L'Egypte perd le contrôle du Sinaï. Israêl s'en inquiète vraiment.

Publié le 9 Octobre 2011

Confronté à l’offensive des Palestiniens à l’Onu, l’État hébreu affronte une autre menace : la perte de contrôle du Sinaï par les nouvelles autorités égyptiennes. Reportage sur le terrain.

 Gomme chaque ma­tin, Amit Vered, la qua­rantaine énergique, inspecte une à une ses palettes de tomates, sorties des serres de son moshav (village agricole) de Kadesh Barnea, avant de les laisser partir vers les marchés. Soudain, son biper retentit. En quelques secondes, il a récupéré son fusil M-16, grimpé dans son pick-up et fonce vers l’extérieur. « Alerte terroriste ! Tout le monde à son poste ! », hurle-t-il à la radio.

Une patrouille surgit, Amit stoppe brutalement. Le doigt sur la carte, il donne aux militaires de brèves instructions et repart aussitôt. Plus loin, une Jeep blindée Hummer, mitrailleuse pointée vers l’horizon, bloque déjà l’entrée principale de Kadesh Barnea. « Que se passe-t-il ? », s’inquiète une jeune soldate. « Exercice, exercice… », la ras­sure Amit, tout sourires.

Originaire de Tel-Aviv, Amit Vered s’entraîne à cela une fois par semaine, toujours avec le même sérieux. Officier de sécurité de Kadesh Barnea, une collectivité agricole située à seulement 300 mètres de la frontière avec l’Égypte, il a pour rôle de faire face à toute intrusion jusqu’à l’arrivée de l’armée.

Il dispose d’une quinzaine de volontaires : « Ici, pas un coup de feu n’a été échangé depuis une vingtaine d’années, mais on est en alerte permanente. Si un truc se passe, j’arrête tout ce que je fais et je fonce. »

Kadesh Barnea abrite cinquante-huit familles. Autrefois implanté dans le désert du Sinaï, le village a été rebâti dans le Néguev, après le retrait israélien de la péninsule, en 1982. Avec ses cultures ver­doyantes, c’est une oasis au milieu des dunes de sable qui s’étirent à l’infini. C’est aussi une zone sensible : Kadesh Barnea est au cœur du “Khet”, cet axe propice à la contrebande d’armes, aux infiltrations de terroristes et de clandestins africains, entre la bande de Gaza et la sta­tion balnéaire d’Eilat.

Malgré le danger latent, certains habitants se veulent rassurants : « À vrai dire, on ne ressent pas les tensions, assure Ofer Hartouv, l’un des pionniers d’Ezouz, 10 kilomètres plus au sud. Ce qui se passe autour de nous n’a pas vraiment ­d’impact sur notre quotidien. À court terme, je ne vois pas ce qui pourrait venir nous perturber. » C’est pourtant sur la route longeant Ezouz qu’un com­mando palestinien a mené, le 18 août, une triple embuscade contre des véhicules israéliens (huit morts et une trentaine de blessés). Parfaitement organisés, les terroristes surgis du Sinaï ont utilisé un mode opératoire inédit, combinant des kamikazes, des explosifs et des tirs de roquettes antichars.

Depuis, les cinq localités faisant face au Sinaï – dont Kadesh Barnea – ont pris des allures de camp retranché. L’armée israélienne a renforcé sa pré­sence, décrétant “zone militaire fermée” tous les axes menant au secteur frontalier. « Nous décelons toujours des préparatifs hostiles ve­nant de Gaza, explique le lieutenant-colonel Avital Leibovitz, porte-parole de Tsahal. Nos forces sont redéployées en fonction des alertes. » Sur le terrain, le ministère de la Défense a été prié d’accélérer l’édification d’une nouvelle clôture électrique. Entamés en novembre 2010, ces tra­vaux doivent permettre de sécuriser 140 des 250 kilomètres de frontière avec l’Égypte.

Tsahal admet ne pas être totalement préparé à la détérioration de ce front sud. L’état-major dénonce l’attitude ambiguë des forces égyptiennes. Le 18 août, leur pas­sivité a sans doute permis aux terroristes de se replier à l’intérieur d’une de leurs po­sitions et c’est en les traquant que les soldats israéliens ont également abattu six policiers égyptiens. La “bavure” a été dénoncée dans un rap­port de la Force multinationale d’observateurs (FMO), stationnée dans le Sinaï depuis 1982, accusant Israël d’une double violation des accords de paix pour avoir permis à ses hommes de pénétrer sur le territoire égyptien et d’y faire feu.

Cet incident frontalier est le plus grave depuis la guerre du Kippour (1973). Il a provoqué la première crise israélo-égyptienne de l’après-Mou­barak et entraîné au Caire une fiévreuse surenchère pa­triotique. « Le sang égyptien est trop cher pour être versé sans réponse, a menacé le premier ministre Essam Charaf. Notre glorieuse révolution a eu lieu pour que l’Égyptien puisse regagner sa dignité à l’intérieur comme à l’extérieur. »

Plusieurs rassemblements ont été organisés devant l’ambassade israélienne. Galvanisée par des slogans na­tionalistes, la foule égyptienne réclame une rupture totale des relations avec Israël. On a vu ressortir des portraits de Nasser, symbole d’une fierté arabe retrouvée, et quatre candidats à l’élection présidentielle, dont Amr Moussa, le favori, ont exhorté le Conseil su­prême des forces armées à suspendre les exportations de gaz vers Israël et à ­interdire à la marine israélienne le franchissement du canal de Suez.

Le 10 septembre, les événements ont pris une tournure dramatique. Alors qu’une partie de son personnel diplomatique se trouvait encore à l’intérieur du bâtiment, l’ambassade d’Israël était prise d’assaut par des milliers de manifestants. Benyamin Nétanyahou ordonnait l’évacuation immédiate de ses ressortissants, envoyant d’urgence au Caire un Boeing 707 de l’armée de l’air. Il s’entretenait avec le général Mourad Mouafi, chef des services de renseignements égyptiens, lui demandant d’« employer tous les moyens nécessaires » pour secourir les Israéliens pris au piège dans l’ambassade. Il faudra l’intervention du président Barack Obama, en pleine nuit, pour contraindre l’armée égyptienne à reprendre le dessus. Ce n’est que vers 4 heures du matin que les dirigeants israéliens assisteront en direct à l’évacuation de leurs compatriotes par les commandos égyptiens, grâce aux caméras de surveillance de l’ambassade. « On a évité le pire », confie un général qui supervisait l’opération depuis le PC de crise mis en place à Tel-Aviv.

Cet incident grave confirme la très forte “volatilité” du front sud. « Nous n’avons pas d’autre choix que de nous préparer à la poursuite d’une situation dés­agréable, et d’espérer que qui­conque dirigera l’Égypte dans les prochaines années respectera le traité de paix », écrit l’ancien diplomate Mo­she Arens dans Haaretz.

En dépit du pessimisme ambiant et des incertitudes pesant sur l’avenir de leurs relations bilatérales, l’Égypte et Israël ne semblent pas prêts à un affrontement direct. Les accords de paix de Camp Da­vid, conclus en 1978, restent d’actualité : ils pourraient être simplement révisés pour permettre un redéploiement graduel de l’armée égyptienne dans la péninsule du Sinaï.

Cette région échappe aujourd’hui au contrôle du Caire. Des groupes djihadistes se revendiquant d’Al-Qaïda y auraient installé au moins neufs camps d’entraînement et les tribus bédouines font régner leur loi dans plusieurs localités, comme El-Arish et Cheikh Zoueid. Leurs activités ont redoublé d’intensité depuis la chute de Moubarak. Le gazoduc alimentant Israël et la Jordanie a été attaqué à cinq reprises.

Pour l’État hébreu, le retour au calme dans la péninsule est stratégique. Il encourage les troupes égyptiennes, aux ordres du maréchal Mohamed Tantaoui, dans leur opération de rétablissement de la sécurité dans le Sinaï. À deux reprises en août, Tsahal y a autorisé l’entrée de soldats égyptiens et de chars. Les Israéliens réclament une présence militaire égyptienne plus dissuasive dans la zone pour diminuer la contrebande d’armes à destination de la bande de Gaza. Dans une note récente de l’Aman, les services de renseignements militaires israéliens, on lit que d’importants stocks de roquettes Grad et de missiles antiaériens SA-7 ont transité par le Sinaï depuis l’est de la Libye.

En dépit de la tension politique, la coopération israélo-égyptienne reste réelle et s’accompagne de gestes d’apaisement. Soucieux de ne pas déstabiliser la transition au Caire, Jérusalem vient de renoncer à une opération contre Gaza, prévue en riposte au pilonnage intensif de sa région sud. L’Égypte songe maintenant à installer une zone tampon de 5 kilomètres à sa frontière avec l’enclave palestinienne.  

Source : Maxime Perez de Valeurs Actuelles

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Israël: une démocratie

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Nancy VERDIER 10/10/2011 01:34



Si une zone tampon contrôlée par l'Egypte ne suffit pas il faudra qu'Israël réinvestisse tout ou partie du Sinaï, fasse le nettoyage sur cette zone et se charge de sa propre sécurité. Idem pour
Gaza. Si la situation ne se stabilise pas à Gaza et que les tirs de roquettes continuent, il faudra faire le grand nettoyage de Gaza.