La France en crise? Entretien avec le politologue Marc Crapez. Par Mathieu Bock-Côté

Publié le 7 Avril 2013

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 Vue de loin, la France ne semble pas en bon état, d’autant plus que le président François Hollande semble désavoué comme jamais un président de la Ve République ne l’a été, alors que son élection ne date même pas d’un an.

 

La gauche semble en crise, la droite tarde à se recomposer et les marges politiques s’élargissent tant s’exprime de plus en plus fortement une protestation populiste. Mais cette crise française n’est pas neuve, et ne saurait se réduire à une seule dimension. C’est pour mieux la comprendre que je me suis entretenu avec le politologue Marc Crapez, chercheur associé à Sophiapol (Paris-X). Marc Crapez est un observateur exceptionnellement fin et perspicace de la politique française, qu’il éclaire toujours à partir d’une compréhension érudite de l’histoire des idées et plus largement, des dynamiques sociologiques les plus déterminantes de la société contemporaine. Ceux qui veulent comprendre la France ont tout intérêt à le lire régulièrement. J’ajoute qu’il est l’auteur de plusieurs livres remarquables. J’en note quelque uns : Un besoin de certitude (Michalon, 2010), Défense du bon sens (Éditions du Rocher, 2004), Naissance de la gauche (Michalon, 1998) et La gauche réactionnaire (Berg, 1997). Il signera plusieurs contributions dans le Dictionnaire historique et critique du racisme (sous la direction de Pierre-André Taguieff, à paraître en mai 2013).

 

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Mathieu Bock-Côté: Cela fera bientôt un an que François Hollande est à l’Élysée. De l’étranger, à ce qu’on lit, le désamour entre lui et le peuple français est complet. Comment expliquer cette rupture? Était-elle programmée? Était-elle évitable, même, quand on pense à la rupture de plus en plus marquée en Europe entre les élites et la population? François Hollande est-il à la hauteur de sa fonction et des exigences très particulières qui sont celles de la présidence dans la cinquième république? François Hollande était-il taillé pour la fonction présidentielle?

 

Marc Crapez : Ondoyant et cynique, François Hollande est un pur mitterrandien. Lors de sa récente intervention télévisée, il a préconisé de promouvoir les métropoles (sans dire s’il entend supprimer la région ou le département) et de faire faire des économies à l’administration par des achats groupés. Sa seule audace fut de préconiser un « choc de simplification » de la paperasserie à laquelle se trouvent confrontées les entreprises. C’est un camouflet pour l’extrême-gauche qui interdit rigoureusement d’une part de parler de « choc », y voyant une ruse néo-libérale et, d’autre part, de simplifier quoi que ce soit, y voyant un stratagème fasciste. Un choc de simplification c’est une provocation inouïe : et si les citoyens se mettaient à y voir clair ! Pour contrebalancer cette audace, Hollande a amadoué l’extrême-gauche en rappelant qu’il va créer des emplois artificiels dans le secteur public et dans le « secteur associatif ». C’est un petit Président.

 

 

 

MBC : Les socialistes ont pris l’habitude, depuis Mitterrand, de compenser leurs échecs économiques par une offensive idéologique marquée sur les questions «sociétales». En 1981, incapables de «rompre avec le capitalisme», ils se sont convertis au multiculturalisme. Aujourd’hui, ils semblent rééditer l’exploit. François Hollande s’était présenté aux élections dans le rôle de celui qui casserait l’arrogance des riches et sortirait la France de la crise mondiale. Il n’y peut rien. Donc il mise beaucoup sur le mariage gay et d’autres questions «sociétales», qui permettent de réactiver le clivage gauche-droite, en présentant la gauche comme le parti de l’ouverture à la diversité, et la droite comme le parti du repli traditionaliste et du refus de la modernité. Est-ce que ma description est exacte? Et surtout, la France est-elle condamnée à toujours répéter ce scénario? Peut-on lui imaginer un autre programme?

 

MC : En France, la gauche est toujours prête à renier ses promesses sociales, mais elle ne lâche jamais sur le terrain sociétal. Elle est prête à faire pleurer les ouvriers, mais pas à mécontenter les intellectuels. Une fois au pouvoir, la gauche française « n’inquiète pas les intérêts », constatait déjà le politologue André Siegfried il y a 60 ans. En revanche, elle s’emploie à satisfaire la mystique des intellectuels de gauche en frappant compulsivement la vieille société, ses mœurs et ses traditions. L’escroquerie fondatrice de la gauche est qu’on ne peut pas à la fois augmenter les libertés publiques et réduire les inégalités sociales. On ne peut pas améliorer les conditions de vie du plus grand nombre si l’on cultive un clientélisme en faveur des fonctionnaires et des associations subventionnées. La gauche est donc condamnée à décevoir les espérances de justice que suscite sa démagogie électoraliste. Faute de pouvoir améliorer les conditions de vie concrètes, elle s’emploie à modifier les manières de penser.

 

Un fait notable, jamais relevé par les journalistes français, est la gauchisation de ce gouvernement par rapport au précédent gouvernement de gauche de Lionel Jospin, il y a quinze ans. Si les anciens militants d’extrême-gauche ont obtenu des postes au sein du PS plutôt que des ministères (Harlem Désir, David Assouline), des ministères ont été confiés à des gens très marqués à gauche (Arnaud Montebourg, Christiane Taubira) et des ministères symboliques comme l’Education nationale et la Culture ont été donnés à des personnalités modérées économiquement mais proches intellectuellement de l’extrême-gauche (Vincent Peillon et Aurélie Filippetti). Ce rapport de force interne fait pression en faveur des réformes sociétales.

 

 

 

MBC : La droite a étalé ses divisions internes depuis un an. Dans la course à la direction de l’UMP, François Fillon et Jean-François Copé se sont terriblement déchirés. Y avait-il des fondements idéologiques à cette querelle, ou n’était-ce qu’une querelle d’ambitieux? De loin, on avait l’impression que F. Fillon représentait la droite «inhibée» et que J.-F. Copé, comme il le disait dans un livre, représentait la droite «décomplexée». On spécule aussi sur le retour de Nicolas Sarkozy? Est-ce que cette rumeur est fondée? Le retour de Nicolas Sarkozy serait-il souhaitable? La droite française est-elle idéologiquement en crise? Si elle devait se donner un vrai programme de reconstruction de la France, à quoi devrait-il ressembler?

 

MC : Dans son Manifeste pour une droite décomplexée, Jean-François Copé défend une droite « républicaine, moderne et libérée du politiquement correct, cet ordre établi imposé par la gauche bien-pensante pour assurer sa domination ». Une situation où « toutes les fiertés sont honorables, sauf la fierté nationale » n’étant pas tenable indéfiniment, il faudrait maintenant songer à « consolider la communauté nationale ». Copé menaçant le fond de commerce de l’extrême-gauche, certains commentateurs le prennent pour cible.

 

L’un d’eux prétend qu’il multiplie les polémiques pour s’attirer des critiques médiatiques : « Copé a choisi un discours de dénonciation de la gauche bien pesante qui serait particulièrement présente dans les médias ». Et comme ce discours plaît aux militants : « le fait d’être victime d’une présentation négative de sa personne est presque un atout pour Jean-François Copé. Cela alimente sa thématique et justifie son discours ». Cette pseudo-analyse est un raisonnement sophistique et circulaire qui vaut le détour : « alimente sa thématique » signifie que Copé cherche délibérément à se faire une publicité négative, susceptible de servir ses intérêts en justifiant cette recherche de publicité négative, dans la mesure où la critique d’une gauche qui « serait particulièrement présente dans les médias » est un discours qui « plaît aux militants ».

 

En réalité, si ces derniers l’apprécient, c’est comme une consolation parce qu’ils souffrent de cette partialité des médias qui est un fait avéré. De plus, Copé n’a pas fait un choix délibéré, il n’a pas « choisi un discours » et des « déclarations polémiques », il s’est plutôt heurté de plein fouet à de puissants intérêts idéologiques qui modèlent la société actuelle. Il raconte dans son livre sa stupéfaction lorsqu’un médecin déclara à sa fille de 3 ans : « Heureusement, tu es plus gentille que ton père ». Cette atmosphère de chasse aux sorcières traite en paria quiconque refuse de donner des gages à l’extrême-gauche. C’est un fourvoiement complet des idéaux antiracistes des origines, qui consistaient à refuser la loi du plus fort, la médisance et les jugements expéditifs.

 

Dans ces conditions, lorsque François Fillon feint de redouter une UMP « rongée par l’extrême-droite », il cherche cyniquement à courtiser la gauche médiatique. A défaut d’idées, il fait semblant de soupçonner Copé d’être attiré par l’extrême-droite. Quant à Sarkozy, il avait lancé au peuple de droite un « je vous ai compris » qui n’a pas été suivi d’effet. Son retour ne me paraît pas souhaitable. Cette perspective entretient un parfum de bonapartiste et de caporaliste qui ne contribue pas à cimenter la droite sur un socle commun modéré, gaulliste, conservateur et libéral.

 

 

 

MBC : Le Front national progresse encore. Que représente le Front national ? On a beaucoup parlé de la transformation de ce parti depuis le remplacement de son chef historique, Jean-Marie Le Pen, par sa fille, Marine Le Pen. S’agit-il seulement d’un changement cosmétique, ou y a-t-il vraiment un Front national nouveau? Et si oui, qu’est-ce qui caractérise sa nouveauté? On sait que dans les années 1980, il avait trouvé certains de ses cadres chez des anciens du giscardisme de droite et du gaullisme. Aujourd’hui, il semble les trouver chez d’anciens chevènementistes. Le FN recompose-t-il sa base électorale en récupérant un électorat qui était autrefois de gauche? Plus largement, on parle régulièrement de la montée du «populisme» en Europe. Que désigne-t-on par «populisme»?

 

MC : Le FN est dans une posture paradoxale. Tout le monde constate que les lieutenants de Marine Le Pen, comme Florian Philippot et Louis Aliot, n’ont plus rien à voir avec l’extrême-droite qui hantait le parti de son père. Marine Le Pen a donné un coup de balai laïc et républicain. Mais le nouveau parti n’a que peu atténué son aspect dogmatique. Son anti-libéralisme hypothèque sa normalisation du côté droit de l’échiquier politique.

 

En s’entichant d’auteurs (par ailleurs estimables, là n’est pas la question) tels que Jean-Claude Michéa et Eric Zemmour, Marine Le Pen a forgé un mélange détonnant, une sorte de social-populisme assez radical. Elle cite avec déférence les prophéties erronées de Paul Krugmann sur la fin de l’euro, véhicule ce que j’ai appelé « le mythe des nouvelles précarités » et partage avec Marisol Touraine (la ministre de la Santé) une vision misérabiliste de grand-bourgeois qui prétend que les franchises ferment mécaniquement l’accès aux soins des plus pauvres.

 

Se trouvent réunis les trois ingrédients caractéristiques du populisme : omniprésence du leader charismatique, immédiateté prétendue des solutions et scélératesse postulée des opposants. Cela étant, ce populisme est largement défensif et résulte d’une rupture d’équilibre entre élites et peuples au détriment des seconds. En France, nous avons d’excellents spécialistes du populisme, comme Guy Hermet et Pierre-André Taguieff, mais aussi des spécialistes du populisme dénués de culture historique, encore plus nombreux que les soviétologues sous la guerre froide, qui voient des populistes partout. J’ai donc consacré une série d’articles à rectifier les abus et mésusages de cette notion.

 

 

 

MBC : Je l’évoquais dans ma première question : la rupture entre les élites et le peuple. Elle est partout visible dans les sociétés contemporaines. Quelles sont les lignes de fracture les plus visibles entre les premières et le second? Et qu’est-ce qui sépare les élites du peuple? Le rapport au territoire? À la mondialisation? À la nation? Aux mœurs? Et cette fracture est-elle politiquement réparable? Ou est-elle condamnée à s’élargir, à se radicaliser?

 

MC : Que de bonnes questions ! Et tu apportes des éléments de réponse en écrivant que les élites, ayant constaté que les peuples « se portaient à la défense de la civilisation occidentale contre les groupes militants qui s’attaquaient à elle », s’emploient à les court-circuiter « en invitant chaque groupe identitaire ou social à traduire ses revendications en droits fondamentaux qu’il faudrait soustraire à l’emprise de la souveraineté populaire ». Dès lors, les gouvernements n’ont plus de « vision claire du bien commun » et ne comprennent plus que « consulter n’est pas gouverner ».

 

 

 

MBC : Une dernière question sur la crise de l’Europe. La crise de l’Euro ranime partout en Europe la logique des nations. On voit même la Grande-Bretagne, qui n’avait même pas renoncé à sa monnaie, chercher à se déprendre un peu de l’emprise européenne, comme si elle comprenait que la souveraineté nationale demeurait encore aujourd’hui la meilleure gardienne de la liberté politique d’une nation. Est-ce que l’Europe se dirige vers un relâchement de son emprise sur les nations? Assisterons-nous à l’implosion de l’euro?

 

MC : Il existe un européisme aussi dogmatique que l’europhobie. Et une forme d’élitisme aussi sectaire que le populisme. Je récuse les discours de dénonciation d’une « nouvelle classe », qui prêtent aux élites homogénéité et claire conscience d’elles-mêmes. Mais actuellement, l’un des problèmes majeurs est la bunkerisation d’élites qui, se croyant dotées d’un discernement de droit divin, voient les peuples comme des obstacles.

 

En décembre 2011, j’estimais qu’il n’y a « pas de raison d’assister à la fin de l’euro » et que les « délocalisations sont plus graves que la fin de l’euro ». La question du sauvetage de l’euro est accessoire, car la crise est d’abord celle de l’endettement. Il faudrait reprendre la construction européenne sur des bases pragmatiques, progressives et de libre consentement. Faire connaître et apprécier les Européens aux Européens. Stopper enfin l’involution du sens des mots. Européen ne signifie plus habitant d’une contrée européenne, mais initié aux arcanes de Bruxelles. Démocrate ne signifie plus partisan de la souveraineté du peuple, mais de l’encadrement du peuple par des chartes normatives. Humaniste ne signifie plus pariant sur les hommes de bonne volonté, mais  se méfiant du peuple non encadré par les élites.

 

Le blog de Mathieu du Canada

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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Epicure 07/04/2013 18:13


Le populisme c'est surtout faire semblant de considérer la Courbe de Gauss de la population comme ne représentant que des gens intelligenst doués instruits cultivés et généreux capables de voter
intelligemment toujours et en qui on peut faire confiance absolument pour élire les bons politiciens. Ceux qui sont élus disent toujours cela et cuex qui ne le sont pas estiment que les
politiques élus ont trolpé leurs troupes qui devtraient être intelligentes douées instruites cultivées et capable de décerner la Vérité que eux possèdent/. CE QUI VEUT DIRE QUE TOUT CANDIDAT ET
TOUT PARTI SONT POPULISTES et c'est donc pourquoi je suis élitiste et refuse le diktat absurde du suffrage universel.


Mais, je ne vous demande pas de m"élire..... 

Epicure 07/04/2013 16:52


Il a aussi écrit un livre: la Gauche antisémite" qui vaut son pesant d'or..


Et qui gêne autant les Juifs (de gauche!) que la gauche et même la droite qui ne sait pas Où se mettre...si j'ose dire?!