L’intervention française au Mali : évidemment oui, mais après ? Par Bernard Lugan

Publié le 28 Janvier 2013

Maintenant qu’il est possible d’évoquer l’opération Serval sans risquer de nuire à son bon déroulement, trois questions doivent être posées.

1) Quel était le but des islamistes quand ils lancèrent vers le Sud une attaque suicidaire au moyen de colonnes de véhicules, véritables cibles pour les hélicoptères et les avions français ?

2) Pourquoi l’Algérie, jusque là opposée à toute intervention de Paris, a-t-elle subitement changé d’avis et autorisé le survol de son territoire par l’aviation française ?

3) Que peut-il désormais se passer ?

Avant toutes choses, il importe de bien voir que la situation malienne, somme toutes « sous contrôle », cache l’incendie qui est actuellement en train de se développer dans la zone péri Tchadique. Le chaos en retour se fait en effet sentir dans tout le sud de la Libye, cependant que la contagion n’est plus qu’une question de temps au Tchad et au Darfour avec le risque de voir un continuum fondamentaliste s’établir avec les islamistes de Boko Haram du nord Nigeria.

Or, l’exemple du Mali devrait faire réfléchir. Ne perdons en effet pas de vue que ce fut l’addition de non décisions qui permit à un incendie au départ limité et pouvant être rapidement éteint au moyen d’une opération « discrète » de devenir un foyer régional de déstabilisation.

Longtemps, François Hollande a tergiversé, son choix se portant sur une position intenable : nous n’intervenons pas mais nous allons former ceux qui interviendront ultérieurement…Alors qu’ils étaient moins de 300 au mois de juin 2012 et qu’ils avaient commis l’erreur de sortir de la clandestinité désertique pour se rassembler à Gao et à Tombouctou, la non décision française a laissé aux islamistes le temps de se renforcer et de monter en puissance. Il aura donc fallu leur suicidaire tentative de progression vers le sud pour que, acculé et dans l’urgence, le président de la République donne l’ordre d’intervenir.

1- Pourquoi les islamistes ont-ils déclenché cette offensive ?

Les raisons de ce qui apparaît aujourd’hui comme une grave erreur militaire et politique sont multiples ; sans leur donner un classement hiérarchique, il est possible d’en distinguer au moins quatre :

- Certains parmi leurs chefs pensaient qu’une avance foudroyante suivie d’une ouverture politique mettrait la France devant le fait accompli ; d’autant plus que François Hollande avait bien affirmé qu’il n’était pas question d’intervenir militairement.

- D’autres considéraient qu’il fallait lancer une offensive avant la montée en puissance de l’opération de reformation de l’armée malienne par les conseillers européens.

- Au sein de la nébuleuse islamiste, les rivalités politiques et ethniques sont très importantes et certains ont voulu, par un coup d’éclat, s’assurer le leadership.

- A Bamako où la situation politique est illisible en raison des coups d’Etat successifs, les islamistes ont des partisans religieux ainsi que des alliés de circonstance qui comptaient sur eux pour prendre le pouvoir.

2- Pourquoi l’Algérie a-t-elle changé de politique ?

Depuis le début de la crise malienne, la crainte de l’Algérie est que le problème soit déplacé vers le Nord, les principaux groupes salafistes opérant au Sahel et au Sahara étant en effet dirigés par des Algériens et majoritairement composés d’Algériens. C’est pourquoi Alger a privilégié le règlement politique, cherchant à isoler les islamistes en jouant sur les clivages ethniques.

C’est ainsi que le 21 décembre 2012, à Alger, au moment où le conseil de sécurité de l’ONU votait à l’unanimité l’envoi d’une force africaine au Mali, des représentants du MNLA et d’Ansar Dine, les deux composantes de la rébellion touareg, scellaient leur réconciliation, déclarant être prêts à discuter avec Bamako et à intervenir militairement contre les bandes islamo mafieuses qui occupent le nord du Mali. Or, cet accord fut refusé par deux courants touareg, celui des ultra de la revendication de l’indépendance de l’Azawad qui se méfient de l’Algérie, et celui de la composante islamiste d’Ansar Dine.

L’Algérie a donc eu l’impression de s’être fait berner. Dans ces conditions, le maintien de sa ligne politique non interventionniste au moment où les colonnes de pick-up fonçaient vers Bamako, risquait de la faire apparaître aux yeux de toute l’Afrique de l’Ouest comme l’alliée objective des islamistes auxquels elle aurait échangé le Mali contre sa propre sécurité intérieure.

Voilà pourquoi Alger a changé de position, autorisant l’aviation française à survoler son territoire et envoyant son armée sur la frontière malienne afin de rendre cette dernière imperméable aux jihadistes s’ils devaient quitter la région de Tombouctou et de Gao.

3- Que peut-il se passer désormais ?

Ainsi que je le disais dans mon communiqué du 14 novembre 2012, une opération militaire ne se construit pas comme une synthèse entre divers courants, à l’image de ce qui se fait lors des congrès du parti socialiste. En la matière il faut en effet des objectifs clairs et des moyens adaptés. Nous avons désormais les seconds sur zone, mais l’objectif politique et militaire d’une telle opération est toujours aussi confus.

Or, sans un règlement politique de la question malienne, à savoir la définition d’un nouvel équilibre entre le nord et le sud du pays, nous n’allons faire que repousser le problème. En effet, si les frappes françaises ont pour seul but d’empêcher une « descente » des islamistes vers Bamako et cela pour donner le temps à la CEDEAO de mettre sur pied l’expédition qui permettra au sud Mali de reconquérir le nord Mali, rien ne sera réglé car, plus que jamais, la question touareg est le coeur du problème. Les autorités françaises la nient et les Etats-Unis l’ont prise à l’envers. Pour lutter contre le terrorisme, ces derniers avaient, avec justesse et pragmatisme, formé des officiers touareg… mais tout en leur demandant de demeurer loyaux aux autorités sudistes qu’ils combattent depuis 1960... Les élèves ont donc appris pour ensuite déserter.

Rien ne pouvant se faire sans les Touareg, si nous voulons qu’ils participent à la police du désert, il faut donc leur donner des gages politiques. Les autorités de Bamako pourront-elles comprendre cette nécessité et pourront-elles se résoudre à l’évidence quand l’inévitable « reconquête » sonnera au contraire l’heure de la vengeance? Il est permis d’en douter.

Bernard Lugan

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

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philo 29/01/2013 10:16


OUI, excellente analyse. Oui, il est urgent de traiter avec les touaregs, qui en l'occurrence sont incontournables. Question : Qui va traiter
avec eux ? Le gouvernement du Mali ?  Il est illégitime et d'autre part, il faut connaitre les problèmes ethniques qui existent en Afrique et au Mali particulierement dans cette
zone pour comprendre qu'espérer un accord est utopiste. Je dirais même, que les maliens sont tellement conscients de l'incapacité de leur gouvernement à mettre de l'ordre dans le pays que
beaucoup n'hésitent pas à demander que la France vienne recoloniser leur pauvre pays. Par ailleurs, les grosses compagnies qui déjà exploitent les richesses que renferme le sous sol de cette
zone, ainsi que celles qui sont attirées, risquent d'attiser bon nombre d'intérêts, donc de conflits. Qui vivra verra ! 

mika 29/01/2013 09:56


"...Intervenir, évidemment OUI " Regardez la vidéo !


http://www.youtube.com/watch?v=vM0oYiRUxuY

olivier 29/01/2013 09:27


Excellente analyse, avec cette remarque finale : rien ne pourra se faire sans les Touaregs. Ces derniers étant peu sensibles aux tendances radicales de l'islam, il est urgent de traiter avec eux
en leur accordant de larges privilèges et en les constituant en fer de lance de la police du désert. Les satellites, les drones et l'aviation de chasse ne suffisent pas dans ces régions. Il faut
des hommes au sol. Et le Touareg en connaît chaque caillou.