Europe la crise est politique! Hervé Juvin interrogé par Anna Vassilissa

Publié le 11 Août 2011

Europe : la crise est politique !


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AnnaVassilissa : Vous avez récemment été invité à Bruxelles à parler de politique européenne devant une assemblée de dirigeants de grandes banques, de compagnies d’assurance. N’y a-t-il pas autre chose à dire alors que nous vivons une crise économique sans précédent, ou bien est-ce précisément tout le sujet ?

Hervé Juvin : C’est tout lesujet en effet. L’Europe est en déficit politique. L’Europe s’est faite pour les peuples mais sans les peuples et nous sommes à la fin d’une formule qui a sans doute bien fonctionné depuis près d’un demi-siècle, mais qui a épuisé ses vertus.

Je suivrai la voie des deux maîtres de la philosophie politique que sont Pierre Manent et (…) Marcel Gaucher pour constater avec eux que l’Europe s’est faite d’étape en étape sans jamais éclairer l’avenir et sans jamais se poser fondamentalement les questions qui sont celles de toute condition politique. En ce faisant, elle se comprend de moins en moins. Ce temps-là est fini… Ce temps-là est fini ; la crise que nous vivons est une crise éminemment et profondément politique et c’est d’abord la crise de la négation de sa condition politique par l’Europe.

Comment caractériser la condition politique qui est la condition de tout homme, de toute femme vivant sur cette planète ? 

C’est la circonscription dans l’espace et c’est la circonscription dans le temps.

La condition politique, c’est que l’on n’est libre, on n’est autonome qu’à l’intérieur d’une frontière, c’est-à-dire sur un territoire déterminé, ce qui conduit à poser la question de l’autre et du même. Et ce qui conduit à affirmer ce qui est de rigueur dans toutes les régions du monde, sauf pratiquement en Europe, ce que le géopoliticien Lutvaka très bien exprimé au début des années 1990 : dire qu’il y a des Américains, cela veut dire que certains ne sont pas Américains. Dire qu’il y a des Européens, cela veut dire que certains ne sont pas Européens.

C’est le premier élément de la conscience politique universelle. C’est un élément sur lequel l’Europe a voulu faire l’impasse. On sait que l’Europe refuse de se poser la question de ses frontières et on sait quelque part que l’Europe qui veut se définir à partir de valeurs universelles, qui veut se définir à partir des Droits de l’homme et de l’avènement de l’individu souverain, l’Europe se trouve simplement devant cette question banale : si être Européen c’est respecter un certain nombre de droits et être attaché à un certain nombre de valeurs, pourquoi est-ce qu’un Australien et un Japonais ne sont pas des Européens comme les autres ?

La crise actuelle, avec les incohérences manifestes entre les nations qui composent l’Europe pose naturellement la question de la frontière. Qui en est et qui n’en est pas ?

Cette question pose ensuite la seconde condition de toute condition politique qui est : l’identité dans le temps.

Nous pouvons rêver d’être tous nomades. Nous pouvons rêver à tout moment de choisir la communauté à laquelle nous appartenons et d’en sortir aussi librement que nous y rentrons. Mais il faut bien voir que dans cette idée de l’indétermination, dans cette idéologie de l’individu souverain, tout ce que nous appelons transmission, tout ce que nous appelons construction d’une nation et d’un état, tout ce que nous appelons « je travaille pour que mes enfants vivent mieux que moi », est en train de se dissoudre. Et mesurons bien qu’il n’y a de mutualité, c’est-à-dire de systèmes sociaux exigeants et protecteurs, qu’à partir du moment où il y a un sentiment d’identité fortentre ceux qui partagent la mutualité.

Nous ne mesurons pas suffisamment que sous l’égide du fait libéral, ce qui est en train de gagner tous nos pays, y compris ces vieilles nations que sont la France, que sont la Grande-Bretagne, d’autres encore en Europe, c’est la réalité de l’Ancien Régime, quand un aristocrate français avait beaucoup plus de choses en commun avec un aristocrate russe ou un Lord britannique qu’avec ses paysans bretons. 

La nation, ça a été l’affirmation que l’identité et le commun se partagent sur un territoire par ceux qui sont pris dans le même régime politique et qui partagent la même identité.

Nous sommes peut-être en train d’en sortir. Mais il faut le dire, il faut en débattre et il faut en mesurer les conséquences.

De ces deux points : refus de définir sa frontière ; refus de s’interroger sur son identité et ce qui fait que les Européens se projettent dans un avenir commun pour leurs enfants et pour ceux qui viendront après eux, quelque part, nous sommes sur une négation de la condition politique. C’est probablement ce que nous sommes en train de payer. Nous sommes en train de le payer pour cette raison bien simple : c’est que cette négation de la condition politique européenne, c’est une négation de l’Europe elle-même.

L’Europe n’est pas un pur objet indéterminé, venu de quelques grands esprits, de quelques experts et de quelques sachants.L’Europe, Paul Valéry l’a magnifiquement défini dans une note de « Variété », pour faire bref : l’Europe est née d’Athènes, de Jérusalem et de Rome. L’Europe est puissamment déterminée dans son territoire et dans ses origines, par cette triple filiation dont elle ne peut se défaire sans se trahir. Et pour reprendre ce que disait Valéry : au bout du monde, en Chine, en Amérique latine ou auprès des dernières populations de nomades de la mer de Madagascar, des Européens se sentent européens quand ils sentent bien qu’ils ont en commun lerègne de la loi de la Bible, quand ils ont en commun la dépendance à l’égard de l’esprit athénien et de son exigence de rationalité et quand ils ont été forméspar l’état romain, c’est-à-dire par un rapport au politique, à la chose publique et à la loi.

Ces trois éléments de filiation sont indissociables de l’identité européenne qui par ailleurs s’est construite contre les empires.

C’est le second point de la détermination européenne que l’on oublie trop souvent. La vitalité de l’Europe, elle est née des nations. Et la vitalité de l’Europe, elle est née du fait national qui suit l’affirmation des états.

L’état trouve sa formule juridique en Europe entre les XIVe et XXVIe siècles. Et la France en est largement à l’initiative. La forme nationale s’affirme en Europe de 1789 à 1830. Et elle s’affirme contre quoi ? Elle s’affirme contre la prétention de l’Eglise catholique à dominer les choix et à être créatrice d’identité pour les Européens : leur identité sera nationale. Et elle s’affirme contre toutes les tentations d’empire qui viseraient à réunir des peuples européens différents sous la même forme politique. Les empires vont survivre encore quelque temps. L’un des drames de l’Europe c’est que l’Allemagne va se constituer en 1870 sous forme d’un état impérial et c’est lourd des drames que va connaître le XXe siècle. On sait que l’empire Austro-Hongrois déjà moribond, ne survivra pas au conflit de 1914-1918.

L’Europe, la forme nationale qui est au cœur de l’Europe, s’est construite contre tout empire. Ce qui explique la profonde hostilité des Européens aux manifestations impériales des Etats-Unis. Comme ça expliquera demain la confrontation inéluctable entre l’esprit européen et le néo impérialisme chinois. 

Retenons bien cette chose. La dynamique européenne et la dynamique de l’universel européen c’est une dynamique nationale. C’est parce que chacune des nations qui composent l’Europe s’est crue appelée à l’universel que l’empire colonial britannique, que la mission civilisatrice de l’empire colonial français, que la vocation contrariée de l’Allemagne, elle aussi, à établir un empire, ont porté l’Europe au-delà de ses frontières et font que pendant un moment, le monde a été européen. 

N’oublions pas non plus la composante matérielle et objective de cette accession ou de cette prétention de l’Europe à devenir universelle. Entre le XIXe et le début du XXe siècle c’est environ 50 millions d’hommes et de femmes que le continent européen a exporté dans le reste du monde, parce que l’Europe était jeune, parce que l’Europe avait plus de capacités, plus d’énergies et plus de volontés que de territoires… C’est une courbe qui s’est naturellement totalement inversée. 

Le fait européen il est daté, il est circonstancié. Le fait européen, il est le fait des nations. Et mesurons bien qu’à chaque fois, comme c’est le cas depuis maintenant trente ans, à chaque fois que l’Europe se construit en affaiblissant les nations, elle contribue du même coup à affaiblir sa dynamique propre, ce qui lui a donné sa capacité à l’universel. Et mesurons bien qu’à chaque fois, comme l’a fait Jacques Delors lors de la construction du Grand marché unique, à chaque fois que l’Europe met en avant le consommateur apatride, contre le citoyen nationalisé et conte le salarié territorialisé, l’Europe contribue à se détruire elle-même.L’illusion du consommateur universel, l’illusion de l’investisseur planétaire, l’illusion de toute appartenance, de toute identité, de tout lien politique, est une illusion qui nous coûte cher, qui nous coûtera cher et dont nous allons devoir sortir.  

Alors que convient-il aujourd’hui de faire pour renouer avec la condition politique de l’Europe ?

Le premier point qui est aujourd’hui puissamment à l’œuvre dans la crise grecque, c’est que le marché ne fait pas société. L’abondance, la richesse, le marché, ne remplacent ni l’identité ni la frontière. Nous sommes confrontés à cela à chaque fois que nous sommes confrontés au déficit de sentiment du commun entre Européens. C’est quoi la crise grecque ? C’est le fait que des pays qui se disent vertueux sur les plans budgétaire et économique, découvrent ces drôles de Grecs ou ces drôles d’Espagnols qui ne parlent pas la même langue qu’eux, qui ne respectent pas les mêmes équilibres qu’eux et qui d’une manière beaucoup plus profonde, ne partagent pas leur identité.

Nous aurons à traiter de cela dans les décennies à venir. Mais la question est urgente ! La question est la question du projet et c’est une question à laquelle ni l’abondance ni l’économie ne répondent. L’économieet l’abondance ne sont pas un projet qui fasse société entre les Européens. D’une manière ou d’une autre, nous allons être renvoyés aux questions de puissance. Nous allons être renvoyés aux questions d’autonomie. Quelles libertés pour les peuples européens demain dans un monde de puissance et dans un monde d’affirmation de pouvoir ? Et nous allons naturellement être confrontés sur les modalités de la décision politique en commun.

A cet égard il faut se rappeler que l’Europe n’a pas à se féliciter de toutes ces pratiques politiques depuis une dizaine d’années. En particulier, les « non » néerlandais puis français aux scrutins portant sur la Constitution européenne de mai et de juin 2005 ont été une honte européenne qui se paiera cher. On ne peut pas mentir indéfiniment sur les chiffres de l’économie et on est en train de le payer avec la crise grecque. On ne peut pas mentir indéfiniment prétendant vivre dans des démocraties mais en se moquant du suffrage universel quand il peut s’exprimer.

L’Europe ne sera pas le fait des sachants et des bienpensants et là encore nous allons très vite y être confrontés.

Le point crucial c’est que le marché n’établit pas de projet, au contraire. L’avènement de l’individu souverain sans origine, sans racine, sans détermination, sans appartenance et sans lien avec une quelconque société, mais au contraire avec la capacité de s’en délier à tout moment, c’est la négation même du projet politique. Et attention, ce qui se passe  en Europe aujourd’hui est de très grande importance.

Derrière la déliaison du tout collectif, derrière leur incapacité proclamée à se prolonger à travers un projet collectif, qu’est-ce qui est en train de se passer ? Pas question d’affirmer une identité nationale et pas question d’affirmer une identité européenne ! Ça veut dire que partout sur nos territoires, nous sommes renvoyés à ces deux éléments irréductibles de toute identité humaine quand le fait national ne vient pas les dépasser, qui sont le fait religieux et qui sont le fait de l’origine

Jamais plus les Européens ne se sont davantage sentis tenus par leur croyance religieuse ou par leur origine ethnique que dans une Europe qui nie le fait national. Ceux qui ouvrent la boîte de Pandore du fait national devraient mesurer les diables qu’ils sont en train de réveiller.

Dernier élément par rapport à la conscience politique européenne, celle du pouvoir qui va avec la capacité de se reproduire et avec la capacité de se défendre. L’Europe, objet politique non identifié, géant économique sans nécessairement beaucoup de cohérence interne et nain politique parce qu’incapablede se défendre. Au moment où nous voyons les puissances, puissance impériale que sont les Etats-Unis, puissance sans doute néo-impériale qu’est la Chine et d’autres derrière eux, travailler à se donner tous les moyens de se défendre, pas seulement sur le plan militaire, en s’appropriant partout dans le monde des ressources indispensables à leur indépendance et à leur autonomie, le sujet de la souveraineté alimentaire, le sujet de la souveraineté énergétique, le sujet naturellement de l’indépendance de la défense européenne est devant nous. Nous en sommes réduits à travailler comme supplétifs de l’armée américaine et nous en sommes réduits à payer notre confort en abandonnant aux Etats-Unis le soin de nous défendre. Nous devrions mesurer que c’en est fini depuis la chute du Mur de Berlin. Une Europe incapable de se défendre, incapable de disposer elle-même des conditions de son économie, de son autonomie, est un impolitique et quelque part elle sera rayée de la table des puissances.

La conclusion est extrêmement simple.

Nous sommes un continent recru d’histoire. Nous sommes un continent de retraités qui aspirent à une vie tranquille, sorti de l’histoire, qui ne se préoccupe plus de se reproduire, qui s’interroge peu à ce qu’elle va laisser à ses enfants ou à ses petits-enfants et qui est incapable de se défendre.

Cela signifie que l’Europe sera tôt ou tard rayée de la carte des puissances. Ça veut dire que le déclassement européen à l’œuvre dans l’affaire grecque est déjà en cours. Et ça veut dire que tôt ou tard l’Europe redeviendra la colonie de ses colonies. 

Ou l’Europe est capable de rompre avec l’économisme, ou l’Europe est capable de rompre avec l’individualisme souverain, de retrouver une dynamique collective, de retrouver un projet qui emporte tous les Européens et tous ceux qui au-delà de l’Europe souhaitent s’y joindre, ce sera un projet doté de frontières, ce sera un projet doté d’une identité et ce projet-là seul est capable de faire que l’Europe survive sur la carte des puissances, sur la carte des pouvoirs et sur la carte de l’autonomie.

Nous allons devoir très vite renouer avec la condition politique qui est celle de tout homme et celle de toute femme sur cette planète. Il y a urgence. Nous avons voulu faire l’économie de la politique, nous allons le payer très cher. 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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Epicure 11/08/2011 09:20



Je ne comprends pas ce passage!


Celui qui peut me l'expliquer est bienvenu...:


Jamais plus les Européens ne se sont davantage sentis tenus par leur croyance religieuse ou
par leur origine ethnique que dans une Europe qui nie le fait national. Ceux qui ouvrent la boîte de Pandore du fait national devraient mesurer les diables qu’ils sont en train de
réveiller.