« J’ai débranché », de Thierry Crouzet, ou comment rompre avec l’animisme numérique

Publié le 14 Janvier 2012

Publié le par Laurent Margantin

Je me souviens d’un activiste – objecteur de conscience faisant comme moi son service civil à l’étranger, nous nous étions rencontrés en Allemagne – me disant qu’Internet – qui venait tout juste d’apparaître – était un formidable outil pour engager des formes d’action politiques radicalement nouvelles, en rupture avec le système pyramidal auquel obéissaient les partis ou des syndicats sclérosés dont lui comme moi nous étions détournés. C’était en 1993, j’avais vaguement entendu parler de ce nouveau réseau de communication et m’en méfiais. Mais ce point de vue m’avait intrigué, et ce n’est que quelques années plus tard – en 1997 je crois – que je me connectais à mon tour et découvrais les potentialités en effet énormes de la Toile.

 

Dans son livre qui paraît aujourd’hui, J'ai débranché, Thierry Crouzet raconte comment il a découvert Internet en 1995 et s’y est littéralement plongé, croyant qu’il serait la solution à tous les maux actuels de la société. Il a théorisé cette conception d’une nouvelle forme d'expérience de vie sociale dans son livre intitulé L’Alternative nomade, où le Flux est l’image symbolique de ce nouveau courant d’empathie qui, grâce à la connexion généralisée, relierait tous les hommes, au-delà des frontières et de la diversité des cultures :

 Avec les nouvelles technologies de communication, quelque chose change. Un ordinateur, un téléphone, une console de jeu, une liseuse électronique… nous font entrer dans le Flux. La vague est toujours présente. Comme dans le stade un jour de finale, nous faisons la holà. Nous nous dressons, nous rabaissons, voyons la déflagration se propager et déjà nous redressons.

 

Dans le même livre, Crouzet n’hésite pas à comparer l’expérience de la connexion généralisée à certains « voyages transcendantaux dans une dimension de l’existence que Platon avait située au-dessus de la réalité ordinaire ». Le Flux est divinisé comme un monde supérieur à celui de la réalité quotidienne, devenue écoeurante par ses formes de domination sociale :

Le Flux résulte de nos interactions et de nos interconnexions. Nous échangeons de l’amour, au moins entendu au sens le plus primitif d’attention. Nous échangeons de la passion, de l’espoir, souvent de la rage, de l’énervement aussi. Nous partageons notre émerveillement devant une œuvre d’art, un paysage, une idée… Nous réfléchissons ensemble, nous créons ensemble, nous rions ensemble. Le Flux pulse continuellement de nos interactions.

Je cite ces passages pour montrer simplement à quel stade de connexion et de sublimation d’Internet Crouzet se trouvait. Or le Flux, à ce stade, absorbe complètement l’esprit de l’individu : dans J’ai débranché, il mène à un sentiment d’overdose qui conduit Crouzet à l’hôpital et à une remise en question radicale. Il s’agit bien de se débrancher pour se libérer du Flux.

Combien sommes-nous à avoir été enchantés par les possibilités nouvelles offertes par Internet ? Il n’est pas rare que ce nouvel espace de communication et de création fasse naître un sentiment de toute-puissance par les nouvelles connexions entre individus que telle ou telle action ou réflexion peut provoquer. Crouzet note à plusieurs reprises qu’il avait le sentiment d’agir en ligne via ses idées, et qu’ainsi il changeait le monde. Or, par un curieux hasard, pendant ma lecture de J’ai débranché, je lisais parallèlement Totem et tabou de Freud. Celui-ci écrit justement que l’animisme et la pensée magique sont basés sur la croyance en la « toute-puissances des idées » :

Nous dirons que chez le primitif la pensée est encore très fortement sexualisée, d'où la croyance à la toute-puissance des idées, d'où aussi la conviction de la possibilité de dominer le monde, conviction qui ne se laisse pas ébranler par les expériences, faciles à faire, susceptibles de renseigner l'homme sur la place exacte qu'il occupe dans le monde.

Freud conclut d’ailleurs ce chapitre de son livre sur l’animisme par une réflexion très intéressante sur l’art comme forme ultime de magie :

L'art est le seul domaine où la toute-puissance des idées se soit maintenue jusqu'à nos jours. Dans l'art seulement il arrive encore qu'un homme, tourmenté par des désirs, fasse quelque chose qui ressemble à une satisfaction ; et, grâce à l'illusion artistique, ce jeu produit les mêmes effets affectifs que s'il s'agissait de quelque chose de réel. C'est avec raison qu'on parle de la magie de l'art et qu'on compare l'artiste à un magicien. Mais cette comparai­son est peut-être encore plus significative qu'elle le paraît. L'art, qui n'a certaine­ment pas débuté en tant que « l'art pour l'art », se trouvait au début au service de tendances qui sont aujourd'hui éteintes pour la plupart. Il est permis de supposer que parmi ces tendances se trouvaient bon nombre d'intentions magiques.

Ce que nous montre Crouzet dans J’ai débranché, c’est qu’il était – et beaucoup d’entre nous avec lui – dans un rapport magique et narcissique avec Internet (Freud dirait « primitif », ce terme n’est pas si déplacé, vu qu’il s’agit bien d’un nouveau monde par lequel nous sommes en quelque sorte dépassés et que nous ne maîtrisons pas vraiment), rapport qui l'a conduit, lui, à un point extrême.

Il y a des passages vers la fin de son livre où Crouzet retombe dans son ancienne mystique du Flux, même à distance ; puis il se rétracte, et semble même prêt à le diaboliser, comme la source absolue d’une aliénation de l’individu sacrifiant sa vie sociale, sa famille et même son univers intérieur. Le Flux est une divinité tout à tour généreuse et mauvaise, qu’on peut aimer de manière illusoire, mais dont il faut se méfier. Le livre est ainsi parcouru de constats amers dont je donne deux exemples : « Les derniers mois m’ont fait comprendre qu’une grande partie de l’enthousiasme que nous injections dans le Net s’évaporait en badinages narcissiques, qui au final ne bénéficiaient qu’aux opérateurs de services que nous utilisons » ; « En ligne, nous cherchons à nous soulager et à nous rassurer. Nous nous prosternons devant un Dieu que nous n’osons pas nommer ».

Crouzet cherche un équilibre, la bonne distance à l’égard de cet instrument qui est à la fois une chance et un danger. Peut-être l’art, tel que défini par Freud, est-il une solution : il implique une forme de maîtrise et de contrôle, et en tout cas, nous ramène toujours à une réalité qui n’est pas, qui ne peut pas être celle du Flux où les autres sont bien trop présents, faisant intrusion dans notre vie à toutes les heures du jour et de la nuit. Il nous permet aussi d’avoir un œil critique sur notre propre activité, une distanciation à l’égard de nos rêveries profondes et primitives, comme celle d’une toute-puissance des idées qui n’a pas forcément besoin d’Internet pour se révéler destructrice.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Faits Divers- Sociétés

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Epicure 19/01/2012 11:09


Rien du réel ne dispense l'être d'être malade!


l'addiction ou l'illusion font partie du cerveau et non pas de l'objet !


Même le "Produit" reste sans action sur un cerveau peu ou non addictif...


Internet a un même rôle.


La poudre n'est pas nécessairement un propulseur de plomb mais aussi un creuseur de routes et de tunnels.


Fétichisme: fonctionnement pathologique essentiel "normalisé" de la société de consommation...

Francis Claude 15/01/2012 08:50


internet c'est un jeu pour adultes responsables et consentant!.