La fin de l'Euro? Conversation surprise entre un Américain et un Allemand bien informés

Publié le 27 Janvier 2012

Aller au conten |Aller au menu |Aller à la rechercPar André Teissier du Cros

Institut TURGOT

 

  Le Comité Bastille est un laboratoire d'idées particulièrement actif dont A. Teissier du Cros est le Président. Nous sommes loin de partager ses propositions. Néanmoins ses analyses et réflexions, parfois fort iconoclastes, nourrissent un débat face auquel on ne peut pas rester  totalement indifférent - ne serait-ce que pour les réfuter.

La scène se passe dans le bar d’un aéroport. Un Américain et un Allemand de passage ont fait connaissance et sympathisé.

- L’Américain (US): Je suis bien heureux de vous rencontrer ! Peut-être allez-vous m’expliquer pourquoi les Allemands semblent devenus fous.

- L’Allemand (G) : Fous ? Vous m’intriguez. Pourquoi donc ?

- US : Nous sommes entre nous, donc parlons clair : votre aventure de l’euro aura été une folie. Votre pays est forcé de servir, de fait en tout cas, de garantie souveraine à un paquet de pays incapables de s’imposer la même discipline budgétaire et fiscale que vous… Vous êtes les premiers à payer pour l’incurie des autres membres de l’euro.

- G : Vous nous flattez. Je vous rappelle que plusieurs pays européens sont moins endettés que nous…

- US : Ce n’est pas à la seule dette publique que je pense. Une monnaie qui est commune à plusieurs pays indépendants n’est pas gérable. Elle encourage les dirigeants des économies faibles à financer leur croissance et leurs réélections par la dette et le déficit, comptant sur les économies fortes pour servir de garantie.

- G : C’est bien ce que prophétisent certains des nombreux grands gourous de l’économie. Mais c’est aussi pourquoi nous nous acheminons vers une gouvernance économique des 17 pays de l’euro qui va imposer la discipline commune nécessaire…

- US : Sans vous offenser, laissez moi rire. Votre discipline commune est un vœu pieux, et supposant même qu’elle serait respectée elle ne résoudrait rien.

- G : Il y a dix ans, vous aviez raison. Ce qui a changé est que maintenant il n’y a pas d’autre alternative. Ou bien un pays se plie à la discipline, ou bien il risque de devoir sortir de l’euro. L’Union des Banques Suisses a évalué ce que cela couterait à un petit pays fortement endetté : de l’ordre de 40 à 50% du PNB la première année. Même pour l’Allemagne, la note serait de 20 à 25% du PNB. Nous pensons qu’avec une telle épée de Damoclès tous feront comme l’Italie. Mario Monti impose des reformes très dures que Sylvio Berlusconi ne voulait ni ne pouvait imposer. Et Monti reste bien plus populaire que son prédécesseur.

- US : Supposons, mais malgré tout vous n’en sortirez pas ! L’économie mondiale entière est en train de ralentir. Plus chacun s’impose des restrictions budgétaires et des hausses d’impôts, plus son économie fléchit et ses ressources fiscales diminuent. C’est un serpent qui se mord la queue.

- G : C’est en effet encore une des grandes prophéties à la mode. D’autres gourous disent que le traité de Maastricht aurait pu tenir si la dérégulation des banques et des marchés financiers, partie de votre pays en 1978-91, n’avait pas provoqué la crise financière la plus grave depuis les années 30. D’autres gourous encore – les libéraux classiques – vont plus loin. Eux disent que si, depuis en gros 1980, les Etats-Unis n’avaient pas pratiqué une politique monétaire inflationniste…(1)

- US : Ah, excusez-moi ! Inflationniste en quoi ?

- G : Ces gourous-là disent que votre Fed voulant contrôler l’inflation par la seule masse monétaire, pilotée par son seul taux de base bancaire, a adopté une définition de l’inflation trop restreinte. En fait elle lui permettait de créer mécaniquement des liquidités en excès. Les administrations Reagan puis Clinton, disent-ils, en auraient profité pour fortement encourager la financiarisation de l’économie par dérégulation et titrisation, c'est-à-dire par création artificielle d’instruments financiers virtuels, permettant une croissance artificielle. Et comme toujours quand l’économie est dopée par trop de liquidités, tout le monde fut encouragé à s’endetter, et à compter sur la soi-disant croissance future pour payer sa dette…

- US : Oui, ce fut vrai et pas seulement en Amérique, mais vous ne me répondez pas. En fait, vos mesures d’austérité…

- G : Excusez-moi ! J’ai bien compris. Votre dogme dit que trop d’austérité va faire s’effondrer les marchés sans laisser à la sagesse suprême du marché libre le temps de rétablir les équilibres. Nous, continentaux, savons que l’économie n’est pas une science parce que les comportements humains dont les actions font tourner l’économie réelle sont imprévisibles. Nous savons aussi que libre marché, libre concurrence, etc., ne sont que des concepts idéaux que la réalité ne reflète pas. Prenez un exemple : L’Allemagne est le pays le plus compétitif du monde…

- US : A mon tour de m’excuser ! L’Allemagne ? C’est la Chine aujourd’hui qui est la plus compétitive.

- G : Oui parce que pour vous, être compétitif et pratiquer des bas salaires sont synonymes, encore un dogme. Le fait est que notre pays compte dans ses entreprises le plus grand nombre de leaders mondiaux par tête d’habitant (2), ce qui témoigne bien de notre compétitivité. C’est surtout grâce à notre Mittelstand, nos PME au capital privé en général détenu par l’entrepreneur, que nous le sommes. Or eux ne font pas appel au marché boursier pour se financer. L’Allemagne a moins d’entreprises cotées en bourse que la Malaisie ! Comment faisons-nous ?

- US : Dites toujours !

- G : Vos gourous croient que le comportement humain est rationnel, objectif, et mu par la seule recherche de l’intérêt individuel. Ils croient que la concurrence détruit fatalement ceux qui se veulent guidés par une éthique, surtout par une éthique sociale. Nous, continentaux, croyons exactement le contraire : Que c’est l’éthique qui rend compétitif. Et nous Allemands avons notre gourou, le père de l’Economie sociale de marché. Mais, à celui là, les événements ont donné constamment raison depuis 60 ans. Avec lui, nous enseignons aux entrepreneurs qu’ils doivent prendre des risques avec leur propre argent, et emprunter avec discernement ; que la richesse vient des métiers, les ‘skills’ pour vous, que l’entrepreneur entretient avec de bons salaires, de la formation, et la stabilité de l’emploi ; que le client doit être satisfait ; que le fournisseur doit être traité comme un partenaire ; que tous ceux qui travaillent pour vous dans le monde doivent être respectés dans leur dignité ; et enfin que l’épargne et les pensions de toutes les petites gens ne doivent jamais – jamais, vous m’entendez ? - être mangées par l’inflation. Et que, alors, il n’y a pas de limites à ce que l’entreprise peut accomplir. Y compris nous sortir de toutes les crises.

- US : C’est très beau. Mais tous les efforts de vos entrepreneurs ne changeront pas le fait que la charge de vos dettes grandira mécaniquement plus vite que vos économies, et que c’est vous les Allemands qui en subirez…

C’est alors que je suis intervenu.

- A : Excusez-moi, Messieurs, pour avoir surpris votre passionnante conversation. Me permettrez vous de vous mettre d’accord ?

Ma tête devait leur revenir, parce qu’ils m’ont écouté avec courtoisie.

- A : Tous les gourous que vous invoquez, vivants ou morts, y compris les défunts John Maynard Keynes qui inventa la relance par l’endettement de l’Etat, Milton Friedman qui condamna celle-ci, ou le regretté Walter Eucken qui fut le père de l’Economie sociale de marché, c’est bien de lui que vous parliez, n’est ce pas, Monsieur… ?

- G : En effet ! (J’avais l’attention de l’Allemand parce que je connaissais bien mes gourous, et de l’Américain parce qu’il ne connaissait pas Walter Eucken.)

- A : Tous seraient d’accord que les pays de la zone euro pourraient s’en sortir si on pouvait imaginer le moteur d’une relance de l’économie qui serait réellement créatrice de richesses nouvelles, dont la valeur serait prouvée par une réaction positive des marchés ?

- US : Bien sur, mais…

- G : Oui si comme vous dites il y a création de richesses tangibles et non pas virtuelles, et je ne vois pas…

- A : Vous ne voyez pas où, dans une économie en récession, on pourrait créer des richesses qu’un marché déprimé reconnaitrait comme telles en sortant de sa poche de quoi les acheter, n’est ce pas ?

- US : J’allais le dire ! D’autant plus que vos banques, même recapitalisées, péchant désormais par excès de prudence, ne financeront pas de tels achats.

- G : D’ailleurs, à quelles richesses nouvelles pensez vous ?

- A : J’y viens ! Yes, Sir, les banques seront trop prudentes, et les gourous ultralibéraux vous diront que, pour respecter les réglementations nouvelles de minimum de capitaux propres, elles contribueront en fait à réduire la masse monétaire en refusant le crédit, n’est ce pas ?

- US : Tout à fait ! Et cette réduction de masse monétaire est déflationniste…

- A : … et va encore amplifier la récession. Nous sommes d’accord. Donc, si je peux me servir d’une création de richesses nouvelles pour créer en même temps de la monnaie, je vais contrer l’effet déflationniste des banques pendant que je relance l’activité générale.

- G : Vous commencez à m’intriguer. Il faut nous dire maintenant où diable sont ces richesses nouvelles.

- A : Notre think tank à nous en a imaginé une bonne douzaine. Mais pour être simple, je ferai ma démonstration sur l’une d’elles seulement : l’habitat. Le marché de l’immobilier est le plus gros marché de tous, et sa liquidité n’est plus à démontrer. Imaginez maintenant la construction de nouveaux immeubles ou la rénovation d’immeubles existants dont la vocation est le logement bon marché, dit logement social. Il y en a dans l’UE 20 à 30 millions, et leur besoin est croissant. Et imaginez que la richesse créée soit un habitat énergétiquement neutre ou quasi-neutre.

- US : C’est cher ! Et ces habitants-là ne sont pas solvables.

- G. Pas tous. Mais le fait est qu’aujourd’hui on sait faire de tels logements. Voyons la suite.

- A : Ces logements sont appelés sociaux parce que leur financement échappe déjà à la prise de risque du marché financier libre. Ils sont soit directement publics, soit subventionnés, soit mutualisés pour avoir accès à des financements bonifiés. Me croirez-vous si j’affirme d’abord qu’on en manque, ensuite que tous sont fortement consommateurs d’énergie, et que le cout de l’énergie continuera à augmenter ?

Signe d’approbation.

- A : Si chacun de ces logements pouvait être mis en vente, imaginez vous que la valeur de chaque logement serait basse ?

Approbation.

- A : Maintenant imaginez que par le moyen d’un immense chantier de rénovation et construction neuve, investissant un à deux trilliards d’Euros sur une longue période, apportant une activité nouvelle fortement créatrice d’emplois, ces logements sont rénovés ou construits, et sont devenus énergétiquement neutres. Concevez vous qu’ils contribuent maintenant à une économie globale d’énergie, et que leur valeur théorique sur le marché a nettement augmenté ?

- G : Oui et non. Oui, si vous jetez dehors leurs résidents actuels, et non parce que les conséquences sociales de cette mesure vont fortement amplifier la crise !

- A : Bien sur. C’est ici que nous allons faire du Keynes et faire fonctionner la planche à billets. Un nouveau Fonds d’Investissement – nous l’appelons le FIO - dont la garantie souveraine est l’Etat, va garantir les banques qui pourront financer les travaux en prêtant 90% de la valeur du bien, sur 30 ans, à 2%. Ces banques ne seront que gestionnaires des crédits en prestataires de services, comme c’est déjà pratiqué en Allemagne pour l’assurance santé. L’Etat va mettre en vente tous les immeubles dont il est propriétaire. Ces logements sociaux deviennent donc la propriété de leurs résidents, ou de coopératives les regroupant, ou d’entrepreneurs privés s’engageant à respecter le mode de financement à travers les loyers.

- US : Vos banques ne marcheront jamais…

- G : Si, si elles ne prennent aucun risque. Nos compagnies d’assurance gèrent en effet l’assurance santé de cette manière. Evidemment vous ne connaissez pas cela en Amérique. Mais – se tournant vers moi – par contre je ne vois pas les entrepreneurs de l’immobilier s’intéressant à un marché dont les produits restent de valeur unitaire basse et dont le financement sur 30 ans semblera très lourd.

- A : Cela se discute. Mais nous introduisons en même temps une réforme fiscale majeure : les entreprises sans distinction de statut ne payent plus d’impôt, parce que nous abolissons l’IS, l’impot sur les bénéfices. Nous le remplaçons par la TAN, une Taxe générale sur l’Actif Net donc sur le patrimoine, à la charge des seuls contribuables personnes physiques. Ce n’est donc plus l’entreprise qui paye l’impôt, ce sont ses actionnaires.

Silence.

- US : Ah, si les entreprises ne payent plus d’impôt sur le revenu, vous allez évidemment intéresser les marchés boursiers…

- A : Minute : Les marchés considérables créés par le FIO ne sont pas accessibles aux entreprises cotées sur les bourses actuelles. Nous accueillions l’épargne privée dans une nouvelle bourse, la BEVA, qui oblige ses investisseurs à conserver tout titre acheté pendant une durée nominale, ou à rétrocéder à l’entreprise cotée une part d’autant plus forte de la plus-value de cession que le délai de revente est court, bloquant donc la spéculation. En effet celle-ci pour fonctionner doit être libre de revendre instantanément, voire acheter à crédit à terme pour vendre tout de suite (short selling), etc.

- US : Mais c’est la fin du capitalisme que vous proposez la !

- G : Cher Monsieur, je vous rappelle que Mme. Merkel a dit elle-même que l’Allemagne n’est pas un pays capitaliste.

- A : L’Union Européenne ne se reconnaît pas dans le capitalisme tel que l’entend Wall Street et Londres aujourd’hui. C’est bien la raison du début de divorce entre Bruxelles et Londres. En tout cas, ce que nous créons fait des pays qui l’adoptent des paradis fiscaux vertueux : fin de l’IS donc fin des dépenses déductibles, des amortissements fiscaux, fin des sociétés écrans servant à dissimuler et déplacer les profits… Nous disons que nous revenons à l’éthique de la libre entreprise : la création de richesse pour tous par l’investissement à très long terme, seuls capables de nous sortir de notre crise écologique…

- US : C’est de la folie !

- G : Euh… Votre groupe de réflexion a beaucoup d’idées de ce genre ?

- A : La suppression des droits de succession et des taxes foncières ; la création d’une Allocation universelle (3) – ce que vous appelez Grundeinkommen - remplaçant une trentaine de régimes d’assistanats ; un ensemble de bio-taxes (anti-pollution, préservation des écosystèmes, sur les matières premières écosensibles, etc.) qui contribueraient à financer les charges sociales (4), soulageant ainsi les couts salariaux…

- G : Comment s’appelle le Think Tank que vous représentez ?

- A : Nous sommes plusieurs organismes. Je suis moi-même Président du Comité Bastille, fondé en 2005, dont les travaux depuis un an se poursuivent dans le cadre du Centre des Jeunes Dirigeants, une association de plusieurs milliers d’entrepreneurs français…

NOTES

(1) Henri Lepage, Institut Turgot

(2) Reinhold Würth, interviewé dans Le Monde.

(3) Marc de Basquiat

(4) Patrice Valantin

Les idées et propositions du Comité Bastille sont intégrées dans le livre blanc qui sera prochainement publié par le CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) sous le titre "Objectif Oïkos". La présentation du livre a eu lieu lors l'assemblée générale du Comité Bastille, le 24 janvier.

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Economie-Finance-Industrie

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island girl 28/01/2012 21:32


L'euro s'est établi sans l'accord des peuples et finira par la volonté de ces memes peuples !

Marie-Claire Muller 27/01/2012 17:30


Je n'y comprend pas grand chose à la finance aussi je me permet d'ajouter le commentaire d'un essayiste sur Valeurs actuelles



sortie de l'euro. Experts ou bien officines idéologiques ?


A quoi jouent les “think tanks”






Roland Hureaux le jeudi, 26/01/2012


dans


Parlons Vrai





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L’Institut Montaigne n’a pas craint de mettre en péril sa crédibilité en publiant une étude
économique qui présente la sortie de l’euro comme une catastrophe : de 6 à 19 points de PIB en moins, un million d’emplois perdus, 500 milliards de dollars dilapidés, etc. Ces chiffres,
dans leur exagération, ressemblent à un tract de propagande électorale.


Est-il besoin de dire pourquoi une telle étude ne tient pas debout ? D’abord, rien ne dit que l’éclatement de l’euro signifierait une dévaluation. Les nombreux experts (nous parlons de
vrais experts pour le coup) qui se penchent sur le sujet à travers le monde, par exemple ceux de la banque Nomura au Japon, pensent que la France serait peu affectée : le nouveau franc
vaudrait ce que vaut aujourd’hui l’euro. Il n’y aurait dévaluation que par rapport au mark et encore limitée : de 12 % environ, réévaluation par rapport à presque tous les autres pays. Les
chiffres fantastiques avancés par l’Institut Montaigne reposent essentiellement sur l’idée que la dévaluation entraînerait, outre la hausse des produits importés, une perte de confiance
dans la monnaie, donc un crédit plus cher pour les entreprises, donc des licenciements, la baisse du PIB, etc.


Pourtant, une hausse substantielle des taux d’intérêt, si elle a lieu, ferait remonter la monnaie et donc annulerait les effets de celle-ci ; les entreprises les plus solides continueraient
à s’autofinancer ; d’ailleurs les banques n’ont pas attendu un tel événement pour resserrer le crédit aux entreprises. En matière de crédit public, le spread de la France prend
déjà en compte une certaine décote par rapport à l’Allemagne. Surtout cette étude passe sous silence le grand avantage de la dévaluation, que tous les manuels classiques expliquent : la
baisse des prix à l’exportation et donc l’ouverture de nouveaux marchés.


Ces gains sont tels que la plupart des dévaluations dont l’histoire économique récente offre l’exemple, selon un scénario désormais monotone, quoique toujours redoutées, se
sont révélées bénéfiques. À condition, bien entendu, d’être accompagnées de mesures de rigueur, mais ces mesures laissent, précisément parce que les prix redeviennent compétitifs, une
espérance de redressement, ce qui n’est pas le cas des plans imposés aujourd’hui à la Grèce. En France, celles de 1958 et de 1969 furent un stimulant puissant de l’activité : les cinq
années Pompidou demeurent celles des plus forts taux de croissance que la France ait connus. Plus près de nous, on citera la dévaluation du franc CFA en 1994, celle du peso argentin en
2002, qui ont vu les pays concernés sortir de l’ornière. Et que dire de la Chine qui, en maintenant le yuan sous-évalué de 50 %, envahit les marchés mondiaux, accélère son
industrialisation, tout en précipitant la désindustrialisation du monde occidental ? Certes, les États de la Méditerranée, grâce à la dévaluation de la lire, de la peseta et de la drachme,
seraient encore plus compétitifs que nous. Mais la France, retrouvant sa souveraineté monétaire, pourrait plus facilement ajuster la valeur de sa monnaie.


Cela ne veut pas dire que l’éclatement de l’euro n’aurait pas d’inconvénients : le choc serait considérable non seulement pour l’économie européenne mais aussi pour l’économie
internationale. Mais ce serait un choc psychologique et politique, pas technique : sur le plan technique, le principal perdant serait la Chine à laquelle l’euro, surtout l’euro fort, ouvre
largement les portes du marché européen.


A vrai dire l’intérêt principal du rapport de l’Institut Montaigne, à cause même de ses outrances, est de présenter au grand jour combien on pense peu dans la plupart des
think tanks français. Leur expertise est en réalité de l’idéologie et rien d’autre. Loin d’être des instituts scientifiques, ces officines, publiques ou privées, ne sont que des
laboratoires où se décline et se met en forme la pensée dominante.


Le caractère endogamique de leur recrutement les prévient d’ailleurs d’être toute autre chose. Il est acquis depuis au moins trente ans que, si l’on n’est pas un atlantiste à tous crins, on
ne saurait diriger ou entrer dans un institut de recherche stratégique ou diplomatique ; que, si l’on n’est pas archi-européen, archimondialiste et évidemment croyant dur comme fer à
l’euro, on ne saurait entrer ou se voir confier la moindre tâche par l’Institut Montaigne, la Fondation Concorde, la Fondation pour l’innovation politique, etc. Un économiste hostile à
l’euro y est considéré, non comme un contradicteur respectable, mais comme une brute avinée, alors même que ses doutes rejoignent ceux de tous les Prix Nobel d’économie.


L’adhésion à la pensée unique, qui est aujourd’hui la condition non écrite de l’accès aux postes de responsabilité dans l’État, les banques ou les entreprises du Cac40, est aussi celle des
think tanks dits libéraux.


Il faut donc bien se dire que là où on croyait trouver la science, on ne trouve que l’idéologie, là où on croyait trouver un vrai débat, on ne trouve que l’intolérance. En fait d’expertise,
ces officines doivent être tenues pour ce qu’elles sont : une version libérale de l’Académie des sciences d’Union soviétique au temps de Mitchourine et de Lyssenko. Roland
Hureaux, essayiste