Je suis mort, Askolovitch, Bailly et Picard disent que c’est bien fait pour moi.

Publié le 27 Août 2013

Je suis mort. Une balle dans le thorax, qui m’a tranché l’aorte comme l’épée du matador l’artère du toro. Je suis mort et pourtant je vois, j’entends et le plus terrible est de me savoir incapable du moindre geste, de la moindre mimique, du plus infime clignement de paupière. La mort est un état proprement horripilant, je vous le dis, ainsi serez-vous prévenus.

Par Marcel Quidam pour Riposte-Laïque

- Pourquoi as-tu couru après ces types, Ducon ?

Le sourire qui me scrute est un rien narquois, la mine, désinvolte quelque peu. J’ai vu cette tête à la télé, interchangeable avec un paquet d’autres, qui répétait les mêmes choses sur le même ton, des trucs qui me quittaient l’esprit à peine les avais-je entendus.

- Je suis Claude Askolovitch, de l’Obs. Toi, tu n’es personne, mais tu m’obliges à parler de toi quand j’ai des urgences d’un autre calibre sur le clavier. Alors, essaie d’être clair. Tu te précipites sur les braqueurs d’un café-tabac avec une bombe lacrymo et une batte de base-ball, tu t’accroches au canon d’un fusil et tu t’étonnes d’avoir pris une cartouche de douze dans les bronches ?

Moi, je ne m’étonne plus. L’Obs, j’aimais bien lire ça chez mon dentiste, qui votait à gauche. C’était surtout les dernières pages, des villas sur la Côte à deux millions d’euros, des châteaux en Bourgogne, des moulins avec rivière en Dordogne avec juste écrit : « nous consulter pour le prix ». Non pas que je pensais posséder ça un jour, mais parce que la maison de gardien ou la cabane des chiens étaient peut-être libres, à un prix raisonnable. L’Obs, journal de gauche, ne renseignait pas là-dessus, je trouvais ça dommage.

Askolovitch… ça y est ! Il n’a pas des intérêts au Qatar, ce mec ? Et ses entrées dans les ministères ? Comment appelle-t-on ce genre de pekins, déjà ? J’ai le mot sur le bout de la langue mais ma langue, tintin, c’est mort aussi.

Pas la sienne.

- Je t’admire quelque part, tu sais, et puis je te trouve pitoyable en même temps. C’est ça, tu me fais pitié. T’aurais pas bougé, tu serais encore en vie, avec les tiens autour de toi, au lieu de quoi tu as fabriqué des assassins et des orphelins. Un jeune de dix-huit ans va en prendre vingt à cause de toi. Pauvre con ! Moi en tout cas, je me serais contenté de noter le numéro de la bagnole et de téléphoner aux flics. C’est quoi, ces tentations d’héroïsme ? Tu t’es cru dans les années cinquante, à la rigueur dans les soixante, quand les mots devoir, honneur, courage, autrui, avaient encore un sens ? Regarde moi, trente secondes seulement. Est-ce ce que je te rappelle par quoi que ce soit ces époques révolues ?

Il rit. C’est petit, crispé, mais expressif. C’est vrai, il a l’insolence des gens qui ont forcément raison. Le timbre aussi, et le regard à potentiel variable de ceux qui négocient sans cesse. Un coup, visqueux, pour la banque et le contrat de travail, un coup, sévère, pour la proie facile que lui offrent les truqueurs de la télé. Dans la jungle, il y a des nettoyeurs qui bossent comme ça, sur les charognes.

Je sens que je l’ennuie.

Un second visage se penche vers moi. Une sale moue aux lèvres, peut-être bien que cette fois, je vais me faire cracher dessus, en vérité, je comprends que je pose un problème à pas mal de gens. Mais c’est dur de se contrôler quand on n’a pas réussi à prendre l’habitude d’être insulté, truandé, menacé, dans sa cité, sur son palier, jusque dans ses chiottes, aussi bien. Il y a un moment, fatidique, où ça pète, c’est ce que j’aurais volontiers expliqué au juge si j’en avais eu le temps. Est-ce que Monsieur Askolovitch pète, quant à lui ? Une fois de temps en temps ? En dehors des repas ? Une belle colère, une envie de meurtre, de l’humain, quoi, basique, animal, instinctif, comme dans la jungle ?

-Moi, je suis Philippe Bailly, dit l’autre, qui a manifestement besoin et même hâte de s’exprimer.

Bailly. Connais pas. Rien à foutre.

-Quelqu’un dont l’opinion compte, sache-le. Je refais le monde, à l’occasion, à des années-lumière de gars dans ton style. Pour penser, on réclame que je prenne d’abord position, alors j’accepte.  Te concernant, ma religion est faite, je pense que tu étais du genre vindicatif, ça touche à la psy, dis-moi le contraire si tu l’oses. Un effet de ta position sociale inférieure, de ton mode de vie limite-précaire, des fortes pressions que l’on subit là-bas, enfin, à cinq kilomètres d’ici, à ce qui se dit. On peut comprendre, inch Allah, mais de là à endosser ton geste stupide, il y a de la marge. Tu me contraries en plein été, à l’heure de la sieste, c’est félon, ça.

Ils sont trois maintenant. Picard, Olivier, encore un de l’Obs, a rejoint les deux autres. C’est drôle, tout de même, ces gens qui éprouvent le besoin de causer sur des cadavres et qui le font assez fort pour couvrir la voix des autres. Des gueulards. Celui-là a carrément tendance à se marrer. Jaune.

- Tu t’es pris pour Rambo ! Moi j’aime bien ça, mais au ciné. Dans la vraie vie, les types comme toi nous emmerdent positivement. Vous nous obligez à nous poser des questions sur nous-mêmes et ça, tu vois, c’est vraiment très énervant. Parce qu’aujourd’hui celui que se défend ou qui prétend défendre ses semblables fout le boxon dans l’ordre social. Il ralentit la marche du collectif, tu piges ? Tu te souviens du premier Alien ? « Dans l’espace, personne ne vous entend crier », c’était écrit sur l’affiche. Eh bien, y’a pas que dans l’espace. Ici aussi, dans ta banlieue de merde, personne ne doit entendre quiconque crier et c’est très bien comme ça. Toi, tu as cru bon d’ameuter les populations, de bouger, de faire quelque chose, donc tu as été fusillé très logiquement. Maintenant, parce qu’il y en a qui trouvent bien ce que tu as fait, parce que comme on dit, il y a débat, tu nous obliges à relever l’absolue vacuité de ton existence, à seulement en parler, tu te rends compte, mes amis et moi obligés de parler de toi.

Il s’esclaffe. Je suis allé trop loin, j’ai honte.

-Alors…

Ils ont pointé leur index vers moi, ensemble. Un trio de baïonnettes. Alors ? En chœur :

-Alors, tu ne recommenceras pas, compris ? Ca va pour cette fois, le sentiment d’injustice, la pulsion, l’héroïsme et tout le bordel. C’est pour la Police, ça, pour les spécialistes. Tu n’es rien de tout ça et même tu n’es rien du tout, la preuve, tu es mort. Donc, tu le restes et surtout, tu ne fais pas d’exemple !

- Moi, si ma mère se fait traîner, en sang et sur deux cent mètres accrochée à la lanière de son sac, j’attends que le scooter ait disparu et que le SAMU soit arrivé pour alerter la force publique, dit l’un.

- Moi, si ma sœur se fait sodomiser puis crever les yeux dans un parking par un violeur multi-récidiviste en semi-liberté,  je reste dans les étages et j’appelle le tout nouveau service de probation pour savoir à quelle heure ils comptent récupérer leur pensionnaire, renchérit le second.

- Moi, si une victime du chômage, du trafic de drogue, du temps pourri et de la CMU insuffisante pour les derniers arrivés me pointe une lame sur la carotide en récitant le Coran, je donne tout, ma carte bleue, mes godasses, mon slip, ma bagnole, mon certificat de baptême et ma fille s’il faut aller au bout de la compassion. Parce que dis-toi une fois pour toutes que s’il m’égorge, c’est à cause de toi, de ton égoïsme, de ton salon IKEA, de ta gueule d’honnête homme et de ton insondable, rédhibitoire bêtise, conclut le troisième

Ils le feront, sans aucun doute. Les plus forts, c’est eux. J’ai envie de vomir tandis qu’ils se penchent vers moi, c’est pire que dans Le mort qui marche (Walking dead). Ils vont me palper les fémorales, me mordre un orteil pour vérifier, des fois que je serais encore un peu vivant, juste assez pour leur mettre mon poing dans la gueule.

- J’veux pas ! Foutez le camp !

J’ai hurlé. Assis dans mon lit, je regarde fixement la pâle lueur de l’aube entre les persiennes. Je sors d’un mauvais rêve, soulagé, vaguement heureux, un peu assommé quand même. Moi, je ne veux pas d’histoire, d’ailleurs je fais tout pour ne pas en avoir. Inodore et insipide, couché avec les poules, abonnement Orange et Livret A, vote au centre, le citoyen idéal aux yeux de mes trois visiteurs.

Dans sa salle d’attente, mon dentiste propose Femme Actuelle, Cuisine pour Tous, La vie du Rail. Du neutre, de l’instructif, du dépaysant. J’y cours, anxieux de garder en mémoire le terrifiant surgissement de spectres imbéciles* dans mon cube d’air. Il est des cauchemars qui vous occupent longtemps, certains, paraît-il, jusqu’à votre dernière heure. Quelle, mais quelle horreur !

Marcel Quidam

Égorgeable par défaut, en toutes saisons.

*Im-bacillus : sans bâton, en latin.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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LA GAULOISE 28/08/2013 08:37


POURQUOI DONNER LA PAROLE A CES TROIS PAUVRES DECHETS HUMAINS ?

FRANHENJAC 27/08/2013 23:48


Et la Rossguignol  qu´en pense-t-elle...laquelle se plaignait que personne n´était intervenu lorsqu´elle fut agressée ?

PAMTAM 27/08/2013 18:50


Beau texte... Suis submergé par un sentiment d'écoeurement et de tristesse désabusée.