L'islam entre deux mondes par CLAUDE IMBERT

Publié le 9 Novembre 2011

L'islam politique reverdit sous le printemps arabe. En Tunisie éclatent ses premiers bourgeons. Ce printemps d'islam déconcerte les benêts : ils voudraient que le glas des dictatures fasse naître la démocratie laïque dans un chou-fleur. Comme si, chez nous, la République de 1875 était née... en 1789. Notre idéal veut certes qu'on soutienne la chute des despotes, mais non qu'on se monte le bourrichon sur la suite.

Avec l'avènement, par les urnes, d'un islam politique, nous vivons une étape décisive de l'autonomie des peuples islamisés, inaugurée par l'extinction de l'ère coloniale. S'il est raisonnable de croire à l'aspiration croissante des hommes à la liberté, nul ne sait comment cet épanouissement s'accommodera, en terre d'islam, de l'idéal démocratique.

L'accès aux urnes, longtemps cadenassé par les dictatures, libère l'islam. Durement combattu par Ben Ali, Moubarak, Assad, Kadhafi et consorts, l'islam politique sort de ses geôles. Les peuples, lorsque enfin ils s'expriment, parlent la langue la plus commune et familière : celle de l'islam. Une évidence sous-estimée : des Tunisiens modernistes découvrent, ces jours-ci, dans les urnes, combien la Tunisie, loin de Tunis, reste, dans ses tréfonds, un pays arabo-musulman.

L'islam arabe d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient rassemble 350 millions de fidèles parmi 1,6 milliard de musulmans. Cet islam a beau être divisé en chiites et sunnites et remodelé par chaque pays, il anime de sa puissante ferveur populaire la vie privée et collective de tous les peuples arabes. Car l'islam, dans sa vocation missionnaire, ne régente pas la seule conduite des âmes, mais celle des moeurs et tout le comportement social et politique.

C'est sur cette singularité que s'ouvre, béant, entre l'islam et le reste du monde, le grand schisme idéologique. Car le monde entier, et quelle que soit la religion dominante, laïcise ses pouvoirs. Si un Atatürk en Turquie, un Bourguiba en Tunisie ont eux-mêmes écarté l'islam de l'autorité publique, c'est qu'ils le tenaient pour un frein majeur au développement de leurs peuples. Les Algériens, en 1991, allèrent jusqu'à refuser le pouvoir à des islamistes régulièrement sortis des urnes : un coup de force historique !

Quant à l'Occident, de surcroît traumatisé par l'hérésie terroriste des fondamentalistes, il ne peut que développer sa critique ou son aversion : l'islam heurte l'essentiel de notre idéal des droits de l'Homme. Nous refusons, entre autres, d'en écarter... la moitié du genre humain, les femmes. Que cette critique légitime soit ostracisée comme "islamophobe" par le militantisme islamique ne fait que l'aviver, dès lors qu'à côté de l'islam modéré, très majoritaire, l'Occident constate un regain de l'islamisme virulent en Iran ou au Pakistan. Et qu'un certain islam, émigré en Europe, prétend y exporter ses moeurs, ses voiles et ses mariages forcés.

L'islam, sans hiérarchie cléricale, n'a pas trouvé son Luther, son grand réformateur. Mais sa réforme, inch'Allah, se cherche un peu partout à tâtons. Contre les intégristes convaincus que la loi coranique est incompatible avec le régime abhorré de la démocratie, l'islam modéré se convainc du contraire. Son modèle, évoqué à tort ou à raison, vient de Turquie, où le pouvoir, détenu par le parti islamique d'Erdogan, n'a pas, aujourd'hui du moins, récusé la laïcité établie par Atatürk.

La petite Tunisie avec ses 11 millions d'habitants devient sous nos yeux le laboratoire le plus surveillé de cette délicate alchimie. Avec ses 40 %, le parti islamique, Ennahda, doit pour gouverner s'allier à l'une des deux grandes forces laïques. Il promet que l'application de la loi coranique - la charia - ne remettra pas en question le statut des femmes tunisiennes, les plus émancipées de tout le monde arabe. Il n'évoque pas la polygamie comme son voisin libyen. Il écarte l'absolutisme à la saoudienne et les pratiques les plus abjectes comme la lapidation des femmes adultères.

Qu'en sera-t-il, dans quelques mois, dans quelques années ? La rédaction de la Constitution tunisienne nous l'apprendra un peu, et la pratique, beaucoup. Les laïques ne sont pas déterminés à se laisser tondre. Mais ils s'inquiètent déjà, dans un pays où la langue française reste très vivante, du projet d'arabisation radicale.

La Libye, et son non-Etat, vivra la même et décisive aventure, dans des conditions très critiques qu'exacerbent le tourbillon des tribus, l'or noir du pétrole et le déferlement des armes. L'Egypte verra son pouvoir disputé entre l'armée et des Frères musulmans cramponnés au conservatisme d'Al-Azhar.

Partout et jusque dans la Palestine du Hamas, le glaive du Prophète mettra son poids dans la balance. Il cherche en vain à convaincre dans le monde 5,4 milliards d'infidèles. Mais, dans la terre arabe où son prophète est né, Allah gouverne les reins et les coeurs de foules prosternées.

CLAUDE IMBERT

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

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L'En SAIGNANT 09/11/2011 19:37



Faut pas rêver .... ! L'islam n'aura jamais son Luther c'est impossible parce qu'il n'existe aucune "hiérarchie" dans l'islam. Chacun se démerde à son niveau avec le coran dont l'interprétation
ne réside en fait que dans l'application plus ou moins dure de la charria. Tout est vérouillé pour l'éternité et c'est la masse des demeurés endoctrinés  mais plus ou moins chauffés par l'
"imam-sultan" du coin qui en sont en quelque sorte les "garants".