Eurabia n'est pas un fantasme: dialogue euro-arabe et études comparatives des manuels scolaires.

Publié le 16 Octobre 2012

Du 30 et 31 mars 2010 – Conseil de l’Europe – Strasbourg

Réunion bilan organisée conjointement par les Commissions marocaine et française pour l’UNESCO en coopération avec le Secteur de l’Education et des langues - Division de l’enseignement de l’Histoire du Conseil de l’Europe

Rapport

Cette troisième réunion d’experts avait pour objet d’effectuer un premier bilan des études comparatives de manuels scolaires entreprises en 2005 à Lyon en coopération avec l’INRP (adoption d’une méthodologie commune) suivi d’une seconde rencontre à Rabat en 2006 (mise au point, à mi-parcours, sur l’avancement des travaux et sur le déroulement des recherches). L’objectif de ces études était d’analyser, sur la base d’une méthodologie commune, les stéréotypes, les malentendus et les « non dits » contenus dans les manuels scolaires des deux régions. Les chercheurs devaient mener leurs investigations sur les manuels de leur propre pays, l’ensemble des travaux étant coordonné par les Commissions marocaine et française pour l’UNESCO.

Onze pays sur les treize engagés étaient représentés par des experts et des représentants* de commissions nationales pour l’UNESCO. Le Conseil de l’Europe, l’ISESCO et l’UNESCO ainsi que le Centre Wergeland (Norvège) et la MBI Al Jaber Foundation ont participé à ces travaux inscrits par ailleurs comme contribution au projet sur « l’image de l’autre dans l’enseignement de l’histoire » du Conseil de l’Europe. 

Lors de la séance d’ouverture, Mme Olöf Olafsdottir, Directrice a.i. de l'Education et des Langues a présenté les efforts du Conseil de l’Europe pour la compréhension aux relations interculturelles au sein de l’Europe et en lien avec les pays arabes (cf livre blanc adopté en 2008 : Vivre ensemble dans l’égale dignité). Elle a rappelé combien la perception de l’autre reste un obstacle notamment du fait de la persistance de stéréotypes et souligné que l’enseignement d’une histoire partagée, celle des conflits mais aussi celle des convergences entre les peuples peut jouer un rôle important dans la connaissance des autres cultures. Un nouveau projet va être lancé sous le titre : Histoire partagée malgré les clivages, pour lequel elle espère une coopération encore plus concrète avec les travaux engagés par les Commissions nationales pour l’UNESCO et par l’UNESCO.

                                                                                                                                                                                                             Les représentants de l’UNESCO, de l’ISESCO, de l’équipe spéciale du Dialogue euro-arabe ont insisté sur l’utilité d’une telle initiative et sur la nécessaire révision de manuels scolaires. Ils ont renouvelé leur soutien et souligné la convergence de ces études avec les travaux des organisations internationales et leur intégration dans des activités poursuivant les mêmes objectifs. Le contexte et la genèse de la mise en œuvre de ces études ont ensuite été évoqués par les représentants des commissions nationales organisatrices. 

Un hommage a été rendu par M. Pierre Caspard de l’Institut national de recherche pédagogique (INRP) à la mémoire d’Alain Choppin, rare spécialiste des manuels scolaires, auteur éminent de nombreux ouvrages et artisan de ce projet à la demande de la Commission française. Il avait pu suivre ces travaux jusqu’à l’an dernier et s’était particulièrement investi dans la coordination des études européennes et dans la supervision de l’étude française.

 Les différentes sessions de la première journée ont été présidées par la secrétaire générale de la Commission slovène en tant que coordonatrice de l’équipe spéciale du Dialogue euro-arabe et par le délégué permanent adjoint d’Oman auprès de l’UNESCO. Elles ont été consacrées aux présentations des études réalisées et à l’état d’avancement des travaux dans les pays qui, pour des raisons diverses, n’ont pas encore pu aboutir. 

Il a été rappelé les différents aspects qui ont présidé à la mise en œuvre méthodologique de ces travaux et l’importance de l’analyse comparée, sa difficulté due à la diversité des situations, mais aussi l’intérêt de révéler des éléments de comparaison propres au sujet lui-même. L’exercice d’une méthodologie commune a été saluée, mais, abordée sous différents angles, elle peut constituer encore des obstacles, d’où la nécessité de continuer à analyser ensemble des matériels pédagogiques sans focaliser sur les images réciproques,

 La présentation des travaux en cours et les échanges de vues qui ont suivi ont fait ressortir :

des constats diversifiés 

- la durée de vie des stéréotypes et, parfois, du racisme souvent sous des formes plus subtiles,

            - le manque de formation, de compétence et de moyens et la nécessité de donner des perspectives de manière à résoudre les problèmes,

            -  l’importance du manuel scolaire comme lien entre l’individu et la collectivité,

- la différence entre la production de manuels dans les pays arabes sous contrôle des autorités publiques et l’édition privée de manuels scolaires dans les pays européens

- le rôle des manuels : outils d’orientations politiques ou idéologiques ou moyens de valoriser les apports respectifs (origine des mots, célébration des anniversaires de personnalités de portée universelle de toutes les régions du monde …),

            - l’importance de travailler sur la relation manuel/programme ainsi que sur l’apport des médias, (intégrer Internet dans l’enseignement est positif à condition de  s’assurer de la fiabilité des sources),

l’efficacité de certaines actions comme les échanges entre établissements scolaires et entre élèves,

l’importance de travailler ensemble sur des sources et des projets communs,

la question de la Palestine reste problématique dans la révision des manuels.

 

des propositions concrètes

            - se concentrer sur ce qu’il conviendrait d’améliorer quant aux informations

-  se pencher sur la question de l’interprétation des faits,

            - travailler entre écoles sur une histoire partagée, et utilité de multiplier les points de jonction entre différentes parties de l’Europe et du Monde arabo-musulman,

- prendre en considération, au sein d’une société multiculturelle, les points de vue des différentes communautés,

- encourager la coopération concrète entre les pays, l’enseignement des langues, les programmes d’échanges,

- développer  l’organisation de visioconférences et l’apprentissage commun sur Internet pour compenser le manque de moyens,

- cibler les concepteurs de programmes et des manuels, les décideurs et les responsables d’institutions qui ont de l’influence compte tenu de leurs travaux,

.  repenser l’architecture des contenus dont la durée de vie est limitée et élaborer des lignes directrices acceptées par tous,

- retenir la dimension philosophique sans la lier nécessairement à la religion

- éviter de véhiculer des « vérités absolues » ou des « évidences » en acceptant la diversité des points de vue,

            - l’utilité pour les Etats ou les protagonistes de se référer aux principes et aux recherches effectuées au niveau international (importance de la capacité d’autocritique et de remise en question),

- rendre le Bureau international de l’Education (BIE) dépositaire du bilan de ces travaux et à leur prise en compte 

- utiliser les écoles associées à l’UNESCO comme terrain d’expérience,

- utiliser les compétences du Centre Wergeland et du Centre Nord-Sud de Lisbonne du Conseil de l’Europe en termes de formation de formateurs, de recherches sur la compréhension interculturelle et de documentation, 

- associer la MBI Al Jaber Foundation et les organisations internationales,(Conseil de l’Europe, UNESCO, ALECSO, ISESCO) parties prenantes et volontaires pour les suites à donner.

 et quelques questions

- Comment gérer la différence entre ce que l’on veut enseigner, ce qui est appris et ce qui est retenu ?

- Comment prendre en compte la dimension de la mondialisation ?

- Quelle place pour le fait religieux dans  l’enseignement de l’histoire ?

- Comment définir un concept philosophique dans les deux régions ? 

La session de la deuxième journée présidée par Jean-Pierre Titz, chef de la Division de l’enseignement de l’histoire du Conseil de l’Europe, avait pour objet de dégager le bilan de cette expérience, des recommandations et des perspectives.  La richesse des informations délivrées et des débats a mis notamment en évidence les questions de la pertinence des manuels, de leur désynchronisation avec la réalité, de l’interprétation d’un même concept vu sous des angles différents et du rôle des médias.

            A partir des contributions des participants, Jacqueline Costa-Lascoux, juriste et sociologue, directrice de recherche au CNRS, a pu tirer des enseignements et des pistes qu’elle a présentés en guise de conclusion de ces rencontres.

              Elle a tout d’abord souligné l’importance de ce travail collectif, quelque soit les orientations qu’il ait prises selon les pays, parce qu’il a dépassé la didactique de la discipline et les aspects purement techniques ou formels de l’enseignement de l’histoire. Il a engagé un processus ouvert à une lecture critique et suffisamment cohérente pour permettre d’élaborer, dans un second temps, une grille d’analyse comparative.

            Des avancées ont été constatées sur les questions de fond comme celle de la place respective des manuels par rapport aux programmes, l’impact de l’accélération récente des réformes sur le contenu des manuels. Ces questions ont été éclairées par des exemples significatifs : l’importance du thème de « l’accès à la modernité » dans les chronologies proposées, l’importance des représentations de la religion dans l’histoire du monde arabo-musulman, les périodes « oubliées » lorsque les relations entre l’occident et l’orient se sont faites moins fréquentes, l’évolution du choix des évènements clés et des documents illustratifs retenus, le lien privilégié à telle aire géographique en fonction de relations bilatérales antérieures, mais aussi, la faible présence des femmes dans l’histoire enseignée.

            Des avancées ont également été soulignées quant aux méthodes, à l’analyse des sources, à l’organisation des chapitres et des périodes, à la différence dans la façon de les aborder, à la prise en compte de la concurrence école-médias, au rôle d’internet, au décalage avec ce que perçoivent les élèves, à la nécessité de partir d’un travail sur les stéréotypes pour éviter les malentendus et les « fausses vérités ».

            Les échanges de points de vue ont révélé des pistes de réflexion sur les enjeux stratégiques des systèmes éducatifs : le manuel comme produit culturel entrant dans les politiques éducatives, la prise en compte du marché et de la concurrence entre les éditeurs. Mais ils ont également montré la nécessité d’aider les élèves à une approche scientifique de l’histoire, Celle-ci ne peut que favoriser une démarche interculturelle tout en prenant en compte les traces – y compris avec le poids de la culpabilité - qui se sont imprimées dans la mémoire des peuples. Le travail comparatif encourage ainsi la réflexion critique sur la transmission des savoirs et celle des valeurs à des générations déjà entrées dans un monde globalisé.

            Des questions ont été soulevées : quelles traces de l’histoire conservons-nous ? Qu’est-ce qui fait sens aujourd’hui chez les jeunes dans les manuels et dans les programmes ? Quelle distance avons-nous par rapport à notre histoire ? Quelle maitrise l’enseignant a-t-il dans sa façon d’enseigner l’histoire de peuples éloignés de ses propres références ? Quelle conséquence sur la formation des enseignants  (transmission de l’histoire) ? Que faut-il privilégier, la lutte contre les stéréotypes, la diversité des méthodes et des contenus, l’histoire sociale, celle des mentalités, l’histoire évènementielle? Comment aborder le fait religieux ?...(Ou comment manipuler les peuples en éradiquant de leurs programmes d'enseignement, tout savoir sur leurs propres fondations et leurs cultures constitutives. Ndlr Gérard Brazon)

            Jacqueline Costa-Lascoux invite à une vision à plus long terme. L’analyse comparative proprement dite reste à effectuer et requiert une concertation sur les méthodes. Elle préconise d’enseigner l’histoire sans négliger les représentations, d’organiser des ateliers d’enseignants, de montrer la diversité des cultures tout en soulignant leurs échanges et leur interdépendance, de travailler ensemble sur des « histoires partagées », qu’il s’agisse des richesses du patrimoine, des trajectoires migratoires, des routes commerciales et économiques, des emprunts scientifiques et technologiques, des courants philosophiques ou religieux, pour mieux répondre aux objectifs du Conseil de l’Europe et de l’UNESCO.

 

            La mise en place d’un observatoire sur les matériels pédagogiques serait souhaitable pour permettre de travailler conjointement sur les sources, les para-textes, les méthodes d’analyse (mesurer l’objectivité des connaissances, choisir ses sources en faisant appel à des experts des pays concernés…), sur l’architecture des programmes, sur les possibilités d’analyse quantitative ou qualitative, sur l’iconographie…

 

            Enfin, elle considère que les contributions nationales ont permis de travailler sur sa propre image, sur l’image de l’autre et celle de l’autre sur soi. Cette réflexion croisée a libéré les paroles et levé de nombreux malentendus. C’est là une façon de poser un autre regard sur les histoires enseignées pour construire un nouvel humanisme.

 

            Le représentant de MBI a souligné le rôle important que jouent les commissions nationales parce qu’elles sont atypiques au niveau international et parce qu’elles ont la capacité d’initier des activités qui permettent de faire travailler ensemble des représentants institutionnels et de la société civile. En témoigne la réalisation de ces études comparatives, la spécificité de la méthodologie adoptée et le partenariat avec des universitaires et des centres de recherche pédagogique.

            Il a particulièrement apprécié la richesse des contenus, la diversité des présentations et des différentes approches dans le cadre d’une entreprise commune et partagée. C’est, pour lui, un exemple de coopération internationale, de volonté d’analyse et d’autocritique utile au dialogue. La continuité de ces travaux est nécessaire notamment en termes d’impact pratique sur les manuels et les programmes, sur la formation des enseignants et sur la visibilité à donner à ces travaux. Des efforts sont à faire pour les faire connaître au plan international après publication.

 Un échéancier a été ensuite élaboré, il prévoit :

            L’engagement du comité de pilotage déjà constitué  (France - Maroc – Slovénie – Koweït -Oman) afin de suivre l’évolution des travaux, de préparer la mise en commun des contributions et une  grille d’analyse consensuelle pour le travail comparatif,

            la finalisation des études et la remise de celles manquantes - septembre 2010 -,

            l’organisation d’une réunion plénière avec pour objectifs les analyses transversales et des propositions de lignes directrices  et d’actions de suivi - novembre-décembre 2010 -,

            la publication du rapport final afin qu’il puisse être présenté à la Conférence générale et des recommandations sur les suites qui pourraient être données - juin 2011 –.           

Malika Aitmbarek et Jean-Pierre Regnier au nom des commissions nationales organisatrices se sont félicités de la mise en place de ce mécanisme renforçant la coopération, la capacité de travailler et la volonté d’avancer ensemble. Ils remercient les participants pour les résultats obtenus, le Conseil de l’Europe pour son accueil et son concours ainsi que la MBI Al Jaber Foundation,le centre Wergeland et les organisations internationales, parties prenantes et tous désireux de continuer à s’investir sur les projets qui découleront de cette première expérience. 

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Rappel des objectifs 

1. Renforcer le dialogue et développer  l’aptitude à vivre ensemble ; 

2. Développer la capacité des Commissions nationales pour l’UNESCO, des experts ou des institutions, à travailler ensemble sur les problématiques de recherche ou des projets d’intérêt commun ; 

3. Contribuer aux travaux de l’UNESCO dans l’élaboration de sa stratégie sur les manuels scolaires en vue d’améliorer la qualité de l’éducation pour la promotion de la paix, des droits de l’homme, de la compréhension mutuelle et du dialogue interculturel.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Islamisation française

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