La Gauche: "par une sorte de manichéisme inversé" Par André Grjebine.

Publié le 26 Février 2011

          Un article, une réflexion que me signale Jenny une lectrice fidèle. Cette réflexion est passionnante d'autant plus qu'elle vient du journal Le Monde qui est plutôt socialisant dans son ensemble. Ce point de vue d'André Grjebine directeur de Science-Po démontre s'il le fallait, que la gauche se pose des questions envers l'islam.  J'ai volontairement mis en gras et souligné les passages les plus marquants.

Gérard Brazon            

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           Il fut un temps où tout paraissait clair : les défenseurs de la laïcité, de la République et de la société ouverte étaient les héritiers des Lumières. La xénophobie, le racisme, l'antisémitisme, bref la peur de l'autre, c'était l'extrême droite. Mais, par-delà les discours dénonçant le racisme et l'antisémitisme, c'est une victimisation sélective qui s'est imposée. La tolérance a été érigée en absolu, alors que les actes antisémites se multiplient et qu'un nombre croissant d'enseignants renoncent à enseigner la Shoah en raison des pressions qu'ils subissent. L'assimilation républicaine a été largement abandonnée. Les appartenances ethniques ou religieuses, que l'antiracisme avait initialement pour projet de rendre invisibles, sont désormais valorisées.

Par une sorte de manichéisme inversé, certains en sont venus à penser que l'autre avait toujours raison. Ce faisant, ils ont confondu les hommes et leurs idéologies, aussi réactionnaires et antidémocratiques soient-elles. Le succès du discours sur l'islamophobie, impulsé par l'imam Khomeyni, n'a pas d'autre origine. Qu'importe alors que les islamistes soient hostiles à la laïcité, aux droits des femmes ou des homosexuels... Ils sont d'origine étrangère. De surcroît, eux ou leurs parents ou grands-parents viennent d'anciens pays colonisés. Cela doit suffire.

Ainsi, un vrai piège est tendu visant à dissuader quiconque de se prononcer, sans outrance mais également sans nier les problèmes, sur l'islam et ses débordements.

Dès lors que l'on identifie tout examen critique à une manifestation de "national-populisme", voire pire, la conclusion s'impose : celui qui s'y risque fournit, de ce fait même, la preuve de ses penchants malsains.

Au cas où cette logique ne serait pas suffisante pour annihiler toute velléité de débat, on peut toujours dénoncer un supposé "intégrisme laïque". On suggère par là qu'en prônant la résistance à des exigences qui n'ont été satisfaites pour aucune autre religion, la laïcité se montre aussi obtuse, pour ne pas dire totalitaire, que les intégrismes religieux.

Il est étonnant que personne encore n'ait songé à parler d'un "intégrisme démocratique" pour stigmatiser ceux qui dénoncent les mouvements qui entendent placer la politique sous la domination du religieux. Enfin, dernière parade pour tuer le débat, on tente de mettre la démocratie libérale en contradiction avec elle-même en prétendant qu'au nom même de la tolérance dont elle se réclame, elle devrait accepter toutes les conceptions, y compris celles qui travaillent à sa perte.

 

Usage politique d'une religion

Pourtant, même si certains combattent l'islamisme pour des mauvaises raisons, cela n'absout en rien ceux qui le soutiennent, tout en se réclamant de la gauche. Ceux-là s'opposent de facto à ses valeurs fondamentales et n'en gardent que l'étiquette. Cette confusion s'explique, semble-t-il, par le refus de voir que l'altérité, généralement perçue comme une source d'ouverture des esprits, peut également être le vecteur de l'intégrisme, de l'obscurantisme, de la fermeture.

On nous rétorquera qu'il est impossible de séparer les individus de leur religion et que la plupart des personnes d'origine musulmane ne sont ni fondamentalistes ni extrémistes. C'est exact. Pour les uns, la religion est un guide de vie personnel, qui ne devrait pas les empêcher de respecter les règles républicaines et d'accepter un examen critique, fût-il sévère, de leur religion. Pour d'autres, il s'agit de remettre en cause la laïcité, voire d'introduire les règles de la charia dans les pays dans lesquels ils vivent. L'islam se transforme alors en islamisme. La religion devient idéologie.

Cette conception gagne du terrain moins par des actes de violence, que, petit à petit, patiemment, en arrachant une concession après l'autre.

C'est bien à ce processus qu'il convient de résister pour préserver notre modèle de société. On ne peut accepter, sous prétexte de respect des minorités, que des communautés soient soumises aux préceptes inspirés par l'usage politique d'une religion, ni que des mouvements intégristes parviennent à imposer à l'ensemble de la société une autocensure, synonyme de régression du droit d'expression et donc de critique.

L'ouverture à l'autre sera d'autant mieux acceptée qu'elle n'apparaîtra pas comme le support d'une idéologie hostile aux principes démocratiques et républicains. De ce point de vue, ceux qui stigmatisent toute critique de l'islam et de ses dérives rendent un bien mauvais service aux musulmans qui n'adhèrent pas aux discours des radicaux.

Les concessions faites à ces derniers apparaissent comme une trahison de ceux qui viennent en Europe pour fuir l'obscurantisme liberticide de leur pays d'origine.

 

On ne définira pas une stratégie claire en la matière en alternant une politique de l'autruche et des discours sans lendemain sur l'"islam en France" et l'"islam de France". En refusant le débat, ceux qui devraient être les plus ardents défenseurs de la laïcité et des valeurs républicaines renoncent à les défendre et laissent la voie libre à la confusion et aux extrémistes de tous bords.

 

André Grjebine,

Directeur de recherche à Sciences Po-Centre d'études et de recherches internationales.

 

 

 

 

Rédigé par Gérard Brazon

Publié dans #Politique Française

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