Identité nationale: Laïcité et diversité culturelle vu par l'Orient-le jour (journal francophone libanais).

Publié le 8 Février 2010

Je souhaitais édité cette réflexion sur la laïcité parue dans le journal de l’Orient-le Jour. C’est une vision qu’en France nous n’avons pas l’habitude d’aborder. C’est surtout un état de la laïcité dans le monde ou la France est bien particulière quoiqu’on en dise. Dans tous les cas c'est un texte fort instructif et je remercie celui qui me l'a envoyé.

Gérard Brazon


I - LA LAÏCITE
Concernant la laïcité, nous avons l'habitude de distinguer selon les différentes encyclopédies entre la conception française, la conception des États-Unis et la conception turque.

1) La conception française

La conception française de la laïcité résulte de la révolution française qui fut une guerre civile contre la monarchie, qui tirait sa légitimité du pouvoir conféré par Dieu, avec l'appui du clergé principalement catholique. La révolution française avait fini par la terreur, avant que ne survienne le consulat puis le premier empire. Elle avait au départ proclamé la république et le culte déiste de la raison et de l'être suprême, car toute cause politique a besoin d'un idéal transcendant pour la porter. Il faudra presque un siècle pour passer de la première à la troisième république (1792-1870) et trente-cinq ans de plus pour parvenir à la loi de 1905 sur la laïcité. La conception française est avant tout une histoire conflictuelle opposant tout au long du XIXe siècle deux visions de la France, les catholiques et les révolutionnaires. La conception française est dans son principe la plus radicale des conceptions de la laïcité. Elle est le résultat d'un long et périlleux combat anticlérical, consistant non pas à séparer le pouvoir politique du fait religieux, mais à réduire l'influence de l'Église catholique et des militants catholiques chrétiens, après des siècles de guerre de religion entre catholiques et protestants qui avaient fini majoritairement par se convertir ou émigrer. Les dispositions de la loi ont donc fait l'objet d'une négociation entre l'Église catholique et le législateur. Les autres grandes religions monothéistes n'ont pas figuré à la table des négociations et leur influence était d'ailleurs marginale, d'où le déséquilibre de traitement qui existe jusqu'à nos jours entre les diverses religions. Aujourd'hui, en France, 90 % des écoles privées sont catholiques.

2) La conception américaine
La conception des États-Unis d'Amérique est différente. Les États-Unis sont une république fortement imprégnée par les valeurs chrétiennes (tradition puritaine, mais aussi baptiste, méthodiste et catholique). Pourtant, dès l'époque de la révolution américaine, l'idée de la laïcité est un concept incontournable hérité des lumières. Toutefois, la révolution américaine s'est effectuée non pas contre un pouvoir de droit divin soutenu par le clergé, mais contre une puissance royale sur un autre continent, qui avait elle-même fondé les colonies. C'est bien plutôt une guerre d'émancipation. On pouvait dès lors invoquer l'idée de Dieu pour se rassembler et se soulever contre l'ennemi extérieur. La révolution américaine est la création d'une nouvelle nation et non une rupture de l'histoire, la vraie guerre civile aux États-Unis interviendra avec la guerre de sécession (1861-1865), un siècle plus tard, avec le président Abraham Lincoln et il faudra plus de 140 ans pour qu'un président noir soit élu à la tête de l'État. La déclaration d'indépendance américaine, rédigée par le déiste Thomas Jefferson en 1776, fait référence à un Dieu créateur qui légitime les droits de l'homme. Il ne s'agit pas toutefois d'un dieu précis, attaché à un culte défini, mais de fait, il s'agit de la tradition chrétienne, très largement majoritaire aux États-Unis. George Washington, premier président des Etats-Unis, fut le premier président à introduire le serment sur la Bible, alors que la Constitution ne prévoyait qu'un simple serment. La religion est considérée aux États-Unis dans un sens proche de l'étymologie (religion : créer un lien social), car toute personne se rattache par principe à une religion.

3) La conception turque
Quant à la conception turque, elle est définie par la Constitution du 10 décembre 1937 « l'État turc est républicain, nationaliste, populiste, étatiste, laïque et réformateur », les « six principes » d'Atatürk. La laïcité en Turquie est une exigence d'ordre public, comme l'a rappelé la Cour européenne des droits de l'homme dans l'affaire Leyla Sahin contre la Turquie (2004-2005) dans laquelle la CEDH a soutenu l'interdiction du voile dans certains cas. Il n'y a pas en Turquie de séparation entre la religion et l'État, mais une mise sous tutelle de la religion par l'État. Ainsi l'État finance et forme des prêtres et des écoles religieuses.
La République turque a remplacé l'Empire ottoman et le sultan Commandeur des croyants après une guerre de reconquête du territoire et de prise des pouvoirs menée par Kemal Atatürk et qui n'avait nullement pour but de proclamer les droits de l'homme. Les révolutions industrielles des XVIIIe et XIXe siècles s'étaient effectuées en France et en Grande-Bretagne, et par extension aux États-Unis et elles n'avaient pas eu lieu dans l'Empire austro-hongrois, en Russie tsariste et dans l'Empire ottoman, ce qui avait entraîné leur chute, leur remplacement ou leur démantèlement.

4) Synthèse
Il apparaît donc que dans le cas de la France et des États-Unis (et dans tout l'Occident en général), la laïcité reste inscrite dans un processus d'adhésion démocratique des individus à l'État à la suite de révolutions internes sociétales au sein d'une même religion, alors qu'en Turquie (et en Orient en général) elle constitue une mise sous tutelle de la même religion par l'État, à la suite de coups d'État.
La laïcité démocratique telle qu'elle s'est appliquée historiquement, faut-il le répéter, est intervenue comme la séparation d'une seule religion et de l'État à la suite d'une évolution dans les mœurs (révolutions industrielles et post-industrielles, démantèlement du système patriarcal dans ses trois composantes : monarchique, religieuse et militaire et revendication des droits de l'homme). Alors que la laïcité dans les systèmes dictatoriaux est une alternative militaire au système monarchique et/ou religieux intervenant dans un pays monoreligieux ou plurireligieux (puisqu'il s'agit d'une dictature). C'est une laïcité qui nie, en tout état de cause, les droits démocratiques des individus ou des groupes. C'est probablement ce qui a poussé la France à remettre l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, car elle est soit potentiellement islamiste avec le retour tôt ou tard à la référence historique du califat de l'Empire ottoman, soit un pays laïc dictatorial tel qu'établi par Kemal Atatürk, le père de la Turquie moderne, niant les droits de l'homme et ceux des groupes. Une brève comparaison entre la déclaration française des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et la déclaration universelle des droits de l'homme des Nations unies de 1948 concerne les droits des groupes, la première étant nationale à la suite d'une révolution, la seconde internationale après une guerre mondiale.
Selon leur constitution, nous faisons aujourd'hui une différence entre :

1/ Les pays constitutionnellement laïques (France, Inde, Japon, Mexique, Uruguay, Éthiopie, Bolivie),

2/ Ceux dits laïcs avec préférence religieuse (États-Unis, Turquie, Portugal),

les pays athées (Cuba),

3/ Les pays séculiers (pays reconnaissant aux églises un statut spécial : Allemagne, Autriche, Belgique, Canada, Espagne, Italie, Irlande, Luxembourg, Pays-Bas, Russie, Suisse),

4/ les pays avec religion d'État :

a/ États bouddhistes (Cambodge, Thaïlande, Birmanie, Sri Lanka et Tibet),

b/ États chrétiens avec les différentes églises : anglicane (Angleterre), catholique romaine (Malte, Monaco, Liechtenstein et Saint-Marin), luthérienne (Danemark, Finlande, Islande, Norvège et Suède), orthodoxe (Grèce), presbytérienne (Écosse),

c/ État juif (Israël)

d/ États musulmans : (Qatar, Bahreïn, Oman, Émirats arabes unis, Yémen, Jordanie, Irak, Algérie, Tunisie, Maroc, Libye, Mauritanie, Somalie, Soudan, Afghanistan, Pakistan, Bangladesh, Malaisie).

e/ Les pays théocratiques : (Vatican, Arabie saoudite, République islamique d'Iran, République des Maldives).

Seul le Liban apparaît, avec sa diversité culturelle caractéristique, étant un assemblage de minorités, comme une exception avec son système unitaire confessionnel.

Journal l’Orient-le Jour

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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