Indignation préélectorale par Denis Tillinac

Publié le 11 Juin 2011

Denis Tillinac pour Valeurs Actuelles

Afin de ne pas mourir idiot, je me suis astreint à lire Indignez-vous !, l’opuscule de Stéphane Hessel, vendu dit-on à un million et demi d’exemplaires et présenté comme un appel aux consciences juvéniles. D’aucuns laissent entendre que les “indignés” de la Puerta del Sol seraient en quelque sorte ses premiers disciples en action.

Hessel est un vieux monsieur dont l’engagement précoce dans la Résistance force le respect. Normalien, rescapé des camps nazis, diplomate au long cours, il se rallia à Mitterrand qui le couvrit d’honneurs, puis adhéra au PS. Par crainte, a-t-il écrit, de voir la France se donner à Chirac. C’est dire l’originalité et l’audace de son positionnement politique. Armé d’une rhétorique de gauche passablement sommaire, son mini-brûlot invite la jeunesse de France à ne pas se résigner à l’intolérable. Vaste et noble programme !

Quel chrétien ne souscrirait à un devoir de compassion active vis-à-vis des affamés, des humiliés, des déportés, des matraqués, des largués, en conformité avec les préceptes évangéliques ? Reste à définir l’exercice citoyen de ce devoir. Hessel invoque à cet égard l’esprit du Conseil national de la Résistance. C’est sympathique, mais quelque peu anachronique : tout a changé depuis 1945, en bien et en mal, en France et ailleurs. On conviendra néanmoins que restituées dans leur contexte, les lois sociales et le dirigisme économique imposés par de Gaulle à la Libération furent bienvenus. Du reste, nul en France, fût-il “ultralibéral”, n’envisage de bazarder la Sécu ou le droit à la retraite. Nul ne récuse non plus les principes énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, autre référence de Hessel qui en fut un des rédacteurs.

Or il affirme, avec l’aplomb d’un ingénu ou la mauvaise foi d’un militant, qu’un pouvoir maléfique (la droite !) concocte pêle-mêle la mise en bière de nos droits sociaux et la mise au rebut des droits de l’homme. Rien de moins. Pour bien signifier l’infamie des réactionnaires qui nous gouvernent, il nous sert le couplet d’usage sur les immigrés, les sans-papiers, etc., sans se demander pourquoi les damnés de la terre s’obstinent à venir en France, éventuellement au péril de leur vie.

À gauche toute, clame-t-il en substance aux révoltés en herbe, et les lendemains s’ensoleilleront, les puissants perdront de leur superbe, l’argent ne sera plus roi. Refrain connu. En guise de prescription thérapeutique, il cite l’activisme d’Attac et d’Amnesty. C’est un peu court. Il cite aussi Sartre, son maître à penser la liberté depuis l’époque où il était un étudiant hégélien. On imagine ce qui nous attendrait si l’exhumation du sectarisme sartrien accouchait d’une entreprise vraiment politique. Hessel est plein de candeur, il veut le bien de l’humanité et avoue préférer la négociation diplomatique au recours à la violence, tout en légitimant ou presque la violence des communistes jadis, celle du Hamas aujourd’hui. Sous couvert d’une apologie de la résistance, il nous refile le sartro-marxisme des années 1950, avec un habillage cosmétique altermondialiste, version bobo. Sa sincérité n’est pas en cause, il a vraiment la tête d’un honnête homme et je me sens gêné aux entournures de railler un ancien résistant.

Enrôler de Gaulle et Jean Moulin pour racoler politiquement la jeunesse n’en relève pas moins de la manipulation bas de gamme.Comme tout citoyen, Hessel a le droit, au soir de son âge, de servir une faction qu’il croit salutaire pour son pays. D’autres que lui croient encore, contre toute évidence historique, que la gauche est moralement supérieure à la droite, et l’approche de Sartre plus pertinente que celle d’Aron. A-til mesuré, en tant qu’adhérent du PS, le comique involontaire de son apologie de l’indignation, après les prouesses new-yorkaises d’un de ses camarades ? En établissant, de façon à peine subliminale, un parallèle entre les nazis et nos gouvernants actuels, n’a-t-il pas compris les effets pervers d’un tel amalgame dans les âmes déjà embrouillées des jeunes ?

En prenant les Français pour des caves, ses nombreux laudateurs discréditent l’indignation, qui est une vertu si on en use avec discernement, un poison si on la brade à des intérêts partisans. Une fois de plus, la rumeur médiatique a triché : l’incantation faussement prophétique de ce brave militant n’est en somme qu’un tract préélectoral.  Denis Tillinac    

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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