La France renonce-t-elle à intégrer ? par Mathieu Bock-Côté

Publié le 16 Décembre 2013

Par MATHIEU BOCK-CÔTÉ (Montréal)

Il ne faut pas se surprendre exagérément du rapport remis à Matignon qui propose une transformation en profondeur de la politique d’intégration française, en s’ouvrant clairement à la philosophique multiculturaliste. En ce moment, il provoque une tempête médiatique. Ce rapport s’inscrit dans l’histoire des mutations de la gauche française depuis trente ans. Car la gauche a troqué fondamentalement le socialisme pour le multiculturalisme, et cela, partout en Occident, même si sa frange laïciste ou républicaine renâcle. Une partie de la droite s’y est ralliée, en croyant embrasser à travers la «diversité» le nouveau visage de la «modernité», qui a un véritable effet d’hypnose sur elle.

 

L’objectif est clairement affirmé : il s’agit donc de rompre non seulement avec l’assimilation  à la française (le mot a été tellement diabolisé qu’ils étaient de moins en moins nombreux à l’utiliser) mais même avec «l’intégration», qui en représentait une version édulcorée, mais qui laissait encore entendre qu’il y avait une «réalité France» à laquelle les immigrants devaient s’acculturer. D’ailleurs, le rapport dénonce «l’injonction à l’intégration», qui marquerait une discrimination à l’endroit des immigrants. La citoyenneté française devrait se vider de tout substrat historique ou du moins, se délester de sa plus lourde part.

 

Désormais, au nom de «l’inclusion», et de la construction d’un «Nous inclusif», on invite la France à se refonder dans une diversité mythifiée, nécessairement bonne, absolument heureuse.

Une formule a notamment fait sauter le système médiatique : on invite la France à assumer sa part «arabo-orientale» ce qui impliquerait notamment, bien que le lien ne soit pas fait de manière aussi avouée, d’accepter le voile à l’école et de renoncer aux différentes formes d’encadrement social du religieux. Il faudrait aussi réécrire l’histoire, pour la rendre conforme à cette société diversitaire.

On aura compris l’essentiel : il serait discriminatoire pour la France d’imposer son identité aux nouveaux arrivants mais il sera légitime que ces derniers imposent la leur à la société d’accueil, qui devra se transfigurer à travers la figure de la diversité.

 

L’inversion du devoir d’intégration est le fondement idéologique du multiculturalisme.

 

Nous vivons à l’époque de la grande transformation identitaire des nations occidentales. Mais cette transformation est imposée par les élites politiques, bien souvent, qui voudraient bien changer un peuple culturellement réfractaire à la dissolution de ses repères, et qui ne comprend pas vraiment pourquoi le pays d’accueil devrait remettre à plat son identité historique pour recommencer à zéro son histoire.

 

Dans cette perspective, il n’y a plus de nation. Il n’y a plus d’identité française. La France, en fait, est appelée à se dissoudre dans une utopie diversitaire où sa part historique ne sera plus, au mieux, qu’une part parmi d’autres. En fait, on ne la reconnaîtra que pour en faire le procès. Elle ne sera nommée que pour être stigmatisée. C’est le paradoxe du multiculturalisme : on explique sans cesse que la nation d’accueil n’est qu’une fiction, qu’elle n’existe pas, mais on la réinvente pour lui faire porter la plus détestable tunique.

 

La nation n’existe jamais positivement, seulement comme catégorie repoussoir. Elle n’existe pas mais doit s’ouvrir. Elle est une illusion mais doit faire pénitence.

 

Qu’est-ce qui pousse le socialisme français vers cela? Certains assimilent cette mutation à une simple expression de la raison stratégique. Quand la gauche constate, et elle le constate chaque fois qu’elle prend le pouvoir, qu’elle ne parviendra pas à sortir du capitalisme (en 1981, il s’agissait explicitement de rompre avec lui, aujourd’hui, il fallait plus simplement casser le système financier international, du moins, telle était la promesse de François Hollande), elle se tourne vers les questions morales, identitaires et culturelles, qui lui permettent de dynamiser son électorat. Surtout, elle en tire un nouveau «projet de société» visant désormais à transformer en profondeur l’identité française. Le multiculturalisme serait pour elle un projet politique de substitution.

 

En fait, c’est l’imaginaire politique de la gauche française qui a changé. En quarante ans, elle a troqué l’ouvrier pour l’exclu, ou si on préfère, le «minoritaire». C’est qu’elle a besoin d’un point d’appui extérieur à la société officielle, ou comme elle dira, «dominante», pour en faire une critique complète, intégrale, pour proposer sa transformation radicale. Le minoritaire, parce qu’il est minoritaire, et surtout parce qu’il se définit contre le «majoritaire», a toujours raison. C’est ainsi qu’elle endosse toutes les revendications minoritaires, fondées ou non, parce qu’elles auraient été historiquement refoulées, et feraient aujourd’hui valoir leurs «droits» (on réinvente aussi la référence aux droits de l’homme pour leur donner une portée nouvelle, inédite, qui n’a rien à voir avec leur fondements libéraux). Évidemment, ce concept de «minorité» est bancal et a davantage de consistance idéologique que sociologique. Il désigne rarement des minorités réelles.

 

Cela permet aussi de désigner un nouveau méchant à combattre. Hier, il fallait abattre le bourgeois, le capitaliste. Maintenant, on veut abattre le «majoritaire», figure dominante de l’histoire humaine dont il faudrait aujourd’hui contester les privilèges et déboulonner le statuaire. Plus fondamentalement, la gauche française est passée de la critique du capitalisme à celle de la civilisation occidentale et surtout, de la nation. On pose comme cible le «Français majoritaire» qu’on accable de préjugés, qu’on veut combattre et souvent, rééduquer. On le traite de «beauf». On se l’imagine à la manière d’un crétin réactionnaire et déphasé qui voudrait persécuter les minorités pour se donner l’impression de contrôler encore un monde qui lui échappe.

 

À cette lumière, on donne un nouveau sens au concept de «tyrannie de la majorité», qui désigne désormais tout refus de réduire la politique à la dissolution de la chose publique dans le «minoritarisme». Il n’y a évidemment plus de monde commun.

 

C’était d’ailleurs il y a près de deux ans la proposition de la fondation Terra Nova, think tank socialiste au cœur de la modernisation du socialisme français, qui proposait au PS de construire une nouvelle majorité politique.

La gauche française devait renoncer aux classes populaires, culturellement conservatrices, attachées à certains repères moraux traditionnels, et farouchement patriotes (d’ailleurs, les classes populaires l’avaient abandonné depuis longtemps), pour miser sur une nouvelle coalition misant à la fois sur les jeunes professionnels urbains, nomades et branchés, peuple élu de la mondialisation auquel nous devrions tous rêver d’accéder, et les différentes minorités qui chercheraient à se délivrer du cadre étouffant de la nation historique ou de la civilisation occidentale en général. C’est ce qu’on pourrait appeler une «majorité post-soixante-huitarde» : une alliance des branchés et des «exclus» contre les classes moyennes et populaires attachées à la nation.

 

Il faut le redire: le multiculturalisme est une religion politique. Alors qu’on rêvait hier au paradis prolétarien, et qu’on était prêt à traiter comme ennemi public réactionnaire ceux qui doutaient de ses vertus ou même de sa possibilité, on rêve aujourd’hui au paradis diversitaire, et on réserve le même sort à ceux qui s’inquiètent des ratés de son avènement, ou à ceux qui doutent tout simplement de la vertu de cette prophétie, censée recommencer l’histoire humaine à zéro, à partir d’une nouvelle compréhension de la prophétie égalitariste. Si la question «identitaire» s’impose partout en Occident, c’est parce que le multiculturalisme se pense en bonne partie comme une croisade, privilégiant les questions «sociétales» pour distinguer entre le camp du bien et le camp du mal, entre celui de «l’ouverture» et de la «fermeture». Celui qui doute de la revendication du jour est exclu du camp du progrès et transformé en «porteur d’intolérance» qu’il faudrait peut-être censurer.

 

La fureur idéologique de plusieurs des partisans du multiculturalisme à la française est fascinante.

Ils sont souvent persuadés d’être engagés dans une croisade morale, presque religieuse, contre «l’intolérance» et les différentes phobies qu’ils se donnent pour mission de recenser. C’est le fanatisme de la vertu. Souvent, d’ailleurs, on n’hésite pas à rabattre les années présentes sur les années trente, comme si la droite républicaine, puisqu’elle refuse d’applaudir comme l’exige le multiculturalisme devant les présentes transformations du monde, était nécessairement traversée par une tentation fasciste, à laquelle elle finirait par céder. C’est l’idée même de nation, entendue comme une communauté historico-politique appelée à se définir par une citoyenneté et à fonder une souveraineté, qui est diabolisée.

 

On peut s’attendre à ce que le gouvernement socialiste fasse un tri dans les propositions qu’on vient de lui soumettre et refuse les plus symboliques pour consentir à d’autres, moins «médiatiquement visibles», mais politiquement tout aussi ruineuses.

 D’ailleurs, on entend déjà certaines réserves. Peut-être s’agit-il d’un simple réflexe de survie électorale? Il finira néanmoins par céder, à court ou moyen terme, à la plupart d’entre elles. Car rien ne terrifie plus le progressiste autoproclamé que d’avoir l’air de s’opposer à la «modernité». Et la modernité, ici, consiste à accepter toutes les revendications qu’on prétend faire porter aux «minorités», même quand celles-ci sont instrumentalisées dans un projet politique qui a davantage à voir avec le radicalisme multiculturaliste qui fascine une bonne partie de l’intelligentsia locale.

 

 

La droite classique a un rôle immense à jouer ici : elle doit faire barrage, ne faire preuve d’aucune faiblesse intellectuelle et morale et se porter à la défense de l’identité nationale, une identité nouée dans l’histoire, la culture, les idéaux universalistes, aussi, et qu’elle doit assumer franchement.

Elle ne doit pas capituler devant les moralisateurs de la gauche multiculturaliste qui fait passer pour de l’antiracisme son aversion radicale pour la nation. Sans quoi elle ouvrira un boulevard au Front national, qui ne se gênera pas pour s’approprier ce terrain, pour l’occuper, ce dont personne ne se réjouira. 

Cela ne serait pas surprenant : cela a longtemps été la stratégie mitterrandienne de faire monter le FN pour casser la droite. Le FN parvenant à confisquer la référence nationale, la droite classique était accusée de se lepéniser lorsqu’elle cherchait à la récupérer. Espérons, autrement dit, que la droite ne tombe pas dans le piège mortel d’une fausse modération qui ne serait qu’une vraie lâcheté devant un rapport toxique et qu’elle assume pleinement son héritage gaulliste en rappelant qu’il n’est pas extrémiste d’aimer sa nation. Il ne faut pas faire l’erreur de céder à la droite populiste l’étendard du patriotisme.

Mathieu Bock-Côté 

Bien entendu je ne partage pas du tout les espoirs et les déceptions de l'auteur. La "Droite classique" n'a plus rien à voir avec le Gaullisme et ses compromissions avec la gauche sont devenues patentes. Ne pas oublier les trahisons de Chirac avec Mitterrand en 81, les "cohabitations" antigaullistes, l'intégration dans une Europe impériale, les pertes de souveraineté, etc.

Il ne reste bien que le Front National, que cela lui plaise ou non. l'auteur vit au Canada et ne mesure sans doute pas le niveau d'abaissement de la droite qui n'a plus rien de Gaulliste que le nom. Ndlr Gérard Brazon

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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L'EN SAIGNANT 16/12/2013 16:10


Tout cela c'est beau et de la fiante pour  terreau d'intello exacerbé.                           Le problème me semble à
moi beaucoup plus simple et se situer du niveau des pâquerettes. Ces  ÉTRANGERS-MIGRANTS, nous ne sommes pas allés les chercher ... S'ils sont venus; c'est sur un choix que j'espère délibéré
et conscient par lequel, notre beau pays d'accueil leur apparaissait à maints égards mieux que leur pays d'origine ... Sinon pourquoi en partir.?  S'ils viennent et veulent nous imposer
leurs us et coutumes, cela n'est ni plus du moins ou idiot de leur part mais, inacceptable pour nous, démarche qui s'apparente à une "GUERRE DE CONQUÊTE DÉGUISÉE"; à de l'INVASION  que nous
ne saurions admettre .! Et alors, plutôt que de les nourrir et engraisser avec nos allocs ... c'est à la "MITRAILLETTE" qu'il faut les recevoir ... Façon de parler et ne pas dire: les empêcher
d'entrer ou les reconduire manu militari chez eux. Nous, on aime notre FRANCE telle qu'elle est (ou plutôt était voici encore 10 ou 15 ans.!) Un Étranger s'il veut être bien accueilli n'a pas à
venir nous dicter sa loi et vouloir changer nos moeurs ... LAISSEZ NOUS NOTRE FRANCE À NOUS, COMME ELLE EST ET alors vous serez des invités bienvenus.! En revanche, SI ELLE NE VOUS PLAIT PAS ET
BIEN, RENTREZ CHEZ VOUS ...!