La France est mûre pour toutes les dérives et tous les naufrages par Guy Millière

Publié le 5 Février 2012

 

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Voici quelques jours, donnant une conférence, une question m’a été posée : pourquoi ne vous voit-on pas davantage dans les grands médias ? La réponse que j’ai donnée fut simple : parce qu’on ne m’invite pas. 
 
Je suis même sur une forme de liste noire : à n’inviter sous aucun prétexte. Frédéric Taddei est le seul à ne pas respecter la liste noire, et il le fait à dose homéopathique, car il craint pour sa propre place. 
 
Quel est mon crime ? Je dis des choses qui ne se disent pas. 
 
Je peux rappeler, par exemple, l’histoire du Proche-Orient, et si je parle d’Israël, je ne commence pas par la formule rituelle qu’on m’a pourtant conseillé d’employer : « bien sûr que le gouvernement Netanyahu a tort et se conduit mal, mais… ». Si je parlais de la Libye, je pourrais dire qui sont ceux qu’on a installés au pouvoir et parler des actes d’épuration ethnique à l’encontre des noirs. Ce genre de positions se voit donner un nom qui sent l’anathème en France : « extrême droite ». 
 
Vous me répondrez que c’est absurde de me dire d’ « extrême droite » puisque je suis résolument hostile au racisme, à l’antisémitisme, aux Etats autoritaires, au totalitarisme, et que je défends le respect des droits de l’homme, la liberté individuelle, la liberté de parole et la liberté d’entreprendre ? Vous oubliez une chose : ce qui définit une personne d’ « extrême droite » aujourd’hui en France est de dire la vérité sur Israël, de ne pas trouver Mahmoud Abbas sympathique (un si grand démocrate…). 
 
Quelques autres critères de l’extrême droite en France ? 
 
Ne pas avoir trouvé le discours anti-américain de Dominique de Villepin, aux Nations Unies, contre l’intervention américaine en Irak remarquable, avoir trouvé des qualités humaines à George Walker Bush, critiquer le merveilleux Barack Obama. Quand bien même on la dit toujours d’ « extrême droite », Marine Le Pen est plus aisément invitée sur un plateau de télévision que moi. Et ce n’est pas seulement parce qu’elle est à la tête d’un parti : c’est aussi que sur ces divers sujets, étant anti-américaine et comptant des antisémites dans son parti, elle est moins d’ « extrême droite » que moi. 
 
Cette perversion des définitions a pu, autrefois, susciter mon dégoût ou ma colère. Ce n’est plus le cas. Je préfère, le plus souvent, en sourire. (note de JPG : bravo !) 
 
Cela atteint un degré tel qu’on ne m’invite pas même à parler de sujets économiques alors que je suis aussi économiste. 
 
Je partage ce regrettable honneur avec quasiment tous les économistes compétents de ce pays. Ailleurs qu’en France, un économiste se réclamant de Milton Friedman, ou de la tradition autrichienne serait invité sur un plateau de télévision, pas en France, ou très rarement. En France, vous pouvez être « économiste marxiste », « économiste keynesien », et c’est à peu près tout. Que Marx et Keynes se soient trompés n’importe pas : leurs idées sont acceptables. Que d’autres économistes ne se soient pas trompés est inacceptable, surtout si vous le démontrez. On admettra à la rigueur un économiste libéral s’il est effacé et parle peu : il sera décoratif à côté d’une plante verte, mais un économiste libéral qui parle de façon convaincante sera exclu. Même un ancien ministre comme Alain Madelin sera placé en marge : quand on l’invite, il dit des choses sensées, et cela peut risquer de faire passer nombre de « spécialistes » pour des imposteurs. 
 
Un ami qui m’invitait encore, très rarement, à la radio, m’a fait savoir que, dès lors qu’en supplément du reste je critiquais Nicolas Sarkozy, je dépassais vraiment les bornes, et depuis il ne me prend même plus au téléphone. 
 
La question qui découlait chez mon interlocuteur était : « et les médias juifs, ils vous invitent ? ». J’ai dû lui répondre que si Michel Zerbib, que je tiens pour un ami, m’invitait sur Radio J, il était le seul, et je ne sais même pas (je n’ai pas demandé) si je pourrais avoir une émission régulière sur Radio J : je crois que je serais trop dangereux, et que la station recevrait de vives remontrances et prendrait des risques inconsidérés. Sur les autres radios juives, je ne suis plus invité du tout. Pour les organisations juives autres que France-Israël, que dirige William Goldnadel, je sens le souffre à un tel point qu’on ne m’invite plus. Si David Horowitz était de passage en France, il ne serait pas invité non plus (sauf par Michel Zerbib et France-Israël). Des gens qui se trompent dans leurs analyses avec la régularité d’un métronome bien réglé, et d’autres qui ont mis tellement d’eau dans leur vin qu’il ne reste qu’un filet d’eau tiède sont, par contre, bien accueillis : ceux qui écouteront leurs paroles n’apprendront rien, mais c’est le but du jeu tel qu’il se joue. 
 
Je pourrais ajouter aux questions de mon interlocuteur : « et les éditeurs ? ». 
 
Etant interdit de publication dans tous les journaux et tous les grands magazines imprimés français, étant interdit de radio et de télévision, qui pourrait croire qu’un grand éditeur me publierait ? Le dernier grand éditeur à m’avoir publié fut les éditions du Rocher, pour un livre sur Michael Moore, et ce fut presque un miracle. Depuis ce livre, plus personne ne me reçoit aux éditions du Rocher. Avant, il y avait eu un autre grand éditeur, La Martinière. J’y ai publié un livre qui a été leur meilleure vente de l’année, catégorie essai, « Ce que veut Bush », et la direction de la maison s’est aperçue (ils n’avaient pas fait attention) que je n’y disais pas que Bush était un monstre. Découvrant leur bévue, ils ont changé de ton, d’un jour à l’autre : un jour, on m’a dit « on est très heureux de vos ventes, on attend le prochain livre avec impatience », le lendemain, on m’a dit : « on ne peut pas publier le prochain livre pour des raisons que nous ne pouvons énoncer, et nous vous conseillons de renoncer à le publier ». Le livre était écrit, et un manuscrit, qui était « excellent » la veille, est devenu brusquement impubliable dès le lendemain. 
 
Pour publier ce livre et les suivants, j’ai dû trouver de petits éditeurs qui n’ont pas toujours été efficaces. J’ai dû faire face aux libraires qui ont caché mes livres sous le comptoir et les ont donnés aux lecteurs qui les demandaient avec plus de réticence que si c’étaient des ouvrages pornographiques.
 
J’ai publié ainsi un livre que Jean François Revel, juste avant sa mort, m’a dit constituer un apport fondamental à la pensée : « La Septième dimension ». Le livre a été totalement boycotté. Il ne s’en est pas vendu mille exemplaires. J’avais prévu d’en écrire une suite, en deux volumes supplémentaires. J’ai renoncé. J’ai renoncé, en fait, à écrire tout livre de fond dans les conditions présentes. Quand je lis ou quand j’écoute les débats sur la « finance », la « crise économique », la « crise du politique », l’impact des innovations scientifiques sur la vie moderne et une infinité d’autres sujets, il peut m’arriver de cesser de rire et de me mettre en colère en me disant que toutes les explications requises sont dans « La septième dimension ». Et je songe que j’aurais mieux fait de me tourner les pouces que d’écrire « la septième dimension ». 
 
Rédiger des articles comme je le fais pour Dreuz, pour la Mena, pour Israël magazine, écrire des livres brefs pour apporter des arguments sur quelques points qui me tiennent à cœur, est ce que je puis faire encore. Je n’ai pas le cœur à écrire un livre de quatre cents pages en y consacrant une année entière pour le voir finir au pilon. 
 
Comme je l’ai dit à mon interlocuteur : j’ai choisi le métier de penseur, et je ne pense pas que c’est un métier sale. Je ne peux donc le faire salement. Mais ne pas le faire salement me conduit, dans un pays qui fonctionne sur le mode d’un totalitarisme doux et sur celui d’une pensée aseptisée, à le faire en position de dissident. 
 
Un ami me disait voici quelques mois qu’il n’y avait plus de penseur de la stature de Raymond Aron et de Jean-François Revel en France : je lui ai répondu que si, il y en avait sans doute, et je n’avais pas la vanité de parler de moi.
 
J’ai cité Philippe Nemo, Alain Laurent, Pascal Salin, quelques autres. Ceux que j’ai cités sont moins dissidents que moi car ils ne défendent pas spécialement Israël, ils ne sont pas spécialement proches du conservatisme américain, on ne les place donc pas nécessairement à l’ « extrême droite », mais ils sont dissidents néanmoins. 
 
J’ai traduit et préfacé un livre de Daniel Pipes, islamologue de renommée mondiale : pas un seul éditeur français n’a voulu du livre, et quand un petit éditeur l’a publié, il est passé aussi inaperçu que « La septième dimension ». J’ai voulu traduire et préfacer un livre de Norman Podhoretz : voici vingt-cinq ans, Norman Podhoretz était reçu avec les honneurs et préfacé, précisément, par Raymond Aron. Aujourd’hui ? On m’a répondu que c’était un auteur d’ « extrême droite », donc impubliable. J’avais en tête d’autres grands auteurs, mais j’ai gardé la liste pour moi-même. Tandis qu’on idolâtre en France un vieil antisémite aux idées indigentes appelé Stéphane Hessel, les plus grands penseurs de ce temps, connus et respectés ailleurs sur la planète, sont mis au rebut en France. 
 
Le relatif succès de Comment le peuple palestinien fut inventé, bien que le livre ait été entouré d’un silence médiatique absolu, l’opération un livre un député lancée ici par Jean Patrick Grumberg, m’incitent à continuer encore un peu avant de tourner la page. Je n’en sais pas moins fort bien où nous en sommes. 
 
Quand, dans un pays, la pensée n’est plus libre, quand on ne peut plus y faire le métier de penseur ou celui d’économiste sans devoir se salir ou courber l’échine pour être acceptable par la nomenklatura et ceux qui la servent, quand on y remplace l’information et la connaissance par la propagande et qu’on dit que la propagande est l’information et la connaissance, quand des auteurs sont conduits à renoncer à écrire parce que leur cerveau ne ressemble pas à une éponge gorgée de l’air empoisonné d’une époque suicidaire, ce pays est mûr pour toutes les dérives et tous les naufrages.
 
Reproduction autorisée et vivement encouragée, avec la mention suivante et le lien ci dessous :
© Guy Millière pour www.Dreuz.info

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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