L'Identité nationale au Maroc n'est pas tabou! Ce n'est pas comme en France.

Publié le 14 Novembre 2011

Le retour en force des discours sur « l’identité nationale », « l’imaginaire national », « le grand récit national », et avant cela le Volkstum , est assez palpable depuis plusieurs décennies. En témoignent les titres des ouvrages parus récemment , ainsi que les débats politiques sur la question, versant à plusieurs occasions dans la xénophobie ou l’islamophobie comme en France, ou en douceur comme dans l’espace russe après l’éclatement de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) en 1991.

L’époque où un Montesquieu pouvait dire « (…) je suis nécessairement homme et je ne suis français que par hasard » paraît sérieusement révolue.

Ce discours sur la reconstruction de l’identité nationale en Occident s’est imposé, aussi et surtout par la présence des communautés immigrantes qui constituent des moral strangers, selon la célèbre formule du philosophe et médecin américain Engelhardt . Ce qui a exigé l’émergence d’un débat politique , et aussi intellectuel, sur la possibilité, ou non, de la participation des immigrants à la réécriture d’un nouveau récit de la nation, dans les sociétés de leur accueil. Le débat s’avère pertinent, d’autant plus que ces étrangers venus d’ailleurs sont porteurs de marqueurs identitaires et religieux, autres que celui judéo-chrétien occidental, une des principales sources du Moi occidental moderne. Toutefois, si la présence de l’Autre a perturbé l’identité nationale en Occident, l’éthos national marocain, quant à lui, semble insensible aux appréhensions susceptibles d’être générées par la présence d’un étranger, religieusement et moralement différent. D’ailleurs, d’un point de vue juridique, il reste difficile pour cet étranger d’acquérir la nationalité marocaine . Toutefois, le souci de préserver cet éthos national est imposé notamment dans le domaine des pratiques religieuses au Maroc, quant à leur préservation des influences externes, surtout le wahhabisme et le chiisme, puisque le champ religieux est toujours encadré principalement par le rite malékite et la doctrine ach’arite .

A ce sujet, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, lors de son discours du Trône du 30 juillet 2003, avait précisé : « Est-il donc besoin pour le peuple marocain, fort de l’unicité de son rite religieux et de l’authenticité de sa civilisation, d’importer des rites cultuels étrangers à ses traditions ? Nous ne le tolérerons pas, d’autant plus que ces doctrines sont incompatibles avec l’identité marocaine spécifique. A ceux qui s’aviseraient de se faire les promoteurs d’un rite étranger à Notre peuple, nous ous opposerons avec la vigueur que requiert le devoir de veiller à la préservation de l’unicité de rite chez les Marocains (…) » .

La question de la religion comme constituante de l’identité nationale ne concerne pas seulement des pays de l’espace arabo-musulman, comme le Maroc, que plusieurs sondages classent comme les pays les plus religieux du monde . D’ailleurs, pour le cas de la Pologne par exemple, l’équation, « Polonais égale Catholique », reste un des grands classiques de l’identité polonaise . Même dans la Tunisie bourguibienne, où son leader affichait clairement, voire excessivement, une sécularisation du mode de vie - et même de pensée - tunisien, la religion est acceptée comme constituant de l’identité tunisienne. Sur ce point, dans un discours adressé à la nation en 1974, Bourguiba avança que la Tunisie a toujours été capable de préserver sa personnalité et qu’après que les berbères aient résisté à la conquête musulmane, (pendant plus de  ans ndlrGérard Brazon) ils ont accepté l’Islam et l’ont considéré comme partie intégrante de leur personnalité .(Par le fil du cimeterre - idem)

En fait, c’est dans cette perspective que le nouveau texte de la Constitution marocaine de 2011, marque lui aussi ce souci pour l’identité marocaine. Il introduit pour la première fois le terme « identité » pour signifier cet éthos national ou ce grand récit élaboré depuis des siècles par une communauté qui se définit comme marocaine, soit par rapport à l’Occident, soit par rapport à l’Orient musulman.

Cela étant, comment définir cette identité nationale, qui a constitué le facteur de cohésion des habitants de ce pays, sans égard à ses frontières actuelles ?

Le texte de la Constitution met en évidence le lien direct entre l’identité nationale marocaine et ses composantes diverses d’une part, et l’unité du Royaume du Maroc d’autre part. Cette diversité, notons-le, est rejetée par plusieurs intellectuels amazighs (berbères), comme le poète et historien Ali Sidqi Azaykou, décédé en 2004, selon lequel l’amazighité est le fondement commun partagé entre tous les Marocains . Sauf que dans cette perspective, l’identité marocaine s’inscrit dans un fait biologique, que les non-amazighs sont tenus d’intérioriser idéologiquement ou politiquement. D’autant plus que c’est la diversité elle-même de l’éthos national marocain qui constituerait plus un facteur de cohésion et de stabilité. C’est une preuve que cet éthos national, dont l’amazighité demeure un élément essentiel, est capable de rencontrer d’autres composantes, de se les approprier et de les véhiculer sous d’autres formes et dans un seul creuset. La même chose pourrait être dite de la variante hassanie, hébraïque ou arabe. Les différences, le cas échéant, deviennent des enrichissements inscrits dans des bulles identitaires d’appartenance multiple, sans que cela ne soit en contradiction avec la définition constitutionnelle de l’identité marocaine comme « une et indivisible » . A ce sujet, la notion forgée par Edgar Morin de la poly-identité, (ce qui serait à mon sens une défaillance psychologique - idem) pour régler le conflit entre l’identité européenne et celle nationale , pourrait servir à considérer l’identité marocaine comme une identité qui englobe et vient au-dessus des « identités infranationales », amazighe, arabe, musulmane, hassanie et juive, de telle manière que l’essence même de celle-là dépend de l’osmose entre celles-ci, qui la constituent et la sous-tendent. Ces dernières ne peuvent mener une vie normale et s’épanouir en dehors de la bulle identitaire marocaine, assimilée à une Cellule mère. C’est pourquoi l’identité marocaine peut se définir comme « une et indivisible » selon les termes de la Constitution. C’est ainsi que les pièges de l’identité seraient déjoués, et que la fidélité identitaire ne risquerait pas d’être paralysante ni paralysée.

De toute évidence, dans un monde de plus en plus mondialisé et ouvert, la peur de voir son identité se perdre, se diluer ou s’altérer par la présence d’autres identités, n’est pas - ou plutôt n’est plus - fondée. C’est d’ailleurs le point soutenu notamment par Samuel Huntington. A ce sujet, le théoricien du « choc des civilisations », retient l’idée qu’à une époque, l’identité nationale américaine semblait avoir disparu, surtout pour une partie de l’élite américaine éduquée. Mais avec, notamment, la mondialisation, le multiculturalisme et l’immigration, les identités ethniques et raciales américaines se sont éclipsées et ont cédé la place à une identité nationale . Ce patriotisme a atteint son paroxysme avec les événements du 11 septembre 2001. Ce qui est applicable aussi à l’identité marocaine, dont le sentiment refait surface en cas de crise. Ce qu’on a pu constater d’ailleurs dans les événements tragiques de Casablanca du 16 mai 2003 et de Marrakech du 28 avril 2011. Dans ce dernier exemple, les foules brandissant le drapeau national ont fait oublier, au moins pour plusieurs jours avant que le processus du référendum constitutionnel ne soit entamé, les manifestations du mouvement du 20 février.

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Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

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