L’espoir Omar Suleiman. Par Michaël Béhé depuis Beyrouth

Publié le 12 Avril 2012

Par Michaël Béhé à Beyrouth © Metula News Agency

 

L’espoir renaît un peu en Egypte avec l’annonce, le week-end dernier, de la candidature d’Omar Suleiman à l’élection présidentielle. Une candidature déposée dimanche in extremis avant l’heure limite des inscriptions.

 

Le général Suleiman fut le cerveau du régime Moubarak, longtemps en charge des services secrets, puis vice-président d’Hosni Moubarak lors du Printemps, et, plus brièvement encore, président de-facto, lorsque le raïs se retira à Sharm El Cheikh (c’est lui qui annonça sa démission aux Egyptiens), avant de transférer la gouvernance du pays au Conseil supérieur des Forces armées.

 

Dimanche dernier, sous les vivats de milliers de supporters, il s’en alla remettre les 30 000 signatures valables au Comité électoral, devenant ainsi le 23ème concurrent à la présidence.

 

Auparavant, il avait déjà tergiversé par trois fois, déclarant son intention de briguer la fonction suprême, puis se désistant. Avant-hier, il a expliqué se sentir moralement obligé de participer au scrutin par égard pour ses partisans ; il a considéré que c’était son "devoir de soldat".

 

Dans les faits, cependant, les analystes considèrent que la junte au pouvoir a vivement encouragé le général, âgé de 74 ans, à se présenter, afin de posséder une chance réelle de ne pas voir le pays du delta du Nil sombrer définitivement en mains islamistes.

 

Il se pourrait également fort bien que les Etats-Unis aient favorisé cette candidature, et ce, pour la même raison. Il est de notoriété publique que Suleiman a toujours entretenu des liens très étroits avec la CIA notamment.

 

Les Frères Musulmans, les principaux visés par cette décision, n’ont pas manqué de réagir immédiatement à la nouvelle et de la critiquer d’une manière extrêmement violente.

 

  

Leur principal candidat, le millionnaire Khairat El Shater, a ainsi qualifié la candidature de Suleiman d’ "insulte à la révolution", avançant de surcroît que "la majorité des Egyptiens ne l’accepteront pas".

 

Shater a fait suivre ses observations de menaces cinglantes, insinuant que si Omar Suleiman l’emportait, ce ne pourrait être qu’en truquant la consultation, et que, dans ces conditions, "tous les Egyptiens – et pas uniquement les musulmans – s’empareraient de la rue".

 

Cela donne un échantillon saisissant de l’idée que les islamistes se font de la démocratie. Ils sont déjà parvenus à réunir le parlement qui leur est totalement acquis, afin d’y faire adopter un décret interdisant à l’ancien vice-président de se présenter. Mais cette décision reste purement symbolique, puisque seul le Tribunal Administratif possède les compétences requises pour écarter un candidat de la course à la présidence.

 

Pour ce faire, il faudrait que cette cour puisse établir que le général eût indiscutablement trempé dans des affaires de corruption politique. Or, dans le cas de M. Suleiman, cela semble particulièrement improbable, ce dernier constituant une exception de probité parmi les hommes de l’ancien régime et les politiciens des bords du Nil.

 

Les Frères Musulmans et les salafistes, en perte de vitesse depuis quelques semaines, se sentant politiquement inquiétés, font feu de tout bois contre le concurrent séculier ; lundi, c’est l’ancien chef de la fratrie, Mohammed Mahdi Akef, qui y est allé de son invective, arguant que la tentative de Suleiman de se faire élire participait d’une "absurdité irrévocable (sic)".

 

Quant à Abou Al-Fatoua, un autre ex des Frères, il n’a pas hésité à faire usage de l’argument de décrédibilisation suprême : à l’en croire, "Suleiman est un trésor israélien".

 

Dans leur rage à vouloir s’emparer sans partage des affaires et à instaurer la charia, les islamistes sunnites égyptiens ne se contentent pas de vociférer. Interviewé lundi dans le quotidien Al-Akhbar(Les Nouvelles), l’ancien chef de l’espionnage égyptien a rendu public qu’il avait plusieurs fois été menacé de mort par les Frères Musulmans, désireux de le dissuader de se présenter au suffrage populaire, et que, depuis dimanche, les mêmes menaces avaient encore décuplé, provenant de la même origine, contre lui et son entourage.

 

Le Parti pour la Liberté et la Justice, l’émanation politique des Frères Musulmans, tente de justifier sa colère en prétextant la nécessité absolue qu’il y a à apaiser les tensions communautaires qui auraient été conçues sous le régime Moubarak, qui s’en prenait aux "coptes et aux musulmans parce que son système était basé sur la tyrannie".

 

Nous ne sommes, quant à nous, pas étonnés du tout par cette pirouette délirante jetée dans la bataille par les islamistes. En effet, les coptes, les Egyptiens chrétiens, subissent assassinats et brimades ininterrompus de la part des musulmans, depuis le Printemps du Caire, effets de l’incitation organisée par les Frères.

 

Or ils représentent environ le quart des 80 millions d’Egyptiens, et ils pourraient voter massivement en faveur de Suleiman en qui ils ont confiance ; ils ne vont en tout cas pas apporter leur suffrage à unFrère ou à un salafiste.

 

Ajoutez à cette constante les 15 à 20 pourcent de nostalgiques de l’ancien régime, les 12 à 15 pourcent de libéraux et anticléricaux, la profusion des candidats islamistes, qui vont, inévitablement, s’affaiblir les uns les autres, et vous comprendrez que les inquiétudes des Frères sont amplement justifiées.

 

Et pour ne pas arranger leurs affaires, leur candidat principal, Khairat El Shater, risque fort l’élimination, pour avoir séjourné en prison durant ces dernières années, ce qui lui interdit de se présenter à un suffrage électoral.

 

C’est déjà ce qui est advenu au porte-drapeau du parti libéral, Ayman Nour, qui avait été incarcéré sous Moubarak.

 

Quant au salafiste Hazem Abou Ismaël, c’est pour une autre raison qu’il vient d’être officiellement exclu de la meute des prétendants. Sa mère, en effet, possède la nationalité américaine, et la loi, au pays des pharaons, requiert, pour se présenter à une élection, que les parents et tous les grands-parents du postulant n’aient pas détenu d’autre nationalité que l’égyptienne.

 

Les Frères Musulmans, confrontés au risque de disqualification d’El Shater, se sont empressés d’inscrire à l’élection un autre prétendant de leur crû, Mohammed Morsi, le chef du Parti pour la Liberté et la Justice.

 

Mais le public ne le connaît pas, et les sondages à disposition, quoique très peu fiables, le situent sous la barre des 3%. Le plus sérieux d’entre eux a été réalisé par le Centre Al-Ahram pour la Politique et les Etudes Stratégiques, sur une population représentative de 1200 personnes. Il a été rendu public ce mardi.

 

Cette enquête d’opinion indique que c’est le candidat séculier Amr Moussa, ex-ministre des Affaires Etrangères de Moubarak, et ancien Secrétaire général de la Ligue Arabe, qui pointerait en tête, avec 30.7% des intentions de vote ; il serait suivi par le salafiste Hazem Abou Ismaël, qui, depuis, a donc été disqualifié.

 

Et les critiques ne manquent pas contre Amr Moussa, y compris dans les rangs des non-islamistes ; on lui reproche d’avoir été nul à la direction de la Ligue Arabe. On l’accuse aussi d’avoir marié sa fille au plus grand espion israélien (ou agent double, ça n’est pas encore tranché) à avoir sévi en Egypte, l’homme d’affaires Ashraf Marwan.

 

Marwan, qui a fini sa carrière assassiné sur la terrasse de son appartement londonien en 2007, lorsqu’il fut précipité dans le vide à partir du cinquième étage. Il eut tout de même droit à des funérailles quasi-nationales au Caire, en présence, outre d’Amr Moussa, du fils Moubarak, Gamal, et… d’Omar Suleiman.

 

Il est clair que l’élection du général serait d’une importance extraordinaire dans la région et dans tout le monde arabo-musulman. Le Printemps du plus peuplé des Etats arabes accoucherait ainsi, démocratiquement, d’un guide non-islamiste, pro-occidental, et favorable à de bonnes relations avec Israël, qu’il connaît sur le bout des doigts.

 

Suleiman est un homme respecté partout où il se rend ; grâce à sa grande connaissance des dossiers, son style direct et franc, et son pragmatisme à toute épreuve. Il est ainsi autant apprécié par Abou Mazen et Salam Fayyad, que par Ehud Barak et Netanyahu. Il connaît également le Liban et ses protagonistes comme sa poche. Un ex-ministre, apprenant à Beyrouth la candidature du général, eut ce mot : un accord conclu en présence de Suleiman est un accord dont on sait qu’il sera tenu.

 

D’autre part, l’ancien vice-président est probablement la seule personnalité capable à la fois de remettre l’Egypte au travail, de regagner la confiance des Occidentaux et de faire cesser la chienlit qui ravage son pays.

 

Il est un rempart contre l’impérialisme islamique. Si Suleiman l’emporte en mai, les salafistes et les Frères Musulmans seront contenus partout où ils se trouvent. Cela permettra aux peuples de la région de se remettre à espérer en la démocratie, l’humanisme et l’alternance. Au lieu de la charia, des républiques islamiques, de l’excision et de la Burqa.

 

On pourrait enterrer la révolution qui n’a jamais eu lieu, et qui était, en fait, une prise de pouvoir ad aeternam, dans la violence permanente, de l’islam sur tout le reste.

 

Comme vous pouvez le concevoir en prenant connaissance de ces lignes, les enjeux sont énormes. Bien au-delà du choix politique, il s’agit d’un choix de vie, presque de monde, dirai-je sans emphase aucune.  

 

 

Metula News  Agency ©

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Le Nazislamisme

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