La Grèce et l'Egypte, entre dictatures et révolutions

Publié le 20 Juin 2012

Proposé par Nancy Verdier

Et si une nouvelle fois on n'arrivait pas à former un gouvernement en Grèce?  Et si les Egyptiens avaient vraiment voté pour les Frères musulmans? La crise grecque pourrait faire chuter la cote de popularité d'Obama, alors qu'il reste peu de temps avant la présidentielle de novembre. Quant à l'Egypte, vous n'allez pas le croire, mais sur les sites de la presse américaine, on entend dire: "Comment les Etats-Unis ont-ils pu permettre un tel chaos en Egypte où régnaient les alliés des USA? Il faut destituer Obama!"

 

Par Dmitri Kossirev

Quels sont les points communs entre la Grèce et l'Egypte, où se sont tenues ce week-end des élections respectivement législatives et présidentielle? Il faut savoir qu'à une certaine époque, ces deux pays étaient un seul et même Etat, notamment à l'époque de Cléopâtre, qui était Grecque (dynastie macédonienne des Ptoléméens), avec des cheveux roux et des traits de visage spécifiques. Plus généralement, la civilisation grecque a beaucoup emprunté à ses prédécesseurs et voisins, les Egyptiens.

Et quand nous revenons à notre époque, nous voyons deux pays où les conséquences des élections sont très floues, car l'Egypte et la Grèce vivent de véritables révolutions.
Or, révolution rime mal avec démocratie, comme on le constate dans les cas qui nous intéressent.

Le vote a eu lieu, quelle sera la suite?

En Egypte, on ignore le résultat. Lundi matin le parti des Frères musulmans a bien proclamé son candidat Mohammed Mursi nouveau président d'Egypte, mais ce n'est qu'une initiative privée.

Initialement, les résultats officiels des élections étaient attendus pour le 21 juin, mais désormais ils seront annoncés "après l'examen de toutes les plaintes reçues par la Commission électorale présidentielle suprême", a déclaré dimanche la commission.

Des résultats ont été annoncés en Grèce, mais dans un certain sens il n'y en a aucun non plus. Même si selon les résultats préliminaires la victoire revient au parti Nouvelle démocratie qui obtient avec 29,7% des voix 129 des 300 sièges du parlement.

N'oublions pas que le sens de ces législatives (secondes élections en un mois et demi) consistait à enfin créer un gouvernement capable d'appliquer le plan d'économie imposé à la Grèce par l'Union européenne en s'appuyant sur la majorité parlementaire.

Or on est loin de disposer d'une majorité au parlement, car au moins deux grands partis du pays ont déjà déclaré qu'ils ne formeraient pas de coalition avec Nouvelle démocratie, qui prône la mise en œuvre des accords financiers avec l'UE. Alors pourquoi avoir dérangé les électeurs?

Bon, admettons qu'il s'agit d'une agitation banale avant le début des consultations sérieuses et qu'on parviendra à une entente. Mais en Egypte, la situation est bien plus dramatique.

Pour commencer, l'homme qui sera officiellement nommé président n'a aucune liste de prérogatives. En revanche, dimanche dernier le Conseil suprême des forces armées a rendu publics les amendements à la déclaration constitutionnelle (le pays ne possède pas encore de constitution), selon lesquels l'armée nommera et renverra elle-même les chefs militaires, utilisera la troupe à l'intérieur du pays, et ainsi de suite. Bref, le président n'est pas encore nommé (d'ailleurs, ce poste pourrait encore revenir au rival de Mursi, le général à la retraite Ahmad Shafiq), mais il n'a déjà plus aucune autorité.

De même qu'il n'y a pas de parlement, même si en début d'année les Egyptiens semblent avoir voté et si la victoire a été remportée par les Frères musulmans et des partis similaires. 
Mais la semaine dernière la Cour constitutionnelle a décidé que le parlement était illégitime, car l'élection d'un tiers des candidats a été entachée d'infractions.

On ignore comment les Frères musulmans agiront dans cette situation. Certains indices laissent supposer qu'ils ont l'intention depuis un moment de proclamer les élections falsifiées, or c'est le premier signe montrant qu'ils étaient déjà conscients de l'insuffisance du soutien des électeurs. Les faibles se préparent toujours non pas à remporter les élections, mais à les contester.

Selon un commentateur du Foreign Policy peu importe qui a remporté en réalité les législatives égyptiennes, car la révolution égyptienne ne fait que commencer, le pire reste à venir, le chaos de la rue balayera les Frères musulmans et les militaires, et en ce qui concerne les deux candidats actuels à la présidentielle, les deux sont des "fantômes du passé".

A l'évidence, et on le voit clairement, la révolution éclate lorsque les acteurs du processus politique n'acceptent pas les règles du jeu, auquel d'ailleurs ils ne jouent pas du tout, en comptant sur la force et/ou la ruse. Or la démocratie c'est, entre autres choses, le respect des règles du jeu.

Tant que la folie ne passe pas

Et dans ce sens, ce que font les Grecs ces derniers temps, c'est également une révolution. 
Il pourrait sembler que la situation en Grèce évolue de manière civilisée, pas comme en Egypte.

Mais ce n'est le cas que pour les observateurs extérieurs. Rappelons que depuis le début de la catastrophe financière du pays jusqu'à un demi-million de personnes descendait dans la rue – ce n'est pas le cas de la Russie où la fantaisie des organisateurs d'opposition n'est pas allée plus loin que le chiffre rond de 100.000 participants. Des vagues d'affrontements de rue, avec des vitrines brisées et tout ce qui va avec, ont balayé Athènes à plusieurs reprises.

Bien sûr, ce n'est pas la même révolution qu'en Egypte. Les Grecs ne manifestent pas sur les places tant contre leurs autorités que contre l'Union européenne en refusant de reconnaître ses règles du jeu. Ils ne veulent pas que le nouveau gouvernement plonge le pays dans la pauvreté pendant plusieurs années pour payer les dettes de l'ancien afin de conserver ainsi la stabilité de la zone euro et de l'UE en général.

Tous les gouvernements grecs et les spécialistes ont depuis longtemps expliqué que les revendications des manifestants ne pouvaient pas être satisfaites – à l'heure actuelle le pays ne peut pas quitter la zone euro et revenir à la drachme sans éviter une immense catastrophe. Mais la révolution a ses propres lois. La révolution est une folie, lorsque gens sont nombreux à penser que l'impossible est possible. Même si les radicaux (les partisans de l'impossible) sont toujours minoritaires dans toute société. Mais après tout, ce sont les minorités qui font les révolutions.

Alors que donnent les élections dans une telle situation? Aujourd'hui, on considère que le vote est la solution à toute crise, le peuple a son mot à dire car le pouvoir vient de lui. 

Et si une nouvelle fois on n'arrivait pas à former un gouvernement en Grèce?  Et si les Egyptiens avaient vraiment voté pour les Frères musulmans? Après tout, l'histoire connaît des cas semblables, il suffit de rappeler l'Iran après la révolution de 1979. Il est évident qu'à chaque fois l'électeur vote pour les forces les plus radicales (y compris aux dernières élections où même les partisans de Mahmoud Ahmadinejad, "modéré", se sont inclinés).

Et dans l'ensemble l'histoire montre que la dictature est une bonne issue à la révolution 
(de Napoléon, dans le cas de la France), et que la destruction du pays en est une mauvaise (notamment la Yougoslavie).

Le G20, une épreuve pour Obama

Quels sont les autres points communs entre la Grèce et l'Egypte? Ils sont nombreux.

Par exemple, où sont passés ceux qui ont initié les révolutions de rue? Leur sort en dehors de leurs Etats n'intéresse plus personne. En Grèce, étant donné que les élections sont législatives, ils avaient au moins des candidats à élire.

Mais en Egypte ils ont disparu et expriment leur indignation sur les blogs. Non seulement ils n'ont pas accédé à la finale de l'élection présidentielle de leurs candidats, mais ils n'ont rien gagné de significatif au parlement désormais dissous.

Cela n'est pas surprenant, car même si jusqu'à 1 million de personnes a participé aux manifestations de la place Tahrir au Caire, la population du pays compte tout de même 85 millions d'habitants, qui disent qu'à l'époque de Moubarak tout le monde était heureux, et qu'aujourd'hui personne ne l'est.

Le Guardian et le Washington Post abordent ce thème dans leurs reportages récents: pour qui ont voté à la présidentielle les combattants contre la dictature, les héros de la place Tahrir? Soit ils ont boycotté les élections, soit ils ont voté pour les Frères musulmans, parce que c'est mieux que "l'ancien régime". Telle est la note finale.

Enfin, les deux pays ne sont pas des zones isolées où se montent des événements révolutionnaires. 
La situation en Grèce pourrait changer le visage de l'Europe de la même manière que la chute du Mur de Berlin, souligne un article du Guardian. Et avant cela, la Grèce va constituer un grand problème pour le sommet du G20, qui débute aujourd'hui au Mexique.

Il est à noter que cette réunion est considérée comme une épreuve sérieuse pour le président américain Barack Obama. Si son discours adressé aux Européens s’avérait trop ferme, ce serait la pire des choses, y compris pour l'économie américaine. Mais ne rien dire n'est pas une bonne chose non plus.

En d'autres termes, la crise grecque pourrait faire chuter la cote de popularité d'Obama, alors qu'il reste peu de temps avant la présidentielle de novembre. Quant à l'Egypte, vous n'allez pas le croire, mais sur les sites de la presse américaine, on entend dire: "Comment les Etats-Unis 
ont-ils pu permettre un tel chaos en Egypte où régnaient les alliés des USA? Il faut destituer Obama!"

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique étrangère

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