemblablement pour principal effet de consolider les fondations de l’ordre mondial sous direction américaine. Je me bornerai ici à examiner l’incidence de ce boom sur le plan intérieur, une incidence bien plus spectaculaire qu’on ne le pense. C’est un bouleversement majeur, et il contribuera sans doute largement à propulser le pays vers son prochain stade de développement, et vers la prochaine ­incarnation du rêve américain. 

Les effets de la révolution énergétique se feront sentir avant tout sur l’emploi. Nous n’en sommes encore qu’au début, mais depuis la crise financière de 2008, ­le secteur de la fracturation hydraulique [injection d’eau sous forte pression dans la roche afin de la fracturer et d’en extraire les hydrocarbures] a déjà créé à lui seul quelque 600 000 emplois aux Etats-Unis, selon le même article du Financial Times. Il faut ajouter à cela les emplois nécessaires pour l’extraction et le raffinage de ces nouvelles ressources, et ceux des ­industries manufacturières et de transformation qui se relocaliseront aux ­Etats-Unis pour profiter de ressources abondantes, bon marché et stables. 

Ces emplois seront bien payés. Pour la première fois depuis une génération, nous allons voir augmenter le nombre de postes bien rémunérés destinés à la main-d’œuvre industrielle qualifiée. Certains salaires annuels pourront atteindre, avec les heures supplémentaires, des montants supérieurs à 100 000 dollars [77 500 euros]. Et ils se situeront pour la plupart bien au-dessus des rémunérations moyennes de l’industrie. 

Cette révolution est également susceptible de faire évoluer le débat sur l’immigration. Les meilleurs emplois de cols bleus dans les secteurs pétrolier et gazier nécessiteront des travailleurs possédant une bonne connaissance de l’anglais et des compétences techniques – des lycées professionnels très spécialisés et des ­instituts universitaires de technologie formeront à ces nouveaux emplois. La main-d’œuvre peu qualifiée et non anglophone aura du mal à accéder à ces postes, mais elle occupera des emplois moins bien rémunérés destinés à subvenir aux besoins du secteur énergétique et de ses salariés, dans le BTP et la restauration, notamment. Et, avec la hausse du niveau de vie des travailleurs nés sur le sol américain, l’immigration (légale) cessera probablement d’être un sujet aussi sensible. 

L’essor du Midwest 



GraphiquesAutre bonne nouvelle : ces emplois seront essentiellement situés loin des côtes. Le dépeuplement des Etats de l’intérieur est l’une des ­tragédies de ces vingt-cinq dernières années. Voyant le nord des Grandes Plaines déserté, des urbanistes s’étaient mis à ­envisager de laisser la nature y reprendre ses droits et d’y réintroduire le bison. ­Désormais, les bisons vont devoir laisser place aux installations de forage et à ceux qui les font fonctionner. Le Dakota du Nord n’est pas près de retourner à l’état sauvage. 

D’importantes réserves de pétrole et/ou de gaz ont été localisées dans d’autres régions délaissées. L’ouest de l’Etat de New York, une bonne partie de la Pennsylvanie et de l’Ohio possèdent aussi des quantités considérables de combustibles fossiles. Le renouveau de la Rust Belt [littéralement “ceinture de la rouille”, le terme désigne le nord-est du pays, ancien bastion de l’industrie lourde] a peut-être commencé. Et les Etats du Sud ne seront pas en reste : on estime que la partie américaine du golfe du Mexique, qui produit aujourd’hui 1,2 million de barils par jour, pourrait en extraire 2 à 3 millions de plus. 

Dans l’ensemble, le bassin fluvial Mississippi-Ohio-Missouri se profile comme le futur axe de la croissance américaine. Le renouveau de cette zone devrait notamment avoir un effet positif pour le climat politique. Le Midwest est une région traditionnellement modérée – elle est moins à gauche que le nord de la côte Est et moins outrancièrement conservatrice que les Etats du Sud. Les habitants du Midwest manifestent une tendance au pragmatisme et à l’optimisme, et il sera intéressant de voir l’incidence que cela peut avoir sur la vie politique. En tout état de cause, les côtes Est et Ouest (à moins que la Californie ne se décide à exploiter ses richesses énergétiques) verront probablement leur influence décliner, tandis que le Sud continuera à se développer au rythme actuel et que le Midwest sera en plein essor. 

Il y a beaucoup d’avantages à ce que l’intérieur du pays soit prospère. Chicago et Saint Louis sont nettement mieux placés pour approvisionner le Dakota du Nord et le Wyoming que la Chine et le Japon. Si le Midwest dispose de sources d’énergie sûres et bon marché et que de nouveaux centres urbains émergent à proximité, le renouveau énergétique dans quelques Etats soutiendra la croissance économique dans beaucoup d’autres. 

Les perspectives à long terme pour le dollar et le budget fédéral s’éclairciront elles aussi. Jusqu’à récemment encore, quand il s’agissait de prédire la santé future des Etats-Unis, on parlait d’une hausse inexorable des importations énergétiques qui allait peser lourdement sur la balance commerciale et sur le dollar. Or les importations de pétrole sont appelées à diminuer et les exportations, en particulier de gaz naturel, contribueront à les compenser. De plus, l’Etat fédéral prélèvera des impôts sur la production énergétique et sur les revenus des travailleurs et des sociétés directement ou indirectement parties prenantes de ce nouveau boom énergétique. 

Les Etats-Unis seront un lieu plus ­attrayant pour les investissements étrangers. La construction des infrastructures nécessaires au fonctionnement de ce ­nouveau secteur et au transport de ses ­produits, fournira des possibilités d’investissements sûrs et lucratifs. Une économie américaine moins dépendante du pétrole importé (et celui-ci provenant ­essentiellement du Canada) sera bien moins exposée aux risques liés à l’instabilité du Moyen-Orient. C’est exactement ce que recherchent les investisseurs : une croissance forte dans un lieu sûr. 

Esprit d’innovation 

Peu d’endroits ­seront plus sûrs au XXIe siècle que les Etats-Unis, entre les Rocheuses et les ­Appalaches, entre le golfe du Mexique et la frontière canadienne. Certaines des plus vastes réserves énergétiques du monde seront situées à proximité des terres les plus fertiles de la ­planète. Peu d’endroits sont aussi à l’abri des guerres, peuvent se prévaloir d’un régime politique aussi stable, protègent autant les droits de propriété et offrent une telle protection juridique depuis si longtemps aux investisseurs étrangers. 

Mais toute médaille a son ­revers, et la révolution énergétique ne ­déroge pas à la règle. Nous devrons notamment veiller à ce qu’un dollar dopé aux hydrocarbures ne rende pas les produits américains trop chers sur les marchés mondiaux. A cet effet, nous ferons bien de regarder vers l’Europe et de prendre exemple sur des pays comme ­l’Allemagne, qui ont su réagir au cours élevé de l’euro en réduisant les coûts et en améliorant la qualité de sorte que leurs produits restent compétitifs. 

Nous devrons également empêcher la classe politique de distribuer les richesses du pétrole à des profiteurs. Nous n’avons pas envie de devenir le Nigeria ou la ­Russie de ce nouveau siècle, pays dans ­lesquels des élites cupides et corrompues ont détourné le processus politique à leur profit et accaparé l’essentiel des richesses en hydrocarbures. Des subsides attractifs et peu coûteux pour les masses, tandis que la vraie richesse se retrouve sur les comptes suisses de personnes ayant des relations et peu de scrupules : cela pourrait très bien arriver ici, où un tas de gens occupant des postes clés, aussi bien issus du Parti républicain que du Parti démocrate, sont prêts à confisquer le butin. 

Cela étant, la première grande vague de découvertes pétrolières à la fin du XIXe et au début du XXe siècle avait fait des Etats-Unis le premier producteur mondial de combustibles fossiles, sans que le pays devienne pour autant un pétro-Etat corrompu. Cela tient à un facteur important qui reste valable aujourd’hui, à savoir que l’économie américaine était si diversifiée et à la pointe de la technologie que le boom pétrolier n’a été qu’un volet d’un mouvement d’innovation et de développement beaucoup plus vaste. 

Ere de prospérité 

L’innovation cons­erve une place primordiale dans le paysage ­énergétique américain. Les Etats-Unis ­possèdent d’importantes réserves de ces nouveaux hydrocarbures, mais ils ne sont pas les seuls. Si nous entrons très tôt dans la révolution énergétique, c’est parce que nos compagnies pétrolières et nos entreprises de forage ont développé avant les autres les technologies nécessaires. Contrairement à l’Arabie Saoudite et à d’autre pays, nous ne sommes pas assis sur des quantités faramineuses de pétrole que d’autres découvrent et extraient du sous-sol. Bien entendu, nous avons la chance de posséder du pétrole, et nous n’y sommes pour rien, mais nous avons fait les découvertes qui nous permettent d’en tirer avantage. 

Cet esprit d’innovation et la culture qui le sous-tend sont les véritables sources de la richesse des Etats-Unis. C’est ce qui nous a permis par le passé de découvrir des gisements de pétrole et de bâtir notre économie de l’énergie. C’est ce qui nous permet aujourd’hui de tirer profit des nouvelles réserves, et c’est ce qui nous permettra à l’avenir de passer à autre chose lorsque ces ressources se tariront. 

Heureusement, les Etats-Unis ne sont ni la Russie ni le Nigeria. Notre économie et notre système politique sont suffisamment solides pour bénéficier d’un boom énergétique sans être submergés par celui-ci. Ce boom énergétique stimulera le développement de nouvelles technologies et de nouveaux produits dans les autres secteurs. Il marquera probablement le début d’une ère de prospérité et d’avancées sociales dans une multitude de régions et de secteurs d’activité. Nous n’avons visiblement pas fini de bénéficier de la “providence exceptionnelle” que les observateurs ont souvent discernée dans l’histoire des Etats-Unis. Reste que l’exploitation de ces nouvelles ressources en pétrole et en gaz soulève des problèmes techniques et environnementaux. Il nous faudra un certain temps pour y voir clair et en saisir tous les enjeux. En outre, le forage est une activité notoirement incertaine, et la révolution énergétique pourrait décevoir les espoirs qu’elle suscite. Mais, avec l’amélioration rapide des technologies d’extraction, ces réserves non conventionnelles deviennent chaque jour un peu plus réelles et un peu plus accessibles. En ce XXIe siècle, il appartient aux Etats-Unis non pas d’affronter dignement les conséquences d’un déclin inéluctable, mais de gérer de manière judicieuse ce nouvel ensemble de circonstances favorables.




Carte des Etats-Unis
Note : * Professeur de relations internationales au Bard College, dans l’Etat de New York, et auteur de Sous le signe de la Providence. Comment la diplomatie américaine a changé le monde (Odile Jacob, 2003).
Des artistes contre le gaz de schiste
Walter Russell Mead omet d’évoquer dans son article les fortes résistances auxquelles se heurte, aux Etats-Unis, l’exploitation des gaz et pétrole de schiste par fracturation hydraulique. Des musiciens et des cinéastes se sont joints récemment aux citoyens ordinaires pour dénoncer les dangers de cette technique. “On nous présente le gaz naturel comme une énergie propre. N’en croyez rien !” assurait ainsi le musicien Sean Lennon fin août dans le The New York Times. Le fils de John Lennon et de Yoko Ono évoquait “les fuites de produits chimiques toxiques dans l’eau et dans l’air, et l’émission de méthane autour des puits, un gaz à effet de serre 105 fois plus puissant que le CO2”. Il a créé avec sa mère un collectif baptisé Artists against Fracking (Des artistes contre la fracturation hydraulique – artistsagainstfracking.com), où l’on retrouve des célébrités telles que Paul McCartney, Richard Gere et Lady Gaga. Hollywood n’est pas en reste : après Josh Fox et son documentaire militant Gasland,en 2010, c’est Gus Van Sant qui s’attaque au problème. Son filmPromised Land, dans lequel Matt Damon joue un employé d’une compagnie gazière chargé de convaincre les habitants d’une petite ville rurale sinistrée de louer leurs terres gorgées de gaz naturel, s’attire les foudres des lobbys pétrolier et gazier avant même sa sortie sur les écrans américains, prévue pour le 28 décembre.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Economie-Finance-Industrie

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Aaron 20/10/2012 18:53


Tout cela est bien beau s'il s'agit de ne plus dépendre des importations de pétrole des pays du Golfe.


Mais l'omnipotence des USA va se maintenir pour ne pas dire augmenter de façon dangereuse pour l'Europe qui de toutes façons dépendra encore de l'étranger pour son approvisionnement énergétique.
Et là nous retrouvons le projet établi par le sinistre RIVKIN, qui sauf erreur, est lisible sur le site dé Françisation. A frémir...je vous laisse découvrir les surprises.