La République n'est pas un sésame- par Philippe Bilger

Publié le 5 Mars 2012

Ma PhotoLe président-candidat a prononcé à Bordeaux, dans son discours, trente à quarante fois le mot de République. C'est un beau mot mais mérite-t-il d'être ainsi traité, exploité ? Certes, dans une allocution qualifiée de "très offensive" par les médias sur la justice et l'immigration, il s'agissait pour Nicolas Sarkozy de faire pièce, par tous les moyens, à son adversaire socialiste. Sans doute l'un des moments les plus savoureux de cette manifestation a dû être la protestation d'amour d'Alain Juppé à l'égard du président, à peu près aussi plausible que si, hier, François Mitterrand et Michel Rocard étaient tombés dans les bras l'un de l'autre.

Le propos de Nicolas Sarkozy, sur le fond, a révélé à mon sens le pire et le meilleur, l'absurdité de la méthode, la pertinence d'un certain regard et la tentation permanente de la démagogie. C'est "sauve qui peut". On ne sait pas où on va mais on y va. Avec un élan guidé par rien d'autre que le mouvement interne d'une personnalité prête à jouer à pile ou face la solution de débats pourtant essentiels à la démocratie, le candidat jette à profusion, dans l'espace de la campagne, des idées et des propositions qui constituent autant de grenades non dégoupillées, de provocations irréfléchies. Même recouvertes du voile républicain, elles demeurent improvisées et dangereuses. En dépit de l'hommage au peuple trop répétitif pour être sincère, elles reflètent plus de désinvolture que de démocratie.

Pourtant, quel espoir quand j'ai entendu, sur la libération conditionnelle, qu'elle ne pourrait être obtenue qu'après une exécution de la peine aux deux tiers ! C'est à la fin du quinquennat que cette disposition fondamentale visant à restaurer un peu de cohérence dans un système défaillant est mise en avant. Il n'est jamais trop tard pour le bon sens.

Mais, pour le reste, quelle fuite en avant !

Amplifier le rôle des jurés, des citoyens en les associant au processus de la détention provisoire, de l'application des sanctions ? Permettre aux victimes de faire appel des arrêts de cours d'assises et autoriser cette démarche pour la détention provisoire et l'exécution des peines ?

J'ai déjà dit pourquoi l'appel criminel élargi aux victimes était une fausse bonne idée et soutenu que paradoxalement, instaurer un parallélisme procédural absolu entre les parties civiles et les accusés serait une manière non pas d'honorer les premières mais de les banaliser. Leur octroyer un pouvoir ailleurs relève du même entraînement immature.

Le reste est à l'avenant qui, avant même qu'on ait pu tirer le moindre enseignement des pratiques mises en oeuvre depuis peu (par exemple, les citoyens assesseurs en correctionnelle) généralise, globalise sans l'ombre d'une préparation. C'est de la démagogie pure et du réflexe. On bouge, on bouge !

Mais il y a plus grave et qui met directement en cause la conception de l'Etat par le président-candidat.

Pour revenir à cet appel criminel des décisions des cours d'assises, il y a quelques mois, contre l'avis de certains parlementaires UMP inspirés par l'Institut pour la justice (IJ), groupe de pression très efficace, le garde des Sceaux l'avait justement fait exclure par la représentation nationale pour des motifs auxquels j'adhérais pleinement et qui tenaient d'abord au rôle du ministère public chargé aussi de prendre en charge le sort des victimes. Michel Mercier a forcément adopté cette position avec l'aval du Premier ministre, voire du président.

Cette question semblait donc résolue. Mais l'IJ ne désarmait pas et s'attaquait à un maillon faible et peu lucide : Christian Estrosi. Celui-ci était prêt à déposer une proposition de loi qui aurait dû subir le même sort si le Pouvoir avait eu la moindre logique.

A Bordeaux, le candidat Sarkozy, toute incohérence au vent, prend la relève d'Estrosi et contredit ce qui avait été, il y a peu de temps, rejeté avec pertinence par l'un de ses ministres. Tout cela parce que l'IJ, depuis une récente campagne organisée par ses soins, représente un vivier considérable d'électeurs conservateurs qu'il faut, sans s'interroger une seconde sur les conséquences absurdes d'une telle proposition, flatter. Tout est bon qui est destiné à ramener l'électeur au bercail présidentiel, même le pire. A droite toute, en effet, mais comment et dans quel état à l'arrivée ?

C'est triste et décourageant. Voir 2007 se dénaturer, se caricaturer en grimace en 2012 est un crève-esprit

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Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Point de vue

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