"Je n'y suis pour rien" dans Oslo! Par Elisabeth Lévy

Publié le 9 Août 2011

Je n’y suis pour rien. Pardonnez-moi de vous parler de ma modeste personne, mais cette information capitale a pu vous échapper. Or, vous devez savoir : Oslo, c’est pas moi. Certes, pour l’instant, Le Nouvel Observateur est le seul à m’avoir, sous la plume de son patron Laurent Joffrin, innocentée de l’effroyable crime du blondinet norvégien transformé en machine à tuer. « Non, Guéant, Sarkozy, Ménard ou Zemmour ne sont pour rien dans les événements d’Oslo. Elisabeth Lévy non plus. » Vous avez bien lu : « Elisabeth Lévy non plus. » C’est marqué dans le journal.

Je ne voudrais pas être désagréable, mais vous, cher lecteur, c’est écrit quelque part que vous n’êtes pas coupable, même un tout petit peu ? Cherchez bien, au cours des derniers mois, vous n’avez jamais eu la moindre pensée déplaisante, voire suspecte, peut-être même, qui sait, nauséabonde ? Allons ! Pas l’ombre d’un mouvement d’humeur susceptible d’offenser un individu et, par extension, de stigmatiser le « groupe » auquel il appartient ? D’accord, vous n’êtes pas raciste, en tout cas pas consciemment. Mais pourriez-vous vous porter garant de votre inconscient ? Avouez que dans les secondes qui ont suivi l’annonce de la fusillade en cours, vous avez pensé « attentat islamiste ». Ça c’est une preuve ! Bien sûr, vous n’avez pas été assez benêts pour aller le clamer sur les ondes comme ces quelques « experts en stratégie des cellules djihadistes en Europe » pincés en flagrant délit d’imbécillité. Mais enfin, vous l’avez pensé. Moi aussi. Vous êtes sur la pente glissante qui mène à l’islamophobie. Peut-être au meurtre.

En quelques heures, une vague de spécialistes en « motivations et inspirations de tueur de masse à pedigree d’extrême droite » déferle sur nos écrans. On pourrait penser qu’il faut du temps pour faire avouer ses secrets à un acte qui suscite d’abord l’effroi et l’incompréhension. Que nenni. En trois reportages dans la « fachosphère » – au moins, c’est pas cher – et au prix d’une palanquée de syllogismes et glissements sémantiques – dont leurs auteurs sont pour la plupart parfaitement inconscients de les commettre, convaincus qu’ils sont d’être dans le bon camp – l’affaire est pliée. Anders Behring Breivik est un symptôme. Peut-être un avertissement. Le nouveau visage de la bête immonde qui déploie ses multiples et hideuses têtes dans toute l’Europe, y compris, bien sûr, en France où il dispose d’idiots utiles mais aussi de complices objectifs tout aussi criminels que lui. Comme de toute façon, sur la Norvège, on ne sait pas grand-chose et qu’après quatre reportages pleins d’émotion on n’a plus grand-chose en rayon, on va s’intéresser aux vrais coupables. Ceux qui ont armé ce bras.

À qui la faute ? La question excite d’autant plus les médias que sur ce coup-là, ils peuvent lui donner la réponse qui leur plait. Et sortir l’attirail de l’indignation morale et la rhétorique du dimanche qui va avec – « les mots qui tuent »« les racines de la haine ». Le drame norvégien est peut-être l’occasion de réussir à l’échelle européenne la diabolisation qui a donné avec le FN l’heureux résultat que l’on sait, autrement dit de mettre à l’index une partie du corps électoral, coupable de ne pas savoir ce qui est bon pour lui.

Sur RTL, l’inénarrable Rokhaya Diallo remarque très sérieusement que dans sa logorrhée numérique, Breivik cite deux fois Alain Finkielkraut. « Ce n’est pas un hasard », lâche-t-elle sentencieusement avant d’en appeler à la responsabilité de l’intellectuel. On pourrait lui faire remarquer que Ben Laden a cité Emmanuel Todd et Allah, mais ce n’étaient pas le vrai Todd et pas le vrai Allah. Là, c’est autre chose. Ce Breivik sait lire. D’ailleurs, il faudrait songer à interdire 1984 qui est l’un de ses livres de chevet. À ce compte-là, comme l’a fait remarquer Rémi Lélian, il serait temps de placer sous surveillance les penseurs écologistes et trotskystes qui inspirèrent Richard Durn, le tueur de Nanterre et Audry Maupin. On pourrait aussi faire remarquer à mon estimable camarade de On refait le monde qu’il n’est pas très cohérent de brandir à tout bout de champ la tolérance et l’ouverture à l’autre et d’être incapable d’examiner une opinion différente de la sienne. Comme d’habitude, personne ne moufte. De même que personne ne sursaute, dans les jours qui suivent, en entendant répéter en boucle que le refus du multiculturalisme, c’est la haine des étrangers.

On pointe du doigt quelques sites s’assumant comme « islamophobes » ou désignés comme tels – et qui d’ailleurs, sont souvent obsessionnels. Un article paru sur Slate.fr fait scandale en observant que « François Desouche » n’a pas, loin s’en faut, l’exclusivité des commentaires haineux. Dans la foulée, les partis désormais rangés sous le vocable « populiste », donc leurs électeurs, ramassis de petits blancs peureux à l’esprit étroit insensibles aux merveilles du brassage culturel, sont habillés pour l’hiver, et tous pareil : en vert-de-gris.

L’intérêt de la manœuvre est évident : disqualifier et même criminaliser toute critique des transformations des sociétés induites par l’immigration – ou plus précisément dans le cas de la France par le renoncement à assimiler les immigrés. S’il existe un fil rouge menant d’Alain Finkielkraut à Breivik en passant par l’électeur de Wilders ou de Marine Le Pen, toute réticence à l’égard du multiculturalisme tel qu’il s’installe en Europe mène au meurtre. Bien sûr, vous avez le choix : ou vous pensez que les changements culturels produits par les flux migratoires sont une bénédiction pour nos sociétés sclérosées et, par conséquent, qu’il serait monstrueux de demander aux populations fraîchement installées de s’adapter aux mœurs locales, ou vous êtes un salaud prêt à sortir son revolver dès qu’il entend le mot « différence».

Je ne sais absolument pas dans quelle mesure un discours ambiant peut expliquer un passage à l’acte. Mais si c’est le cas, on peut soutenir que ce ne sont pas les propos dans lesquels il croyait entendre un écho de ses propres obsessions qui ont enragé Breivik, mais le conte de fées qui sert de discours officiel aux médias sur l’immigration et les bienfaits de la coexistence. Peut-être n’a-t-il pas basculé parce qu’il se croyait compris, comme le proclament mes estimables confrères, mais parce qu’il se sentait isolé dans un monde indifférent à ses angoisses.

Quoi qu’il en soit, je ne vois toujours pas en quoi il serait criminel d’observer les difficultés d’acculturation de l’islam ou de souhaiter la préservation d’un certain cadre de vie collectif. L’ennui, c’est que si je ne vois pas, les arbitres de nos élégances morales voient très bien. Grâce à ce maudit Norvégien, la police de la pensée est de nouveau sur les dents. Moi, je viens d’échapper au coup de filet, alors comptez sur moi pour me tenir à carreau.

Elisabeth Lévy 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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