INDE • L’affaire Salman Rushdie, ou la politique des lâches

Publié le 24 Janvier 2012

Pour ne pas perdre l'électorat musulman, New Delhi a réussi à faire annuler la venue de l'écrivain au festival de littérature de Jaipur. Une capitulation lamentable, estime Shoma Chaudhury, rédactrice en chef de l'hebdomadaire Tehelka.

20.01.2012 | Shoma Chaudhury 

Manifestants musulmans anti-Salman Rushdie, à l'occasion du festival de littérature de Jaipur, 20 janvier 2012

Manifestants musulmans anti-Salman Rushdie, à l'occasion du festival de littérature de Jaipur, 20 janvier 2012

Durant des jours, la polémique sur la venue de Salman Rushdie en Inde, à l'occasion du festival de littérature de Jaipur [du 20 au 24 janvier], a fait rage. Cette fois-ci, l'indignation ne venait pas de l'extrême droite hindoue, mais des musulmans fondamentalistes. La réaction du Parti du Congrès [au pouvoir] a été la même que d'habitude – craintive, timide, opportuniste. Il a persuadé l'auteur d'annuler sa visite, se cachant derrière de prétendus "problèmes de sécurité" au lieu de réaffirmer courageusement son devoir impérieux et de déployer les forces de protection nécessaire sous son contrôle. En Inde, il n'est pire excuse qu'une prétendue nécessité de maintenir "l'ordre public". (Sommes-nous censés croire qu'un gouvernement décidé à agir ne dispose ni du pouvoir ni des hommes nécessaires pour protéger un seul écrivain contre une dizaine de voyous ?)


Il n'y a évidemment rien de nouveau ou d'exceptionnel dans cette mascarade. C'est le Parti du Congrès qui a été le premier à interdire Les Versets sataniques dès la sortie de l'ouvrage en 1988 [pour sa description jugée blasphématoire du prophète Mahomet]. C'est le Parti du Congrès qui a refusé d'apporter son soutien à Rohinton Mistry [lorsque son roman Un si long voyage (1991) a été attaqué par l'extrême droite en octobre 2010] ou, tout récemment, c'est ce même parti qui a fermé les yeux sur la mise à l'index du merveilleux texte d'A.K. Ramanujan sur les nombreuses versions du Ramayana [sous pression des nationalistes hindous]. Le Congrès mérite à juste titre d'être montré du doigt pour ces lamentables capitulations. Car son histoire et ses principes fondateurs auraient dû le maintenir pour toujours dans l'obligation de défendre sans faillir les libertés civiques [le Congrès a mené la lutte pour l'indépendance]. 
Hélas, les autres partis ne peuvent même pas dénoncer les défaillances du Congrès. La gauche communiste devra d'abord regarder l'écrivaine bangladaise Taslima Nasreen dans les yeux. [Persécutée pour ses blasphèmes envers l'islam, elle avait d'abord été soutenue par le Parti communiste indien avant que celui-ci ne la lâche de peur de perdre des voix.] Quant au BJP, le parti national-hindouiste, il devra répondre d'une liste encore plus longue de censures : le film Fanaa d'Aamir Khan, les pièces de théâtre de Habib Tanveer ou le film Fire de Deepa Mehta, pour n'en citer que quelques-uns.

Il est vrai qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Mais c'est une question qu'on ne pourra jamais abandonner. Chaque épisode malheureux, à l'image de l'actuel brouhaha autour de Salman Rushdie, nous enfonce dans un trou de plus en plus petit. Et resserre l'imaginaire de notre civilisation. 
Curieusement, il est pourtant plus facile de comprendre les agresseurs que les hommes au pouvoir, qui, élus pour défendre certaines valeurs, faillissent à leur tâche. En démocratie, si nous défendons notre droit à offenser autrui, nous devrions également défendre le droit de ceux qui se sentent blessés. Devant ceux qui s'indignent à chaque représentation du Prophète, nous devrions rappeler que les dieux sont là pour nous protéger, et que nous n'avons pas besoin de les protéger. Mais aucun citoyen raisonnable ne peut empêcher un concitoyen d'enrager sur ce point. Aussi, tant que les anciens de l'école coranique Darul-Uloom [à l'origine du scandale] ne menacent pas de violence ou de sévices contre des personnes, ils sont en droit d'exprimer leur mécontentement, voire de réclamer une interdiction.

C'est aux gouvernements élus de reconnaître stoïquement ce sentiment et de leur rappeler que nous avons accepté de vivre dans une société démocratique et que si l'imagination d'un compatriote indien les choque, ils ont le droit de ne pas lire le livre, de ne pas regarder l'émission, de ne pas acheter le tableau. La seule chose importante à défendre est bien de laisser les artistes imaginer leurs œuvres sans qu'ils soient menacés de violence. La menace de violence procède d'une pensée simpliste et, dans la pratique, d'une solution de la facilité. 


L'affaire Salman Rushdie est un concentré de tous les aspects du débat sur la censure : à la fois ses dangers réels et extrêmes, et ses postures ridicules. Rushdie en est à la fois l'histoire et la parodie. Si Les Versets sataniques repoussait les frontières de la foi religieuse établie, son auteur foulait le sol sacré réservé aux écrivains, aux artistes et aux penseurs, c'est-à-dire ceux-là mêmes dont le rôle est de préserver l'âme d'une société, de repousser les limites de son imagination. 
En réalité, personne ne sait plus ce que Rushdie faisait dans Les Versets sataniques : ni ceux qui se sentent offensés par lui, ni ceux qui le défendent. Personne ou presque, y compris l'auteur de ces lignes, n'a eu le droit de lire ce livre [le roman est toujours à l'index en Inde]. Le bruit autour de Rushdie, par conséquent, n'est que bavardage d'ignorants. L'écrivain est devenu l'incarnation vivante de la banalité d'une interdiction, d'un combat dans le vide.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Le Nazislamisme

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