Justice au singulier par Philippe Bilger.

Publié le 12 Mai 2014

Si Henri Guaino n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Ma Photo  Au moment où le président de la République semonce un maire FN plus bête que méchant mais n'a pas le courage de sermonner l'une de ses ministres qui ne chante pas La Marseillaise et se moque de l'exercice en le traitant de "karaoké d'estrade", quand l'indignation, devenue plus un réflexe qu'une lucidité, mêle tout et est incapable de séparer le bon grain de l'ivraie, quand la liberté de l'esprit est stigmatisée au lieu d'être saluée, faut-il vraiment inviter Henri Guaino à quitter l'UMP parce qu'il n'approuve pas qu'Alain Lamassoure soit la tête de liste de son parti pour les élections européennes ?

Il y a très peu de sujets sur lesquels je me sens en accord avec Henri Guaino et ils sont plus de nature littéraire que politique, en tout cas absolument pas judiciaire où notre antagonisme est frontal.

Je précise que je me mêle de ce qui ne me regarde pas puisque je ne suis pas à l'UMP pas plus, d'ailleurs, qu'au FN ou au PS. Je le précise pour tous les obsédés de l'enfermement intellectuel et idéologique et pour les imbéciles qui pullulent notamment sur Twitter.

Xavier Bertrand que j'estime avait déjà ouvert le chemin mais Alain Juppé, qui abuse d'une forme au laconisme ironique, lui permettant de ne jamais risquer l'aventure d'un fond détaillé (LCI), a clairement conseillé à Henri Guaino, coupable de dissidence, d'en tirer les conséquences et, en quelque sorte, de s'expulser.

Il est clair que la personnalité d'Henri Guaino n'est pas de celles qui se trouvent à l'aise dans un carcan partisan. Ou alors il faudrait, comme j'en ai rêvé pour moi-même, qu'il inventât sa propre structure où sa singularité ne susciterait pas un afflux.

Mais député UMP, apparemment décidé à combattre au sein de cette famille, soutien inconditionnel et fidèle de Nicolas Sarkozy au point, parfois, de faire douter de sa très vive intelligence, Henri Guaino n'a jamais manifesté la moindre intention d'arbitrer entre sa liberté et son militantisme, entre ce qu'il pense et ce qu'il croit d'un côté et ce que le corpus de l'UMP lui imposerait de déclarer de l'autre. Il persiste dans sa volonté de concilier ce qu'il est avec l'inconditionnalité quasiment obligatoire des ancrages partisans.

Si les structures classiques limitées dans leur pluralisme n'ont pour ambition que de caporaliser et d'exclure, les pensées, les paroles libres se retrouveront seules dans l'espace démocratique, infiniment plus redoutables pour les conformismes que si elles étaient demeurées là où elles avaient choisi d'irriguer, de contester et de proposer.

C'est, d'une certaine manière, reconnaître un pouvoir de nuisance infini à Henri Guaino, une influence démesurée que de prétendre le chasser parce qu'il serait en discordance sur le plan européen. Cette volonté de répudiation montre infiniment plus la faiblesse de l'UMP dans ce domaine que ne le ferait la tolérance à l'égard d'une parole qui aura le mérite, dans le cadre respecté de ce parti, de favoriser un apport neuf, créateur et stimulant.

Jean-François Copé a naturellement approuvé Alain Juppé mais cette coalition de l'autorité frileuse - car la véritable n'est pas angoissée par la contradiction, elle l'intègre ou la domine - ne me semble pas décisive et je suis persuadé que, loin d'arrêter Henri Guaino dans son imprévisibilité passionnante et, j'en conviens, parfois exaspérante, elle va le conduire à l'amplifier avec cette joie qui habite tout résistant quand on lui donne l'occasion de s'opposer. Ce qu'il a mis en oeuvre au plus vite en "dénonçant l'arrogance et le mépris" d'Alain Juppé et en ne bougeant pas d'un pouce sur aucun plan (L'Opinion).

Henri Guaino, à l'UMP, ne devrait pas être un boulet, une charge, un mal à supporter avec résignation ou, pire, une calamité à extirper, une mauvaise conscience à effacer mais une chance, un honneur, un bienfait. Ceux qui donneraient à un parti, qui ne brille pas dans ses profondeurs par l'inventivité et la souplesse d'esprit, la force et l'allure que des personnalités singulières apportent à ces camps sommaires et dogmatiques que sont trop souvent les partis.

Si, à cause de l'Europe, Henri Guaino doit s'en aller, peut-on imaginer demain que l'UMP, pour les choix fondamentaux de la primaire de 2016 et l'élection de 2017, saura se dégager des stéréotypes qui la gangrènent et des fidélités au moins apparentes qui l'entravent pour enfin savoir aborder l'avenir, délestée d'un passé qui l'a fait perdre et d'un présent où elle ne brille pas par la qualité et la finesse de son opposition ?

Henri Guaino, c'est peut-être, sans qu'il le veuille et évidemment à son corps absolument défendant, la possibilité de voir surgir demain une droite remarquable, à la fois élégante, humaniste et efficace, donc non sarkozyste.

Je n'oublie pas non plus qu'Henri Guaino est l'un des rares qui, dans la classe politique, gauche et droite confondues, parlent librement mais le seul, à coup sûr, qui accepte en retour d'être traité avec la même liberté, avec la même roideur. J'en ai fait l'expérience à mon bénéfice.

L'UMP n'a pas à inviter Henri Guaino à la quitter. Qu'elle le laisse tranquille. Tous comptes faits, ce n'est pas ce parti qui lui fait honneur mais l'inverse. Ce n'est pas sa ligne qui donne l'aura à un être qui n'en a pas besoin, mais lui qui la rend acceptable parce que diverse, voire contrastée.

Je répète : qu'on le laisse tranquille. C'est à lui, à lui seulement, de décréter un jour, s'il est trop ligoté, s'il en a envie, si les grands espaces l'attirent plus que la cuisine politicienne, que ce sera le moment.

Alors il partira. De son plein gré.

 

 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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