L’ENTHOUSIASME DU SCANDALE. par Annie Keszey

Publié le 13 Avril 2013

Par Annie Keszey 

Gens Réflexion-4 La choquante mais opportune visibilité de la corruption noire de Jérôme Cahuzac est finement synthétisée par Renaud Van Ruymbeke. Ce  juge d’instruction strict, désigné, avec Roger le Loire, pour enquêter sur l’affaire de blanchiment de fraude fiscale du ministre du Budget concentre  les faits individuels, politiques, médiatiques et citoyens d’actualité dans « l’enthousisame du scandale ».

La corruption de responsables politiques, quels qu’en soient les partis, incessante au cours de l’histoire, n’avait pas créé une émotion aussi intense et surtout unanime avant ce dernier choc.

La réprobation absolue cette fois, posture morale certes gratuite, est  étonnamment consensuelle. Aucune voix n’utilise les procédés habituels d’indulgence, de tolérance, pour le déviant, ni d’ambiguïté grise tels que  la minorisation des faits, l’euphémisation, le déni,  le renversement de culpabilité, le cynisme, la recherche de bouc émissaire, l’exploitation de circonstances atténuantes…

Les thèses passionnantes sur les corruptions, de Pierre Lascoumes*, directeur de recherches au CNRS, éclairent l’atteinte à la probité publique de Jérôme Cahuzac. Le ministre du budget a commis les deux erreurs jugées les plus graves  par les Français: la tromperie dans la fonction publique et le mensonge qui brise toute crédibilité. De plus, Jérôme Cahuzac, victime de lui-même, « pris la main dans le pot de confiture », comme l’écrit Luc Ferry, a commis un acte transgressif quant au droit, une recherche de maximalisation de son profit financier et trahi l’intérêt général par son lobbying pour l’industrie pharmaceutique. Trilogie amorale et fatale du droit, de la finance et de l’intérêt général.

 

 Les trois ordres sociaux d’aujourd’hui, le politique, le  médiatique et le  public se regroupent  dans une perception commune, une condamnation sévère, de la corruption. Cette unanimité rare et sans doute éphémère relève de la conception classique de l’intégrité républicaine, celle que Pierre Lascoumes rapproche de la « civic » culture puritaine décrite par Arnold Heidenheimer.

« L’enthousiasme du scandale » pourrait signifier, avec un humour glacé, ce rassemblement civique au cœur de la morale alors que d’ordinaire les jugements portés sur les corruptions sont confus, imbriquant des positions des trois ordres laxistes, ambivalentes, coopératives, compréhensives, mouvantes et, très minoritairement, intransigeantes. Habituellement, un quart des citoyens seulement seraient apte à un choix rationnel de leurs représentants politiques et opposés à tout vote vénal.

Il paraît actuellement peu probable que le retour éventuel de Jérôme Cahuzac à l’Assemblée Nationale puisse requalifier sa corruption à l’aide d’un rituel de restauration de son image.

Ses anciens amis ne semblent pas compréhensifs.

 

Il existe déjà, en France, des organismes et des services anti-corruption. Ils dysfonctionnent. L’OCDE aussi a publié plusieurs rapports, Martin Hirsch a proposé des mesures contre les conflits d’intérêts. La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques ou CNCCFP créée par la loi du 15 janvier 1990 est inefficace. Le ministre de l’économie et des Finances dispose de moyens d’investigation qu’il n’utilise pas toujours…

Les gouvernements de droite et de gauche freinent ou empêchent les poursuites. Par principe, tout le monde est pour la probité publique, en pratique beaucoup la redoutent et trouvent d’efficaces moyens pour la rendre inopérante : le théâtre de l’actualité française accrédite l’affirmation.

Le président de la République annonce des mesures de moralisation. L’avenir dira s’il s’agit d’une volonté réelle.

Plutôt que d’étaler les patrimoines des élus dans un souci de transparence, mieux vaut en contrôler la véracité. Les électeurs n’ont que faire de ces listes qu’ils ne peuvent vérifier. François Fillon a décliné son patrimoine sur la seconde chaîne, devant David Pujadas, ce dont nous le remercions, mais pourquoi n’a-t-il pas cité sa société de consulting « 2F Conseil », créée en juin 2012 ?...

Comme le demandent les vrais spécialistes des répressions des fraudes, il s’agit de lutter contre la fraude fiscale interne, de supprimer le cumul des mandats, d’interdire le renouvellement des mandats, contre le népotisme, et de prononcer l’inégibilité à vie des politiques condamnés.

 

Deux listes de corrompus, de droite et de gauche, dans l’article suivant, rappelleront la permanence et la variété des dérives de nos représentants.

*Une démocratie corruptible- Arrangements, favoritisme et conflits d’intérêt. Pierre Lascoumes. Seuil.

Annie Keszey.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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